‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 35 sur 403 · PARTIE I, ART. VII, N. LII, LIV · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. VII, N. LII, LIV

donc au concile, après avoir établi l'éternité de la naissance du Fils, que de frapper d'anathéme ceux qui disoient que sa naissance fut précédée par le temps, ou, ce qui est la méme chose, « qu'il n'étoit pas avant que de naitre? » Et si, comme le ministre le prétend, l'intention du concile eüt été de dire que « le Fils de Dieu étoit effectivement avant que de naitre, » puisqu'il a mis, comme on vient de voir, sa naissance dans l'éternité, il faudroit quil eùt voulu dire qu'il étoit devant l'éternité, et que son être précédât l'éternité même, puisqu'il précédoit sa naissance qu'on supposoit éternelle.

Voilà des absurdités dont je puis dire, sans exagérer, que ce ministre est seul capable. Mais encore que ce qu'il pense soit si insensé qu'il ne mériteroit pas de réponse, comme j'ai affaire à un homme qui croit pouvoir soutenir et persuader au monde tout ce qui lui plait, il faut une fois lui fermer la bouche, et faire voir au publie jusqu'oü il est capable de s'égarer. Si le concile de Nicée a connu et « confirmé, » comme il le prétend, ces deux prétendues naissances du Fils de Dieu, il faut faire dire à ce concile deux choses également absurdes et également opposées à ses décisions : la premiere que le Fils de Dieu est né muable; la seconde qu'il est né trois fois, au lieu de ces deux nativités connues de tous les fidèles, l'une éternelle comme Dieu, l'autre temporelle comme homme.

Que le Fils de Dieu soit muable dans la supposition de cette - seconde nativité de M. Jurieu, on l'a vu ‘ et la chose parle d'elleméme, puisque par cette seconde nativité, qui est la « parfaite, » à comparaison de laquelle la première est une imparfaite « conception, » le Fils de Dieu « est devenu Verbe et Personne parfaitement née; » ce qu'il n'étoit pas auparavant. Voilà done ce qu'il faut trouver, non-seulement dans les anciens docteurs, mais encore dans le concile de Nicée , puisque loin de condamner cette doctrine, on soutient qu'il « la confirme par ses anathèmes. » Mais c’est dans ces anathèmes que je trouve tout le contraire, puisqu'il y est expressément porté : « Si quelqu'un dit que le Fils de Dieu soit capable de changement ou de mutation, la sainte Eglise ca-

1 Gi-dessus, n. 11.

Pourquoi on s'atlache ici à réfuter des absurdités qui ne mériteroient que du mépris,

Que le ministre fait dire au concile de Nicée que le Fils de Dieu est muable et que le concile dil formellement tout le contraire.

tholique et apostolique lui dénonce qu'il est anathéme !; » ear il faut savoir que les ariens en tirant le Fils de Dieu du néant, concluoient de là que n'étant pas immuable dans sa substance non plus que nous, il pouvoit aussi comme nous recevoir quelque changement dans ses qualités; et en un mot, qu'il étoit « d'une nature changeante. » Par une raison contraire les Péres de Nicée concluoient que n'étant pas tiré du «néant, » mais « de la substance de son Pére, » il étoit en tout et partout «immuable et inaltérable » comme lui?; ce qui condamne directement la prétention

du ministre.

nv. X Etceseroit en vérité pousser trop loin l'ignorance et la témérité, Me. que de dire qu'on ne connut pas méme alors la parfaite immutawen bilité de Dieu, qu’on trouve à toutes les pages dans saint Athaqeieris nase. Car il la fait consister en ce qu'on ne peut rien ajouter à la Swan: Substance de Dieu. « Si l'on pouvoit, dit-il, ajouter à Dieu d’être rie. Père, il seroit muable, » c'est-à-dire il ne seroit pas Dieu; « car, poursuit-il, si c'étoit un bien d’être Père et qu'il ne füt pas toujours en Dieu, donc le bien n'y seroit pas toujours ?. » Concluez de méme : Si c'est un bien au Fils d'étre Verbe, d'étre personne parfaitement née et développée, d'acquérir cette nouvelle manière d'étre qui fait la perfection de sa naissance, et que ce bien ne soit pas toujours en lui, le bien n’y est donc pas toujours; d’où saint Athanase conclura qu'il n'est point l'image du Pére, s'il ne lui est pas semblable et égal, en ce « qu'il est immuable et invariable; » car, poursuit-il, comment « celui qui est changeant sera-t-il semblable à celui qui ne l'est pas *? » Il n'avoit donc garde de s'imaginer que son Pére l'eüt engendré à deux fois, ou que le Fils püt aequérir quelque perfection, puisqu'il assure au contraire qu'il est sorti d'abord « parfait du parfait, immuable de l'immuable, » et qu'en naissant il tire de lui « son invariabilité toute entière *. » Et la racine de tout cela, c'est qu'il ne vient pas du néant; ear, dit-il, « ce qui fait que les créatures sont d'une nature muable et capable d'altération , c'est qu'elles sont tirées du néant et passent

1 Symb. Nicæn., ubi sup. — ? Epist. Alex. ad omnes ep. ap. Soc., 1, 4. — 3 Athan., orat. 11, conf. Arían., nunc or. I, n. 28. — ^ Ibid. — 5 Athan., Exp. et de Dec. fid. Nic., ubi sup.

PARTIE T, ART. VII, N. LVI, LVII. 51 du non-étre à l'étre.*; » ce qui fait qu'ayant changé dans leur fond, elles peuvent anssi changer dans tout le reste. « Mais au contraire, poursuit-il, le Fils de Dieu étant né de la substance de son Père, comme on ne peut dire sans impiété que d'une substance immuable il se tire un Verbe changeant, il faut que le Fils de Dieu soit autant inaltérable que son Pére méme, » à cause visiblement qu'il ne pouvoit rien naitre que de parfait d'une substance aussi parfaite que celle de Dieu; et que s'il y naissoit quelque chose d'imparfait ou de muable, comme on suppose que seroit son Fils, il porteroit son imperfection et sa mutabilité dans la substance de Dieu où il seroit recu.

Qu'un homme qui raisonne ainsi et qui pose de tels principes, ait pu étant à Nicée y avoir appris, comme le veut M. Jurieu, qu'il faille faire naitre deux fois le Fils de Dieu comme Dieu, afin qu'à sa seconde naissance il acquît ce qui manqueroit à la première, ce seroit un prodige de le penser. Au contraire, si ce grand homme étoit encore au monde, il diroit à notre ministre : Si le Verbe venoit du néant, les ariens auroient raison de le faire « changeant et flexible » comme nous le sommes ?, et de conclure les changemens accidentels de celui qui lui seroit arrivé dans sa substance : si donc vous lui attribuez un changement quel qu'il soit, vous le faites, comme eux, sortir du néant. Que si vous dites qu'il a pu changer une seule fois à la création du monde, et que sa nature ne résiste pas universellement à toute altération pour petite qu'on l'imagine, saint Athanase vous demandera comme il demandoit aux ariens, « quelles bornes vous voulez donner à ces changemens ; » s'il a changé une fois, quelle raison trouvez-vous de ne le pas faire muable jusqu'à l'infini? C'est done, continue ce Père, « une impiété et un blasphéme » d'admettre dans le Fils de Dieu la moindre mutation, puisque la moindre qui seroit déjà en elle-méme un grand mal, auroit encore celui de lui en attirer d'infinies.

Et c'est aussi en cela, poursuit ce grand homme, qu'il est égal à Dieu, comme dit saint Paul, et en tout semblable à son Pére. Car ce que ditleméme Apótre dans le méme lieu, que le Fils de Dieu

1 Athan., or. IT, adv. Arian., n. 29. — ? Ibid.

Suite du raisonnement de saint Alhanase, et combien il esi ruineux aux prétentions du ministre,

Que le Fils de Dieu

comme Dieu est

incapable d’êlre exallé,

selon saint

Athanase, tout au contraire du minis-

tre, qui le fait croilre en perfeclion.

Saint Alexandre d'Alexandrie, autre Pére du concile de Nicée, raisonne sur les mêmes Tondemens que saint Alhanase,

«sera exalté !, » ne peut pas lui convenir en tant qu'il est Fils de Dieu, puisqu'à cet égard rien ne lui manque. «Il est parfait, dit saint Athanase ; il n'a besoin de rien ; il est si haut et si semblable à son Pére, qu'on ne peut rien lui ajouter. » C'est done selon la nature humaine seulement qu’il peut être élevé plus haut; et dire qu'il puisse être élevé comme Fils de Dieu, « c'est une diminution de la substance du Verbe.» Voilà les idées des Pères qui ont assisté au concile de Nicée, et celles de saint Athanase qui en étoit l'ame. Mais s'ils se représentoient le Fils de Dieu comme attendant avec le temps et dans une seconde nativité sa dernière perfection, il ne seroit pas par sa nature incapable d'étre mis plus haut, méme comme Dieu, ni sans besoin et sans défaut de toute éternité, puisqu'il auroit eu encore à devenir Verbe de sagesse qu'il étoit auparavant, c'est-à-dire sans diffieulté , à devenir quelque chose de plus parfait et de plus formé qu'il n'avoit été jusqu'alors. Que dira M. Jurieu? Il faudra dire que c'étoit là le sentiment de saint Athanase, mais non pas celui du concile de Nicée; et que ce Pére n'a pas entendu les définitions qu'on y faisoit avec lui et par ses lumières.

Mais voici encore un autre Père de ce saint concile : c'est saint Alexandre d'Alexandrie, l’évêque de saint Athanase, celui qui excommunia Arius et ses sectateurs. « Comme le Père est parfait, dit-il, sans que rien puisse manquer à sa perfection , » il ne faut pas « dégrader ou diminuer le Verbe, » ni dire que rien lui manque, ou que rien lui puisse manquer en quelque état qu'on le considère, car le mot grec signifie tout cela, « puisqu'étant d'une nature immuable, il est parfait et en toutes façons sans défaut et sans besoin ?. » C'est ce que dit ce grand personnage ; et comme saint Athanase, il fonde son raisonnement sur ce que le Fils de Dieu n'est point tiré du néant, mais de la substance de son Père; d’où ce grand évêque conclut qu'on ne peut lui rien ajouter; et finit son raisonnement par cette demande : « Que peut-on done ajouter à sa filiation, et que peut-on ajouter à sa sagesse? » Mais M. Jurieu lui répondroit selon la doctrine que ce ministre veut attribuer au concile de Nicée, qu'on peut ajouter à sa sagesse de

1 Phil., 11, 9. — ? Alex. Alexandrin., Ep. ad Alexand. Constantinop.

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