‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 387 sur 403 · PARTIE Il, CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

PARTIE Il, CHAPITRE XLVI

prononcer indéfiniment que « la parole n'est pas nécessaire à un sacrement. » Mais pourquoi lEucharistie n'aura-t-elle pas ses paroles comme le baptéme? Dans cette nouvelle supposition de l'Anonyme, que devient l'analogie de la foi dont ces Messieurs parlent tant, et le rapport des mystères? Et pour laisser maintenant à part les autres preuves, que veut dire cette parole de saint Paul: « Le calice de bénédiction que nous bénissons? » L'Anonyme ne s'en embarrasse pas : « Ne vois pas, dit-il, que cette bénédiction se doive nécessairement expliquer d'une prière faite sur le pain. » Non sans doute, puisque l'Apótre parle du calice. Mais au fond les chrétiens grecs et latins , qui dés l'origine du christianisme, ont eru que le pain comme le vin devoit étre consacré par la parole, ou si l'Anonyme l'aime mieux ainsi, par la priére, se sont-ils trompés? Car enfin le fait est constant de son aveu. Pour les Grecs, « il est constant, dit-il, qu'ils font tous consister la consécration dans les prières qui suivent et qui précèdent les paroles de l'institution ?. » A la bonne heure : il faut donc des prières, et pour le dire en passant, des prières où les paroles de l'institution soient insérées. Ce fait est constant, et l'Anonyme l'avoue maintenant, comme a fait tout à l'heure M. de la Roque. Voilà pour YEglise grecque : et pour l'Eglise romaine, « je soutiens, poursuit l'Anonyme, que l'Eglise romaine elle-méme a cru pendant plus de mille ans que la consécration se faisoit par la prière. » Ne parlons pas des paroles de l'institution. Je ne crois pas que l’Anonyme ose nier qu'elles ne se trouvent dans la liturgie romaine, et dans tout ce que nous avons de liturgies latines; mais contentons-nous de prendre ce qu'il nous donne. Un homme qui reconnoit le consentement de l'Eglise universelle, et des Romains comme des Grecs, à consacrer par la priére, ose dire aprés cela qu'il ne voit pas que la prière faite sur le pain ou sur le vin y soit nécessaire.

S'il n'a pas encore compris à ma voix sa prodigieuse témérité, qu'il écoute M. de la Roque, qui après avoir établijdans son Aistoire de l'Eucharistie la consécration avec la parole par le témoignage unanime des Grecs et des Latins, nous avertit gravement

1 Anonyme, p. 258. — ? P. 252.

avec Vincent de Lérins, « qu’il faut suivre le consentement des grands docteurs qui sont d'aecord entre eux, et qu'il n'est pas permis de se séparer de l'autorité d'un sentiment communément, publiquement et généralement recu. »

Il est vrai quel'Anonyme lui pourra répondre qu'il s'en est séparé lui-méme, lorsque malgré ce consentement si universel durant mille ans, il se voit forcé avec tous les autres et avec l’Anonyme méme, d'établir une consécration extraordinaire et une formule muette dont jamais on n'avoit entendu parler, et encore de l'établir dans cette partie de l'Eucharistie où la parole est le plus expressément requise par saint Paul; c'est-à-dire dans le calice, dont cet Apótre a dit avec tant de force : « Le calice de bénédiction que nous bénissons ?. »

Mais l'Anonyme a trouvé un nouveau moyen de se tirer de ce mauvais pas. Il suppose que ceux qui ont cru la consécration par les paroles de Jésus-Christ méme et tout ensemble sans parler, par le seul mélange, « pouvoient croire que cette nouvelle sanctification étoit de méme ordre que la première, parce que c’étoit toujours en vertu de la première consécration qu'elle étoit opérée : qu'ainsi la première étant faite par la force des paroles de Jésus- Christ prononcées sur le pain qu'on méloit au vin non consacré, la dernière étoit aussi faite par ces mêmes paroles , puisqu'elle n'étoit rien qu'une suite de la première ?. »

De quel embarras de paroles est-on obligé de se charger, quand on veut embarrasser une chose claire? L'Anonyme veut dire en un mot, que dans cette supposition, le vin seroit consacré par cette parole: Ceci est mon corps. Mais s'il avoit ainsi parlé tout court, l'absurdité manifeste de la supposition auroit d'abord frappé tous les esprits. Car où veut-il qu'on allât rêver que le vin est changé en sang, en disant: Ceci est mon corps ? Comme le corps avoit sa parole, le sang n'avoit-il pasla sienne? Et pourquoi l'une eüt-elle paru plus nécessaire que l'autre? Que sert d'avoir de l'esprit, quand on l'emploie à inventer de tels prodiges?

Le malheureux Anonyme « poussé par mes puérilités et

1 Anonyme, p 83. — ? 1 Cor., x, 16. — ? Anonyme, p. 254.

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