‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 383 sur 403 · PARTIE II, CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE XLV

et les vaisseaux qui servent à ce saint ministère ont de tout temps été réputés saints et sacrés ; si nous apprenons de saint Ambroise « que le calice qui a reçu dans son or brillant le sang de Jésus- Christ, en reçoit aussi en même temps une impression de la vertu par laquelle nous avons été rachetés 1 : » ne doit-on pas croire que le vin, où le corps de Jésus-Christ est mêlé, devient par cette union quelque chose de saint? Aussi l'a-t-on toujours recu avec révérence , encore que n'étant pas consacré par les paroles célestes, on ne l'ait pas cru la matière de la communion.

Il n’en est pas de la même sorte du vin consacré qu'on mêle dans d'autre vin qui ne l'est pas, selon qu'il est remarqué dans un exemplaire de l'Ordre romain?. Car alors à la manière des liqueurs qu'on méle ensemble, le vin consacré qui ne perd rien de ses qualités ordinaires, se répand et se méle si parfaitement dans le vin commun , qu'on peut dire avec une certitude morale, que pour petite que füt la goutte de vin qu'on prendroit , il s'y trouveroit infailliblement quelque partie du vin consacré , c'est-à-dire Je sang du Sauveur tout entier. Ainsi toute cette masse deviendroit la matière de la communion. C'est pourquoi on ne doit pas s'étonner qu'on lise dans cet exemplaire de l'Ordre romain : «que le vinnon consacré, mais mólé avec le sang de Notre-Seigneur, est sanctifié en toutes manières : » SANCTIFICATUR PER OMNEM MODUM. Et il ne faut pas simaginer que cette parole: Est sanctifié en toute maniére, soit mise ici inutilement. Car on ne dit pas la méme chose au Vendredi saint, où le solide est méié avec le liquide ; et on y dit simplement « que le vin est sanctifié par le pain qui l'est. » Mais lorsque dans l'union du vin consacré avec celui qui ne l'est pas, il se fait un parfait mélange , et des deux liqueurs une méme masse, toute cette masse est sanctifiée entoutes manières; c'est-à-dire, nonseulement par cette sainteté extérieure et inférieure que l'attouchement du corps communique au vin ; mais encore à cause que par ce mélange parfait, chaque goutte de vin qui n'est pas consacré entraine avec elle quelques gouttes du vin qui l'est, dont la moindre est suffisante pour communier au sang de Notre-Seigneur: en sorte

4 Lib. 1I Offic., cap. XXVIII, n. 138. — ? Ord. rom., tom. X; Bibl. PP., col. 21; La Roq., p. 226.

que toute la masse, sanctifiée en toutes manières, devient aussi la matière dela communion. Et quand M. dela Roque en a conclula consécration par l'attouchement , il n'a pas songé à la nature des liqueurs, ni àcette multiplication qu'on appelle par ampliation, qui va, comme le savent les physiciens , à des divisions incroyables.

Quoique la chose soit ainsi , et que manifestement il n'y ait rien à conclure contre nous de cet endroit de l'Ordre romain, la bonne foi ne me permet pas d'avouer que la maniére qu'on y remarque de donner le sang de Notre-Seigneur, soit autorisée dans l'Eglise rornaine. Il a été démontré que l'Ordre romain n'est pas toujours l'ordre pratiqué à Rome ; mais très-souvent l'ordre mêlé de gloses, ou approprié à d'autres églises particulières. De là nous avons conclu que la date de ce qu'on y lit, ne se peut prendre que de celle du volume oü on le trouve, ou des auteurs qui le citent, ou en tout cas du rapport avec d'autres actes d'une antiquité certaine. Or l'endroit oü il s'agit à présent de l'Ordre romain ne se trouve dans aucun ancien auteur, ni dans Amalarius, ni dans Alcuin , ni méme dans le Micrologue , ni dans Hugues de Saint- Victor, ni enfin dans aucun auteur connu. Personne ne nous a dit de quelle antiquité en sont les manuscrits, ni méme où ils ont été trouvés (a). On ne sait done pas en quel temps, ni par où, ni en quelle église cette glose aura été mise dans l'Ordre romain. De quatre exemplaires de cet Ordre, où la messe est représentée uniformément , il n’y a que le dernier où cette glose se trouve; et c'est en effet manifestement une glose d'un autre ordre plus simple comme plus ancien, où il est dit seulement que « l'archidiacre ayant versé un peu du calice où le pape a communié, dans la coupe que l'acolyte tient entre ses mains, les évéques viennent au siége du pape pour communier de sa main, et les prêtres après eux selon leur rang ; aprés quoi le premier évéque prend le ca-

i Tom: X BibJ. PP., col. 4; 7, 10, 415 La Roq., p. 115.

(a) Dom Mabillon nous a indiqué le lieu et la date des manuscrits dont il s'est servi pour former son recueil des Ordres romains. Plusieurs de ceux qu'il a consultés ont environ huit cents uns d'antiquité; et sur l'article dont il s'agit ici, il observe qu'il n’a trouvé aucun exemplaire qui puisse faire distinguer si la glose de la sanctification du vin par le sang, a été insérée après coup dans le troisième des Ordres romains. Voyez Musei Ifal,, tom. ll, p. 52. (Edit. de Déforis.)

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