PARTIE II, CHAPITRE XLIII
tamment qu'on pût consacrer d'une autre sorte, et nous dire d'un commun accord, « que nulle ville, nulle langue, nulle partie de l'Eglise n'a jamais ni consacré ni pu consaerer sans ces puissantes paroles : secondement, nous avons vu qu'il s'ensuit de là que ces auteurs entendoient l'Ordre romain comme nous, et qu'Aleuin, qui est le premier où nous le trouvons rapporté, rejette le sens que les ministres lui donnent : troisiemement, nous avons vu que Raban,le plus savant homme de ce temps, a dit positivement que la consécration ne se faisoit en aucune sorte le Vendredi saint; d’où il s'ensuit qu'il étoit donc bien éloigné d'y reconnoitre la consécration par le mélange : quatrièmement, Amalarius dit la méme chose; et non content d'avoir mis avec tous les autres la consécration par la parole, comme nous l'avons démontré par un lexte exprés, nous avons encore fait voir qu'il a nié que l'on consacrát le Vendredi saint ‘. En effet nous avons vu, en cinquième lieu, que le méme Amalarius met entre les marques de deuil que l'Eglise fait paroitre au jour de la Passion, « qu'elle réserve du Jeudi saint le pain céleste, c'est-à-dire le corps du Seigneur, et qu'elle ne le fait pas le Vendredi saint?. » Or est-il que par la méme raison elle ne devoit pas non plus faire le sang, dont la consécration n'est pas moins célèbre que celle du corps. J'ajoute que, pour confirmer cette pensée, le méme auteur expliquant comment on prend le Vendredi saint la nourriture céleste, dit qu'à ce jour solennel, « le peuple qu'on y doit nourrir, a pour son soutien le corps du Seigneur ?, » sans parler du sang; ce que cet auteur pousse si loin, qu'il raconte méme parmi les tristesses , si l'on peut parler de la sorte, du jour de la Passion, qu'on s'y abstient de la communion du sacré calice en mémoire de ces paroles de Notre-Seigneur : « Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne *. » Tant s'en faut donc qu'il ait cru qu'on le consacrát en ce jour pour le donner au peuple fidéle, qu'au contraire il a enseigné qu'il s'en falloit abstenir par une raison spéciale. J'ajoute le témoignage de l'ancien Sacramentaire de Corbie, qui a plus de huit cents ans, lequel dans l'Office du Vendredi saint, ne parle que du corps, et
1 Amal., lib. I, cap. xv. — ? Lib. I, cap. xu, tom. X, Bibl. PP., col. 330. — 3 Lib. IV, cap. xx, tom. X, Bibl. PP., col. 410.— * Lib. I, cap. xv, 2bid., col. 340.
où il est expressément porté qu’après la communion « on ne doit faire dans l'action de graces aucune mention du sang. » J'ajoute enfin qu'il est si certain que l'Eglise n'a pas varié au neuviéme siècle dans la manière de consacrer, que dans les siècles suivans on n'en a point reconnu d'autre : témoin Hildebert que j'ai cité : témoins Hugues de Saint Victor et saint Bernard, que nos adversaires nous abandonnent : témoins tous les scholastiques, parmi lesquels on n'en trouvera pas un seul qui ait mis la consécration en autre chose que dans la parole. C'est pourquoi on a toujours conservé dans les églises le Sacramentaire de saint Grégoire, oü il n'est parlé que du corps au Vendredi saint, sans y faire nulle mention de cette sanctification parle mélange dont on abuse. Elle ne se trouve pas non plus dans l'Office du Vendredi saint, comme il est rapporté par l'ancien Coutumier de Clugny ‘, qui a plus de six cents ans d'antiquité; ni par celui des Chartreux, qui n'est guère moins ancien, ni par celui de Citeaux ou de saint Bernard; ni enfin par Jean II, archevéque de Rouen, communément nommé Jean d'Avranches ?, à cause qu'étant évéque de cette ville, il dédia son livre des Offices ecclésiastiques à Maurille, son archevéque, dont il fut le successeur. ll florissoit dans l’onzième siècle. Enfin tous les auteurs ecclésiastiques dont nous avons les ouvrages, à la réserve du seul Micrologue, auteur de ce même onzième siècle, que j'abandonne à mon tour à nos adversaires, persistent unanimement à établir la consécration dans la seule prononciation des paroles mystiques, et le Micrologue lui-même, qui déçu par l'équivoque de l'Ordre romain, a mis la consécration en partie dans le mélange, n'a osé s'en tenir à cette formule muette; mais y voulant joindre quelque parole, il a dit que « l'Ordre romain ordonnoit de consacrer le Vendredi saint, avec l' Oraison Dominicale et le mélange du corps du Seigneur? : » où il impose manifestement à l'Ordre romain, qui ne parle en aucune sorte de l'Oraison Dominicale comme servant à la sanctification du vin. Et nous verrons qu'en mettant la consécration dans l'Oraison Dominicale,
1 Consuet. Clun., lib. I, cap. xim, de Parasc., tom. IV ; Spicil, p. 58. — ? Joan. Abrinc., Rothom. Arch., p. 43, 41.— ? Microl., de Eccl. Observ., cap. XIX, lom. X, Bibl. PP., col. 142. !