PARTIE II, CHAPITRE XLII
Mais je veux que ce terme de sanctifier soit équivoque et puisse recevoir un double sens. Par où faut-il déterminer un terme ambigu, si ce n'est, comme nous faisons, par toute la tradition? Il est question de savoir si c'a jamais été l'esprit de l'Eglise de consacrer par le seul mélange et sans paroles. C'est de quoi on ne irouve:rien neuf cents ans durant, et le ministre en convient; si ce n'est qu'on veuille compter pour quelque chose le canon d'Orange, qui selon le ministre méme dans son Histoire de l'Eucharistie, ne regarde pas cette question. Au contraire on trouve toujours la consécration par la parole. Aubertin, Daillé, le Sueur, en un mot tous les ministres en conviennent, et M. de la Roque méme avec eux tous. Mais peut-être qu'au neuvième siècle on aura ehangé cette doctrine? Non, Alcuin y persiste, comme on vient de voir : elle est dans Amalarius , on l'a vu aussi : Isaac de Langres leur contemporain l'a enseignée, et il attribue la consécration aux paroles de Jésus-Christ répétées dans le canon : « Paroles, dit ce grand évêque, qui ont toujours leur effet, parce que le Verbe, qui est la vertu, dit et fait tout à la fois; de sorte qu'il se fait ici à ces paroles, contre toute raison humaine, une nouvelle nourriture pour l'homme nouveau, un nouveau Jésus né de l'Esprit, une hostie venue du ciel *. » On a vu le sentiment de Remi d'Auxerre : on a vu celui de Florus, tous auteurs du temps : et afin qu'on n’ignorât pas celui des siècles suivans, j'ai produit Hildebert du Mans ?, depuis transféré à Tours, qui explique formellement « que par les paroles de Jésus-Christ répétées, le pain et le vin acquièrent de nouvelles forces : qué la nature est changée sous le signe de la croix et sous la parole : que le pain honore l'autel en devenant corps, et le vin en devenant sang ?. » Tout ceci a été produit dans le Traité de la Communion et a passé sans contredit. Mais, dit M. de la Roque, tous ces Pères parloient de la consécration à l'ordinaire. Mais cette consécration extraordinaire, où paroit-elle? Est-ce dans l'Ecriture sainte? M. de la Roque ne songe pas seulement à l'y trouver. L'Ecriture ne nous marque pas une autre manière de consacrer le baptéme que par les paroles
1 Spicil., tom. !, p. 331.— 2 Traité de la Comm., I part. n. 6, p. 296.— * Tom. X, Bibl. PP., col. 844, 845.
évangéliques. Elle nous apprend de méme qu'il faut bénir l'Eucharistie, et non-seulement le pain, mais encore le calice, puisque méme c'est du calice que saint Paul a dit spécialement: « Le calice de bénédiction que nous bénissons. » Il faut donc ici des paroles, quelles qu'elles soient; car ce n'est pas de quoi nous avons ici à disputer. L'Eglise n'en a jamais douté , et je n'ai passbesoin dele prouver à M. de la Roque, puisqu'il en convient. Pourquoi donc inventer ici une maniére de consacrer extraordinaire, et d'oü vient que cette nouvelle consécration ne se trouve que le Vendredi saint? Que diroit-on de celui qui s'iroit imaginer qu'il y auroit quelque jour de l'année où l'on pourroit baptiser sans les paroles solennelles? Une telle absurdité est-elle jamais entrée dans l'esprit? Cette vertu de changer le vin en sang par son attouchement, ne se trouve-t-elle qu'un seul jour dans le corps de Jésus-Christ? Et d’où vient que dans tout le cours de l'année on ne se sert jamais de cette formule muette? Si c'est à cause que le sacrement ne se doit régulièrement consacrer que par la parole, où a-t-on vu que l'Office du Vendredi saint ait été dispensé de cette régle ? Qui empéchoit de réserver le vin consacré, comme on réservoit le pain du jour précédent, puisqu'aussi bien il ne s'agissoit de le réserver qu'un seul jour? S'il est vrai, comme le prétendent nos adversaires, que la réserve du sang füt dans l'Eglise aussi ordinaire que celle du corps, d’où vient qu'on n'aimoit pas mieux s'en servir dans l'Office du Vendredi saint, que d'y introduire une maniére de consacrer dont jusqu'alors on n'avoit point trouvé d'exemple ?
Mais enfin, dit le ministre, c'est un fait. C'est un fait, qu'il se trouve dans l'Ordre romain, que « le pain sanctifié M le vin *. » Mais que cette sanctification signifie ce qu'on lui veut faire dire, ou qu'elle doive étre prise dans un autre sens, ce n'est plus un fait constant; c'est une question à décider. Mais par oü expliquera-t-on une expression ambigué, si ce n'est par ce qui a toujours passé pour constant? Il y a des singularités si absurdes et des choses si inouies, qu'on ne doit pas présumer qu'elles tombent dans la pensée de l'Eglise. Mais pénétrons ce que veut dire M. de
1 La Roq., p. 215.