PARTIE III, N. II, III
troisième partie de ce dernier Avertissement, où nous avons promis de représenter l’état présent de nos controverses et de toute la religion protestante.
Je dis done que ce qui produit les variations , les incertitudes, les égaremens de ce ministre et {ous les autres excès de sa licencieuse théologie, c’est la constitution de la Réforme, qui n’a ni règle ni principe ; et que par la méme raison que tout le corps n'a rien de certain, la doctrine des particuliers ne peut être qu'irrégulière et contradictoire.
Il ne faut point se jeter ici dans une longue controverse, mais seulement se sonvenir que la Réforme a été bâtie sur ce fondement, qu'on pouvoit retoucher toutes les décisions de l'Eglise et les rappeler à l'examen de l'Ecriture, parce que l'Eglise se pouvoit tromper dans sa doctrine et n'avoit aucune promesse de l'assistance infaillible du Saint-Esprit : de sorte que ses sentimens étoient des sentimens humains, sans qu'il restát sur la terre aucune autorité vivante et parlante, capable de déterminer le vrai sens de l’Ecriture, ni de fixer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. Tel a été le fondement, tel a été le génie de la Réforme; et Calvinl'a parfaitement expliqué, lorsque s'objectant à lui-même que par la doctrine qu'il enseignoit, tous les jugemens de l'Eglise, et ses conciles les plus anciens, les plus authentiques devenoient sujets à révision , en sorte « que tout le monde indifféremment pust recevoir ou rejeter ce qu'ils auront établi : » il répond que leur « décision pouvoit servir de préjugé, mais néanmoins dans le fond qu'elle n'empeschoit pas l'examen !. »
Je n'ai pas besoin d'examiner si cette doctrine est bonne ou mauvaise : ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'aussitót que Luther et Calvin la firent paroitre, on leur prédit qu'en renversant le fondement sur lequel se reposoit la foi des peuples, les anciennes décisions de l'Eglise ne tiendroient pas plus que les dernières ; puisque si l'autorité en étoit divine, elle attiroit un respect égal à tous les siècles ; et si elle ne l'étoit pas, l'antiquité des premières ne les mettoit pas à couvert des inconvéniens oü toutes les choses humaines étoient exposées.
1 [nstit., lib. IV, cap. Ix.
Fondement de la Réforme , que l'Eglisen'estpas infaillible, et que ses décrets sont sujets à un nouvelexamen
On prédit d'abord à la Réforme que. ce principe la méneroit à l'indifférence des reli-
gions.
L'expérience à justifié celte prédielion ; le socinianisme à commencé avec la Réforme, et s'est accru àvec elle.
L'expé-
Par ce moyen il étoit visible que les articles de foi s'en iroient les uns aprés les autres; que les esprits une fois émus et abandonnés à eux-mémes, ne pourroient plus se donner de bornes: ainsi, que l'indifférence des religions seroit le malheureux fruit des disputes qu'on excitoit dans toute la chrétienté, et enfin le terme fatal où aboutiroit la Réforme.
L'expérience fit bientôt voir la vérité de cette prédiction. Les innovations de Luther attirèrent celles de Zuingle et de Calvin : on avoit beau dire de part et d'autre que l'Ecriture étoit claire : on n'en disputoit pas avec moins d'opiniàátreté, et personne ne cédoit '. Quand les luthériens, qui étoient la tige de la Réforme, désespérant de ramener par la prétendue évidence des livres divins ceux qui la divisoient dans sa naissance, voulurent en venir à l'autorité et faire des décisions contre les nouveaux sacramentaires, on leur demanda de quel droit, et s'ils vouloient ramener lautorité de l'Eglise dont ils avoient tous ensemble secoué le joug ?. Le bon sens favorisoit cette réplique : Mélanehthon , qui sentoit le foible de son église prétendue , empéchoit autant qu'il pouvoit qu'on ne fit ces décisions, que la propre constitution de la Réforme rendroit toujours méprisables : 31 ne voyoit cependant aucun moyen ni de terminer les disputes ni de les empêcher de s’accroître : si loin qu'il portât ses regards par sa prévoyance, il ne découvroit «que d'affreux combats de théologiens, et des guerres plus impitoyables que celles des centaures?. » Les disputes sociniennes avoient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'il remarquoit dans les esprits, qu'elles seroient un jour poussées beaucoup plus loin : « Bon Dieu, disoitil *, quelle tragédie verra la postérité, sion vient un jour à remuer ces questions, si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne ! » Il s'en est bien remué d'autres : presque tout le christianisme a été mis en question : les sociniens inondent toute la Réforme qui n'a point de barrière à leur opposer ; et l'indifférence des religions s'y établit invinciblement par ce moyen. Y
Pour en être persuadé il ne faut qu’entendre M. jurieu ; et
1 Hist. des Var., liv. I. — ? Var., liv. VII, — 3 Lib. IV, ep. xtv ; Var., liv. V, n. 31. — * Ibid. .