PARTIE II, CHAPITRE XXXII
péche pourtant pas que sur le fondement de cette parole : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous, » les Péres n'aient pu dire que l'Eucharistie étoit nécessaire, et méme abso ument nécessaire, au méme sens qu'on dit que la nourriture l'est aussi; mais non pas absolument de la même sorte et au méme sens que le baptême. Le baptéme nous est nécessaire pour nous donner la vie; la nourriture céleste de l'Eucharistie est nécessaire pour l'entretenir. Ainsi elle la suppose; et l'on peut vivre du moins quelque temps, sans l'Eucharistie, comme on. peut vivre quelque temps sans nourriture. N'importe que la ressemblance ne soit peut-être pas tout à fait exacte. Pousser à bout l'exactitude de la ressemblance , et la prendre en toute rigueur dans ces matières morales, c’est faire dégénérer la théologie en chicane. ll suffit qu'en généralil soit vrai de dire que le baptéme donne la vie, comme l'Eucharistie l'entretient; et que, toutes proportions gardées, elle est aussi nécessaire pour l'entretenir que le baptême pour la donner. C'en est assez pour vérifier ce que les Pères ont dit de la nécessité de l'Eucharistie. Ils n'ont pas eu besoin de descendre au degré de nécessité, ni à l'exacte comparaison de la nécessité des deux sacremens, à cause que de leur temps on les donnoit tous deux ensemble. Mais cinq raisons démontrent invinciblement qu'ils ont eu en tout et partout la méme croyance que nous. La première, qui seule seroit décisive, c'est que lorsque la question leur est expressément proposée, ils répondent comme nous faisons sur les principes de la tradition, ainsi qu'on vient de le voir dans saint Fulgence : la seconde, qu'ils ont posé si clairement la parfaite justification et rémission des péchés par le seul baptéme, qu'ils n'en ont pu ignorer une conséquence aussi claire que celle du salut de ceux à qui tous les péchés étoient pardonnés : la troisième , qui revient à la méme chose , mais que nous pouvons distinguer pour un plus parfait éclaireissement , qu'ils supposent si bien avec nous tous les péchés pardonnés dans le baptême, que éóomme nous ils enseignent qu'on reçoit l'Eucharistie indignement, quand on la recoit dans le crime : la quatrième , qui dépend aussi du méme principe, qu'ils conviennent
avec nous dans la commune notion de l'Eucharistie comme nourriture, qui par conséquent suppose la personne déjà vivante, puisqu'elle ne fait qu'entretenir la vie : la cinquième, qui est une suite de tout le reste , qu'en effet lorsqu'ils ont parlé de ce qui est absolument et indispensablement nécessaire, ils n'ont. marqué que le baptéme; ce qui paroit en ce que le baptéme, comme absolument nécessaire, a été mis dans le cas de nécessité entre les mains de tous les fidèles, dont il y a, comme on sait, une infinité de témoignages dans les Péres, et en particulier beaucoup de très-exprès dans saint Augustin. Or jamais ils n'ont mis la consécration et la distribution de l'Eucharistie entre les mains de tous les fidèles; mais ils l'ont toujours réservée à l'ordre. sacerdotal. Ils n'ont donc jamais connu le cas oü l'Eucharistie füt d'une méme nécessité que le baptême.
‘en est assez pour une question qui n'est pas de notre dessein, et dont nous avons à dire d'autres choses en un autre lieu. J'ajouterai seulement que, de quelque maniére qu'on décide la question de la communion des petits enfans, l'argument que nous en tirons est toujours également invincible. Car comme je l'ai déjà dit dans le Traité de la Communion *, « lorsque l'Eglise a communié les petits enfans sous la seule espèce du vin, » et en d'autres occasions sous celle du pain, « ou elle jugeoit ce sacrement nécessaire à leur salut, ou non : si eile ne le jugeoit pas nécessaire, pourquoi se presser de le donner pour le donner mal? Si elle le jugeoit nécessaire , c’est une nouvelle démonstration qu'elle croyoit tout l'effet du sacrement renfermé sous une seule espèce. »
Voilà en effet une parfaite démonstration, ou jamais il n'y en aura en matiére de théologie. Aussi vois-je que mes adversaires n'ont rien à y répondre; de sorte que ce qu'ils disent du sentiment des anciens sur la nécessité de l'Eucharistie, n'est qu'un pur amusement pour détourner les esprits de la question principale, ou plutôt et à dire vrai, c’est l'effet du malheureux intérét qu'ils ont à décrier lancienne Eglise, qui les condamnant en tant de choses, les condamne en particulier dans la matiére que nous
1 Traité de la Commun., | part. n. 3, p. 218