MONSEIGNEUR
Quoique l'embarras où je me trouve ici, et surtout depuis quelques jours, ne soit guère propre pour méditer sur des choses aussi sérieuses et aussi importantes que celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, cela ne m'a pas empéché de sentir toute la reconnoissance que je dois à la bonté avec laquelle vous avez bien voulu prendre la peine d'éclaircir la difficulté que j'avois eu l'honneur de vous proposer. Jai eu méme beaucoup de joie d'apprendre par votre lettre que c'étoit une chose fort en usage, dans la primitive Eglise, que de voir les laiques et les femmes mémes consulter les évéques et les docteurs sur les difficultés qui se trouvent dans l'Ecriture. C'est en effet un secours qui leur est absolument nécessaire; et nous en avons un bel exemple , dés le temps même des apôtres, dans la personne de celui à qui saint Philippe demanda s'il entendoit Isaie, et qui répondit : Ef quomodo possum , nisi aliquis ostenderit mihi?
Cela a lieu principalement à l'égard des prophéties qui, étant la preuve et le fondement de la religion, sont cependant aujourd'hui ce qu'elle a de plus obscur et de plus difficile à entendre, soit qu'elles aient perdu de leur évidence par l'éloignement des temps où elles ont été faites et par le peu de lumière qui nous reste sur l'histoire de ces temps avec laquelle elles ont un rapport nécessaire ; soit que les chrétiens étant élevés , dés l'enfance, dans la véritable religion et la connoissant par son intérieur et d'une manière qui
nous en fait sentir la vérité sans que nous ayons besoin de preuves , ils aient négligé cette maniere de la démontrer par les prophéties, qui ne laisse pas d'étre absolument nécessaire pour ceux qui, n'ayant pas eu le méme bonheur que nous, cherchent de bonne foi les marques auxquelles on peut la reconnoitre. Or, Monseigneur, je suis persuadé qu'il n'y en a point de plus süre ni de plus efficace que les prophéties, lorsqu'on se sera appliqué à leur donner, par une explication exacte et fidéle, toute l'évidence qu'elles peuvent avoir et dont elles ont besoin pour servir de preuves. Car il semble qu'il n'y a que deux moyens pour obliger un homme à croire une vérité qu'on lui propose pour l'objet de sa créance, ou l'évidence qui ne manque jamais d'entrainer le consentement par sa propre lumière, ou la certitude que l'on a que cette vérité nous est proposée par un être qui ne peut ni se tromper lui-même, ni vouloir tromper les autres, parce qu'alors l'autorité tient lieu d'évidence et nous fait croire fermement les choses les plus obscures et méme les plus contraires à notre raison. Et pour donner un exemple de ceci, dans la géométrie qui est la seule de toutes les connoissanees humaines oü lon puisse s'assurer de trouver la vérité, si je propose à un homme de croire que le tout est plus grand que sa partie, ou qu'en ajoutant choses égales à choses égales, les touts demeureront égaux, il ne me demandera aucune preuve de ces vérités, parce qu'il en sera convaincu par leur propre évidence; mais si je lui dis que deux lignes asymptotes prolongées à l'infini, s'approcheront toujours et ne se rencontreront jamais; si j'ajoute que l’espace compris entre ces deux lignes prolongées à l'infini, et qui par conséquent est infini lui-même, est pourtant égal à un espace fini et déterminé que je lui trace sur un papier , alors il pourra me dire que cela lui paroit impossible et inconcevable; mais que si jelui montre que cela est conforme aux démonstrations de la géométrie dont il connoit la certitude , il ne laissera pas de croire cette proposition sans pouvoir la comprendre.
Il en est de méme de la religion. Jamais homme raisonnable ne sera surpris qu'elle propose à croire des choses obscures et audessus de notre raison; mais tout homme raisonnable, avant que deles eroire, voudra étre assuré que cette religion est en effet
celle qui conserve la parole de Dieu, et qui par conséquent ne peut jamais étre dans l'erreur ni y jeter ceux quila suivent. Il faut donc une évidence qui marque tellement la vérité de la religion à tous ceux qui la eherchent, que personne n'en puisse douter et ne puisse avoir d'excuse légitime pour refuser de croire les choses qu'elle nous offre pour objet de notre créance.
Car supposant un homme dans l'état où M. Pascal supposoit celui qu'il vouloit instruire, c'est-à-dire qui, dans un âge de raison, cherche de bonne foi la véritable religion dont il n'a aucune connoissance : si cet homme commence par interroger la nature, le soleil, les cieux et tous les élémens, ils lui diront qu'ils ne se sont pas faits eux-mêmes, mais: qu'ils ont été faits par un être supérieur, à qui ils doivent tout ce qu'ils ont d'admirable , et surtout l'ordre dans lequel il les maintient depuis tant d'années. Mais s'il continue à leur demander : Quel est donc cet être, quels sentimens on en doit avoir, quel culte il exige des hommes, ce qu'ils ont à craindre ou à espérer de lui? alors ils ne lui répondront que par un affreux silence. Il faut donc qu'il regarde autour de lui parmi les hommes qui sont sur la terre comme lui; il faut qu'il interroge tous ceux des siècles passés, et qu'il tâche de trouver dans leurs écrits et dans leurs enseignemens la vérité qu'il cherche et qu'il a envie de connoitre. C'est alors qu'au milieu de cette multitude infinie de sectes et de religions différentes, qui ont partagé les hommes dans tous les temps, il découvre un livre très-ancien, qu'on lui dit être la parole de Dieu et la loi véritable hors de laquelle il n’y a point de salut. Cela attire son attention; il examine ce livre; il y trouve des choses au-dessus de sa raison , quelquesunes mêmes qui lui paroissent y être entièrement contraires. Cependant comme il y voit aussi des choses admirables, il déclare à ceux qui en sont les dépositaires qu'il est prêt à croire tout ce qu'il enseigne et à exécuter tout ce qu’il ordonne , pourvu que l’on lui montre, à n’en pouvoir douter, que ce livre contient en effet la véritable loi de Dieu. Jusque-là on ne sauroit douter qu'il ne soit dans la disposition la plus raisonnable où un homme en cet état puisse étre : car comme il y auroit de la folie à refuser sa créance aux choses que Dieu nous ordonne de croire, puisque dés là qu'il
est Dieu, nous savons qu'il nesauroit nous tromper, il n'y en auroit pas moins à recevoir légérement de la main des hommes sujets à se tromper et à tromper les autres, un livre qu'ils disent étre la loi de Dieu , si nous ne sommes assurés d'ailleurs que ce livre est en effet ce que l'on nous assure qu'il est. Il faut donc trouver des preuves de la divinité de ce livre, et il paroit qu'on ne sauroit les trouver que dans les prophéties. Car un homme qui n'a encore aucune connoissance de notre religion, ne sauroit encore étre touché, ni par les martyrs, ni par les miracles, voyant que tant d'autres religions manifestement impies et extravagantes se vantent d'avoir les leurs. Il faut donc lui dire : Cette religion que je vous annonce et que je vous propose comme la seule véritable , a été annoncée par des prophètes qui, pour preuve de leur mission, ont prédit des choses surprenantes et extraordinaires, qui sont arrivées précisément dans les tempset dans la maniere qu'ils l'avoient prédit. Or cet étre, quel qu'il soit, qui donne aux hommes le pouvoir de faire des prédictions de cette nature et qui se vérifient par les événemens, doit non-seulement connoitre l'avenir, mais encore en étre le maitre absolu, pour pouvoir disposer toutes choses selon sa parole, et par conséquent ce ne peut étre que le véritable Dieu.
Celui qui est conduit jusqu'à ce point-là, paroit n'avoir plus rien à faire que ce que faisoient les Juifs à qui les apôtres annoncerent l'Evangile : Serutantes quotidie Scripturas , si hec ita essent. Et cela ne peut pas étre regardé comme l'effet de la défiance d'un homme qui doute de la vérité de la parole de Dieu, mais comme la sage précaution d'un homme qui veut n'étre point trompé, en prenant pour la parole de Dieu ce qui pourroit n'étre que l'imagination des hommes. Il examine donc les prophéties : si elles lui sont clairement expliquées, le voilà convaincu; si elles ne le sont pas, il demeure dans son obscurité et dans le méme état que celui à qui on veut faire croire une proposition de géométrie très-difficile, sans lui en donner la démonstration. Car puisque les prophéties sont les preuves de la religion, elles doivent avoir l'évidence qui sert à convaincre; et puisqu'elles doivent nous convaincre de la vérité d'une religion qui nous propose à croire tant
de choses obscures, elles doivent avoir assez de certitude et de clarté pour nous montrer que cette religion est en effet la véritable. Il faut donc qu'elles aient cette évidence et cette clarté par ellesmémes et, si l'on peut parler ainsi , indépendamment de la religion qu'elles prouvent. Car si je dis à un homme : Vous devez croire cette religion qui est prouvée par tant de prophéties, et que je lui donne pour preuve de la certitude de ces prophéties l'autorité qu'elles ont dans la religion et le respect avec lequel on les y a toujours regardées , je tombe dans un cercle en prenant pour preuve la chose méme que je veux prouver.
C'est pourquoi, Monseigneur, aprés toutes les choses admirables que vous avez eu la bonté de m'écrire, il ne laisse pas de me paroitretoujours difficile de pouvoir donner l’Ecce virgo d'Isaie comme une prophétie qui ait pu servir à faire reconnoitre le Messie : puisque, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il étoit absolument impossible aux Juifs les plus éclairés et les mieux intentionnés, de reconnoitre pour fils d'une vierge celui qui paroissoit né dans un légitime mariage. Il est vrai, comme vous le remarquez, que parmi les Juifs mémes le mariage de la sainte Vierge ne devoit pas faire croire qu'il fût impossible qu'elle eût conservé sa virginité. Mais cette virginité cachée et inconnue à tout le monde ne leur servoit donc de rien pour les instruire sur ce qui leur étoit annoncé? Peut-étre que ceux qui furent touchés par la doctrine et par les miracles de Jésus-Christ, et qui jugèrent de là qu'il étoit le Messie, en conclurent, suivant le passage d'Isaie, qu'il devoit étre né d'une vierge, et par conséquent que sa mére, quoique mariée, avoit conservé sa virginité. Mais alors vous voyez que cette prophétie, au lieu de servir de preuve pour reconnoitre le Messie, a besoin elle-méme du Messie et de ses miracles pour étre prouvée. On peut dire la méme chose de toutes les prophéties qui ne sont pas claires et évidentes : ce sont des preuves qui ont besoin d'étre prouvées. Si l'on se sert pour cela de faits historiques et pour ainsi dire étrangers à la religion, comme le sceptre óté de la maison de Juda, la ruine de Jérusalem prédite et accomplie, et autres semblables, on fera des démonstrations régulières. Mais si l’on donne ces prophéties comme un objet de foi et comme devant
étre crues par ceux à qui l'on annonce la religion, parce qu'elles l'ont toujours été par ceux qui sont élevés dans cette méme religion, il semble que l'on affoiblit toute leur force et que l'on dépouille la religion du plus sür moyen que l'on a pour la démontrer, et c'est à quoi il ne paroit pas que jusqu'à présent l'on ait assez fait d'attention. Car une chose qui n'est pas évidente par elle-même ne peut être douteuse ou certaine par rapport à nous qu'à proportion de l’obscurité ou de la certitude que nous trouvons dans les moyens dont on se sert pour la prouver; et il ne faut, point dire que la religion est faite pour étre crue avec soumission,
et non pas prouvée par démonstration comme une proposition de géométrie. Car il y a une grande différence entre demander les preuves des mystéres de la religion, ce qui seroit une extravagance et une impiété; ou demander des preuves qui fassent voir que cette religion est la véritable, ce qui n'est que l'effet d'une sage précaution que doit prendre tout homme qui, ayant été assez mal-
heureux pour n'y avoir pas été élevé, est pourtant assez sage
pour la chercher de bonne foi et pour craindre de se tromper en la cherchant. ; |
Voilà, Monseigneur, une longue lettre. Il me doit étre permis,
dans le lieu où je suis, de vous dire comme a fait autrefois un plus habile homme que moi, qu'elle n'est si longue que parce que je
n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte; mais j'espere que vous
aurez la bonté d'en excuser la longueur et les défauts. Je suis avec toute la vénération que je dois,