‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 390 sur 403 · PARTIE II, CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE XLVII

. comment il le prouve : « Incontinent après la prière, nous disons l'Oraison Dominicale, parce que c'a été la coutume des apôtres de consacrer lhostie que nous offrons, à cette seule oraison. » Il ajoute les paroles suivantes : « I1 m'a semblé fort déraisonnable de dire sur loblation la prière qu'un scholastique (c’est-à-dire un homme savant) avoit composée, et de ne point réciter sur le corps et sur le sang de Notre-Seigneur l'Oraison que Notre- Seigneur a lui-méme composée. Ces paroles de saint Grégoire démontrent clairement d'abord, qu'il étoit infiniment éloigné de mettre la consécration dans l'Oraison Dominicale : premièrement, parce qu'on a vu qu'il la faisoit dire «incontinent après la prière, » MOX POST PRECEM; C'est-à-dire, comme il avoit dit auparavant, « incontinent après le canon, » MOX POST CANONEM, qui est encore l'endroit oà nous la disons. Ce n'étoit donc pas son intention de la faire dire pour consacrer les mystères, puisqu'il la faisoit dire aprés le canon, où la consécration est comprise. En effet, et c’est une seconde raison qui n'est pas moins démonstrative, saint Grégoire remarque expressément quel Oraison Dominicale se disoit sur le corps et sur le sang. Ainsi loin d'en faire la consécration, elle les supposoit déjà consacrés. Enfin on mettoit si peu la consécration dans l'Oraison Dominicale, qu'il paroit méme, comme on vient de voir, qu'avant saint Grégoire l'Eglise romaine ne la disoit pas à la messe, puisqu'il avoue que c'est lui qui l'y a ajoutée. Ce n'étoit donc pas la tradition de l'Eglise romaine, que les apótres eussent faitla consécration proprement dite de l'Eucharistie avec la seule Oraison Dominicale, que saint Grégoire y venoit d'ajouter : et ainsi la consécration dont parle ici ce grand pape, n'est pas la consécration proprement dite, en tant quelle renferme les paroles par lesquelles le pain et le vin sont consacrés et changés; mais c'est la consécration dont nous avons déjà parlé, en tant qu'elle est répandue dans toutes les oraisons et dans toutes les cérémonies de la liturgie mystique.

Il est maintenant aisé d'entendre les paroles de Valafridus Strabo, lorsque, suivant saint Grégoire, il parle ainsi : « Ce que nousfaisons maintenant par tant de prières, par tant de chants et par tant de consécrations, TOT CONSECRATIONIBUS, les apótres et ceux qui furent

les plus proches de leur temps le faisoient, comme on croit, simplement par des prières et par la commémoration de la mort de Notre-Seigneur, ainsi qu'il l'a ordonné... Et nous avons appris par la relation de nos ancétres, que dans les premiers temps on disoit les messes à la manière dont maintenant nous avons accoutumé de communier au jour du Vendredi saint, auquel jour l'Eglise romaine ne dit point de messe; c'est-à-dire qu'en disant auparavant l'Oraison Dominicale, et comme Notre-Seigneur l'a commandé, en employant la commémoration de sa mort, on recevoit la communion du corps et du sang de Notre-Seigneur, quand on devoit selon la raison y être admis !. » Cela veut dire en un mot qu'afin de rendre facile la célébration des sacremens, dans un temps où les églises persécutées et les apôtres accablés du soin de l'instruction, avoient si peu de temps et de liberté, on se contentoit « de l'essentiel, qui étoit la commémoration de la mort de Notre-Seigneur » renfermée, comme on le verra bientót, dans le récit de l'institution, en y joignant seulement peu de prières et peut-être la seule Orazson Dominicale. Mais que la consécration consistàt dans l'Oraison Dominicale, c'est à quoi Strabo n'a jamais songé, non plus que saint Grégoire, dont il nous a rapporté la relation. Et cela paroit clairement par ces paroles du méme chapitre : « Le canon s'appelle l'action, » comme on l'appelle encore aujourd'hui dans notre Missel, « parce que c'est là que se font les sacremens de Notre-Seigneur : et on l'appelle canon, c’est-à-dire règle, parce que c'est là que se fait la légitime et régulière consécration des sacremens?. » Pour ce qui est de l'Oraison Dominicale , il observe « qu'on la met avec raison à la fin de l'action trés-sacrée; » par conséquent, non pour faire la consécration déjà faite ; « mais afin, dit-il, que ceux qui doivent communier soient purifiés par cette prière, et participent dignement aux choses déjà saintement faites; » c'est-à-dire aux sacremens et au sacrifice dont il venoit de parler. C'est donc abuser Je monde et vouloir éblouir les simples, que de faire considérer l'Oraison Dominicale dans la messe du Vendredi saint, comme devant faire, selon cet auteur, la consécration proprement dite,

1 De Reb. Eccles., cap. Xxit, tom. X Bibl. PP., col. 680. — ? Ibid, col. 684.

PARTIE II, CHAPITRE XLVII. 669 puisqu'il explique si clairement qu'elle la suppose ‘déjà faite. J'ai dit la consécration proprement dite ; car comme il vient de reconnoitre dans la liturgie plusieurs consécrations, TOT CONSECRATIO- NIBUS, rien n'empéche que, suivant l'expression de saint Grégoire, nous ne disions que l'Oraison Dominicale appartient à la consécration au sens que nous venons d'expliquer. Mais on voit manifestement qu'outre ces consécrations prises dans une signification plus étendue, il y avoit dans le canon et avant l'Oraison Dominicule une consécration proprement dite , laquelle] par conséquent ne pouvoit pas être l'Oraison Dominicale elle-même.

Que si l’on demande d’où vient donc que cet auteur fait mention de la communion du Vendredi saint, à l’occasion de la messe comme les apôtres la disoient, c’est qu’il en paroit quelque idée dans cet office, où pour préparer à la communion, on ne dit que . l'Oraison. Dominicale, sans y employer tous les chants et toutes les prières des autres jours.

Voilà clairement tout le dessein de Valafridus Strabo. Amalarius, qui tient un langage semblable *, doit être entendu de méme ; et l'un et l'autre, aprés saint Grégoire, ont suivi la tradition que nous voyons dans saint Augustin, lorsqu'il explique aux nouveaux baptisés l'ordre de cet endroit de la liturgie que nous appelons à présent le canon : « Vous savez, dit-il, l'ordre des sacremens : après la prière, » que nous appelons aujourd'hui Secréte, « on dit le suRsUM CORDA, » et la suite : on fait la « sanctification du sacrifice : » et aprés que « la sanctification du sacrifice est achevée, nous disons l'Oraison Dominicale ; aprés on donne la paix, le saint baiser, et la communion ?. » Nous faisons encore à présent toutes ces choses dans le même ordre; tant il est vrai que dans l'Eglise tout est animé de l'esprit de l'antiquité : et nous suivons distinctement ce que rapporte saint Augustin, qui est de réciter « l'Oraison Dominicale après la sanctification du sacrifice. »

Si maintenant on veut savoir ce que c'étoit que cette sanctification, le méme saint Augustin l'explique dans le méme Sermon

1 Lib. IV, cap. xx; tom. X RiJl. Patr., p. 410.— ? Serm. ad Imfant., CCXXVII, in die Pasc., kom. V, col. 974.

par ces paroles : « Le pain que vous voyez sur l’autel sanctifié par la parole de Dieu, est le corps de Jésus-Christ ; le calice, ou plutôt ce qui est contenu dedans, sanctifié par la parole de Dieu, est le sang de Jésus-Christ. » Voilà une double sanctification , l'une du pain et l'autre du vin; l'une pour faire que le pain soit corps, l'autre pour faire que le vin soit sang ; l'une et l'autre avant l’Oraison Dominicale, mais l'une et l'autre par la parole de Dieu. Qu'on nous dise ce que c'étoit que cette parole de Dieu, par où le pain distinctement est sanctifié pour être le corps, et le vin distinctement sanctifié pour étre le sang , si ce n'est celle que nous employons encore aujourd'hui distinctement à la consécration proprement dite : Ceci est mon corps sur le pain : Ceci est mon sang sur le calice.

Cest ce qui paroitra bientôt avec une entière évidence. Mais pour ne rien embrouiller, il nous paroit que saint Augustin, qui fait précéder la consécration et suivre l'Oraison. Dominicale, ne fait que la méme chose que saint Grégoire a suivie, et que Valafridus Strabo suit encore en suivant saint Grégoire.

Que si nous voyons dans saint Grégoire l'Oraison Dominicale omise dans la liturgie de l'Eglisé romaine, cela sert encore à confirmer ce que dit le méme saint Augustin, lorsque parlant en un autre endroit de la bénédiction de l'Eucharistie, il observe que « presque toute l'Eglise la termine par l'Oraison Dominicale , » FERE OMNIS ECCLESIA ! : par où il fait assez entendre qu'il y avoit quelques églises où cela ne se faisoit pas; et saint Grégoire nous apprend que l'Eglise romaine elle-même étoit de ce nombre.

C'étoit en effet une chose indifférente de dire ou de ne pas dire dans la liturgie l’Oraison Dominicale. Mais quand on avoit à la dire, de la mettre, comme a fait saint Grégoire, dans une place où elle füt manifestement distinguée de la consécration proprement dite, ce n'étoit pas une chose indifférente : c'étoit la commune et ancienne tradition de toutes les églises.

Concluons donc qu’on ne peut pas dire sans une manifeste absurdité, que le Pater se dit dans l'Office du Vendredi saint, pour consacrer l'Eucharistie ; et puisque notre adversaire ne trouve

1 Epist. LIx, ad Paulin., n. 16.

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