‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 299 sur 403 · PARTIE II, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE XXIII

de Notre-Seigneur, de méme que dans l'Eglise on les avoit données aux fidéles. Ce qui regardoit la réserve n'est pas traité en ce lieu; ear on ne trouve pas tout daris un seul passage, et il en faut chercher les preuves ailleurs.

Quand done l'Anonyme nous demande * qu'est-ce qui pouvoit empêcher les absens de garder lEucharistie qu'on leur portoit, comme les autres fidéles en gardoient la portion qu'ils emportoient eux-mêmes de l'Eglise, il sort visiblement de la question. Car on ne doute pas qu'ils ne pussent, comme les autres, garder l'Eucharistie sous l'espéce du pain, parce qu'on en voit ailleurs, et dés la premiere antiquité, beaucoup d'exemples. Mais quant à la réserve, soit du pain, soit du vin consacré, M. de la Roque lui dira toujours qu'elle ne paroit point dans ce passage, et que si l'on veut la trouver, il faut que ce soit ailleurs, puisqu'ici manifestement on ne voit que l'Eucharistie portée aux absens incontinent aprés loblation, afin qu'ils participassent au sacrifice commun de toute l'Eglise.

Mais voici un second exemple qui paroit plus fort, et où mes deux adversaires se joignent ensemble. Il s'agit de ce passage célèbre des Dialogues de saint Grégoire le Grand, où il raconte ce qui étoit arrivé à Maximien, « maintenant, dit-il, évêque de Syracuse et alors Père de mon monastère. Ce vénérable homme, continue-t-il, m'étoit venu joindre à Constantinople, oü j'étois par ordre de mon pontife (c'étoitle pape Pélage second), pour y rendre dans le palais les réponses ecclésiastiques ?. » On appeloit celui qui faisoit cette fonction de la part du Pape son Apocrisiaire ou, ce qui est la méme chose, son Responsal, celui qui répondoit en son nom à l'Empereur sur les affaires de l'Eglise. « Pendant done, poursuit saint Grégoire, que Maximien retournoit à Rome, en mon monastère, il fut battu d'une furieuse tempête dans la mer Adriatique ; et comme le vaisseau entr'ouvert de toutes parts alloit périr, ceux qui étoient dessus se donnèrent mutuellement la paix et recurent le corps et le sang de Notre-Seigneur. » Saint Grégoire raconte ensuite que leur piété leur attira une visible et miraculeuse protection de Dieu, puisqu'il les conserva huit jours

! Anonyme, p. 217. — ? Lib. III Dzal., cap. xxxvi.

durant dans un si extréme péril, et qu'à peine furent-ils abordés que le vaisseau fut englouti par les flots. Il est ici question de savoir si Maximien étoit prétre, parce que s'il se trouvoit qu'il le füt, il auroit pu célébrer la messe, non pas dans le plus fort de la tempéte, comme M. de la Roque veut croire qu'il le faudroit dire en cette occasion, mais dés qu'on en vit paroitre les commencemens ou même, si l’on veut, dès le matin; de sorte qu'il n'y auroit point de conclusion à tirer pour la réserve qu'on voudroit établir durant tout le temps du voyage. Il n'est pas nécessaire que nous prouvions que ce saint homme étoit prétre. Ce seroit à nos adversaires à prouver qu'il ne l'étoit pas; et pour nous, en supposant seulement qu'il a pu l'étre, lui qui étoit constamment le Pére d'un monastére, nous serions entierement à couvert de la conséquence que l'on tire pour la réserve des deux espéces. Aussi voit-on que mes adversaires, pour ne point laisser échapper de leurs mains un argument qu'ils croient si fort, décident nettement que Maximien n'étoit pas prétre. M. dela Roque n'en rend aucune raison; mais aprés m'avoir objecté que j'ai tort de supposer qu'il l'étoit, ou qu'il y en avoit quelqu'un dans €e vaisseau, il finit décisivement cette question en cette manière : « Par là il est aisé de juger de la foiblesse du raisonnement et de la conjecture de ce prélat, qui supposant d'ordinaire ce qui n’est pas, ne manque jamais de conclure mal *. »

Laissons là ce donneur d'arréts qui veut en être cru sur sa parole; et voyons si l'Anonyme, qui prétend prouver positivement que Maximien n'étoit pas prêtre, réussira mieux. Il conelut donc qu'il ne l'étoit pas, « parce que saint Grégoire n'en dit rien; et, poursuit-il, c'est deviner que d'avoir recours à cette fuite : Maximien pouvoit être prêtre, puisqu'il étoit Père d’un monastère. Cela même prouve qu'il ne l'étoit pas; car dans ce temps-là les moines n'étoient point prêtres, mais soumis aux curés et aux prêtres des lieux de leurs monastères. » Etrange raisonnement, comme s'il étoit impossible que des prêtres fussent soumis à d'autres prêtres, à qui l’évêque avoit donné son autorité! Au reste si l'Anonyme avoit seulement ouvert l'Histoire religieuse, il

1 La Roq., p. 166.

Page 1