SUR LA MÉME DIFFICULTÉ
Et sur quelques réflexions dont on la soutient : où il est prouvé que Jésus- Christ a d'abord autorisé sa mission par ses miracles : que la plupart des prophéties n'étoient pas connues durant sa vie : que celle de l'enfantement virginal est de ce nombre : que plusieurs de ses disciples l'ont ignorée, et qu'il ne s'est pas pressé de les instruire sur ce point, non plus que sur beaucoup d'autres : quil étoit du conseil de Dieu que ce mystère s'accomplit sous le voile du mariage : quelle sont été les dispositions de la divine Providence pour préparer le monde à un si grand mystère.
J'ai, Monsieur, recu votre lettre du 11 d'octobre, et j'ai vu celle de méme date que vous écrivez à M.*** (a), où vous le priez de me proposer une nouvelle difficulté, si toutefois elle est nouvelle; car pour moi, je crois y avoir déjà satisfait dans ma lettre précédente, en vous faisant observer que les preuves indicatives de la venue du Messie devoient étre distribuées de sorte qu'elles soient déclarées chacune en son temps : ainsi qu'il ne faut pas trouver étrange qu'elles ne pussent d'abord étre toutes remarquées par les Juifs. L'on ne doit pas croire pour cela qu’il leur füt permis de tenir leur esprit en suspens sur la mission de Jésus-Christ, puisqu'outre
1 Voyez Dissertat. sur Grotius, n. 5, dans la seconde Instruction sur le Nouveau Test. de Trévoux, ci-après, vol. III.
(a) L'abbé Ledieu. .
d’autres prophéties plus claires que le soleil qu’ils avoient devant les yeux, le Sauveur leur confirmoit sa venue par tant de miracles, qu'on ne pouvoit lui refuser sa créance sans une manifeste infidélité, comme il dit lui-même en ces termes : « Si je n'étois pas venu, si je ne leur avois point parlé, et que je n'eusse pas fait en leur présence des prodiges que nul autre n'a faits avant moi, ils n'auroient point de péché; mais maintenant leur incrédulité n'a point d’excuse‘. » Ils devoient donc commencer par croire, et demeurer persuadés que le particulier des prophéties se découvriroit en son temps.
.. Par exemple, c'étoit une marque pour connoitre le Christ, qu'il devoit convertir les Gentils : mais encore que Notre-Seigneur défendit à ses apôtres « d'entrer däns la voie des Gentils et de prà- <her dans les villes de Samarie ?, » il ne falloit pas pour cela refuser de croire cette belle marque de sa venue; et au contraire il falloit croire avec une ferme foi que tout ce qui étoit prédit de Jésus-Christ s'accompliroit l’un après l'autre, au temps et par les moyens destinés de Dieu. Jésus-Christ lui-méme avoit déclaré qu'il donneroit aux Juifs, dans sa résurrection, le signe du prophéte Jonas *. S'ensuit-il delà qu'ils dussent demeurer en suspens, jusqu'à ce qu'ils eussent vu l’accomplissement de ses paroles? Point du tout, puisqu'ils devoient tenir pour certain que celui qui commandoit àla mer et aux tempétes, qui guérissoit les aveuglesnés, qui avoit la clef de l'enfer et de la mort, tirant les morts du tombeau quatre jours aprés leur sépulture, lorsque déjà ils sentoient mauvais, et qui enfin se montroit le maitre de toute la nature, étoit assez puissant pour accomplir tout ce qu'il avoit promis. Il étoit prédit bien clairement que le Christ naitroit à Bethléem; plusieurs Juifs ne savoient pas que Jésus-Christ y fût né; Philippe méme, un de ses apótres, semble l'avoir ignoré, lorsque l'indiquant à Nathanaél comme le Messie, il lui dit : « Nous avons trouvé Jésus, fils de Joseph de Nazareth *; » et Nathanaél lui ayant fait l'objection en ces termes : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? » Philippe ne lui répond autre chose,
1 Joan., XV, 22-24. — ? Matth., x, 5. —? Matth., xi, 39, 40. — * Joan., 1, 45 et 46.
sinon : « Venez, et voyez,» c'étoit à dire reconnoissez par vousméme les merveilles qui vous convaincront qu'il est le Messie. Ainsi Jésus-Christ méme ne se pressoit pas de les éclairer sur ce point. Et quand les pharisiens disoient à Nicodème, un des leurs: « Approfondissez les Ecritures, et reconnoissez que le Prophète (que nous attendons) ne doit point venir de Galilée', » nous ne voyons pas que ce pharisien, quoique d'ailleurs affectionné à Jésus-Christ, eüt rien à leur répondre, content de savoir en général, que « nul homme ne pouvoit faire les prodiges qu'il faisoit, si Dieu n'étoit avec lui *. » Bien plus, Jésus-Christ lui-même ne répondoit rien à ceux qui disoient « que le Christ devoit sortir de David et de la ville de Bethléem *. » Rien ne pressoit; et Jésus- Christ ayant par avance montré sa venue par les signes les plus authentiques, qui étoient les ceuvres de son Pére, c'est-à-dire par le témoignage le plus éminent et le plus sublime que le ciel eüt jamais pu donner à la terre, il avoit suffisamment fondé la foi qu'or devoit avoir à ses paroles, encore qu'on n'entendit pas quelques prophéties particulières; car c'étoit assez qu'on vit clairement que les merveilles qu'il opéroit, étoient une DE certaine et plus que démonstrative de sa mission.
Au surplus, non-seulement l’accomplissement des prophéties, mais encore leur intelligence avoit son temps : souvent elles s'accomplissoient aux yeux et entre les mains des apôtres mêmes, sans qu'ils s'en apercussent, comme il est expressément marqué en deux endroits de saint Jean, c'est-à-dire au chapitre 11, verset 22, et au chapitre xrr, verset 16, dans lequel il est marqué que les apótres n entendoient pas les prophéties qu 'ils accomplissoient eux-mémes.
Quand donc on dira que le signe de l'enfantement de la Vierge étoit un de ceux qui devoient étre révélés les derniers, et que le commun du peuple, pour y faire l'attention convenable, avoit besoin d’être averti, comme il le fut par l'évangile de saint Matthieu, il n'y aura rien là d'extraordinaire, ni qui affoiblisse la preuve de la venue du Christ.
, En effet nous ne voyons pas dans tout l'Evangile que les Juifs
1 Joan., vit, 50, 52.— ? Joan., 111, 2. — 9 Joan., vit, 42.
eussent la moindre attention à l'oracle d'Isaie. Ils objectoient au Sauveur la prophétie de Michée sur la naissance du Christ en Bethléem ; mais ils ne lui disent jamais un seul mot sur ce qu'il devoit naitre d'une vierge, et il ne faut pas s'en étonner.
Car si les apótres, aprés avoir conversé trois ans avec leur maitre, eurent besoin qu'il « leur ouvrit le sens des Ecritures, » pour étre capables de l'entendre, comme il est porté dans saint Luc (chap. xxiv, verset 45), combien plus le commun du peuple avoit-il besoin qu'on lui montràt comme au doigt le sens de certaines prophéties plus enveloppées, que de lui-méme il n'eüt pas pu déméler dans les endroits où elles étoient insérées : et on doit toujours se souvenir que cette naissance virginale ne pouvant étre conriue par aucune marque sensible, ni autrement que par un témoignage divin, il falloit rendre ce témoignage authentique et irréprochable par une longue suite de tant de merveilles, que tous les esprits demeurassent convaincus de cette naissance, comme d'un caractère spécial et digne de la personne seule du Messie.
Mais, dites-vous, ce n'est pas là votre peine : le fond de votre objection n'est pas seulement que la prophétie d'Isaie n'éclaircissoit point les Juifs, mais encore qu'elle les aveugloit et leur fournissoit un argument contre Jésus-Christ, auquel ils ne pouvoient trouver aucune réplique, puisqu'étant né d'une femme mariée, ils ne pouvoient croire raisonnablement autre chose, sinon qu’il étoit le fruit de ce mariage; et par conséquent, dites-vous, ils ne pouvoient reconnoitre Notre-Seigneur pour Messie sans démentir le prophète : ce sont vos propres paroles.
Permettez-moi ici de vous demander si vous trouvez quelque part dans l'Evangile, que le peuple ou les pharisiens aient fait ou insinué parle moindre mot cette objection à Jésus-Christ. Vous croyez la trouver en quelque facon dans un passage de saint Jean; mais nous démontrerons bientót que ce passage n'a point de rapport à notre sujet, et je conclurai en attendant que vous ne devez pas attribuer aux Juifs une objection dont ils ne se sont jamais avisés.
"Notre objection porte que c'eüt été démentir la prophétie, de
reconnoitre pour vierge la mère du Sauveur, que l'on voyoit dans le mariage. Cela seroit vrai, s'il n'y avoit point de milieu entre être mariée et n'étre pas vierge : car si, selon le prophète, Dieu pouvoit faire enfanter une vierge, qui empéchoit qu'il n'opérât un si grand mystère sous le voile sacré du mariage? C'étoit au contraire ce que demandoit la convenance des conseils de Dieu et l'ordre de sa sagesse aussi douce qu'efficace. Et aprés tout, s’il en faut venir à cette discussion, eüt-ce été une œuvre convenable à Dieu, de donner en spectacle aux hommes une fille avec son enfant, pour étre le scandale de toute la terre, le sujet de ses dérisions et l'objet inévitable de ses calomnies? Quand elle auroit assuré qu'elle étoit vierge, sa parole particulière n'eüt pas été un témoignage suffisant pour l'affermissement de la foi:il falloit que la révélation d'un si grand mystère füt préparée par tous les miracles de Jésus-Christ et de ses apótres, avant qu'elle fût recue avec une autorité digne de créance : ainsi c’étoit un conseil digne de Dieu, de faire naitre dans le mariage le fils de la Vierge, afin que sa naissance parüt du moins honnéte, jusqu'à ce que le temps füt venu de la faire paroitre surnaturelle et divine.
Ce n'étoit done pas, comme porte votre objection, démentir la prophétie, de reconnoitre que Notre-Seigneur fils d'une mère mariée fût le Christ, Isaie ayant bien dit que la mère du Christ seroit vierge, mais n'ayant dit nulle part que cette vierge ne seroit point mariée.
Dieu a dit précisément ce qu'il vouloit dire, et ce qui devoit arriver selon l'ordre de ses conseils éternels. C'est aussi ce qui convenoit à sa prescience : ainsi on ne sauroit trop remarquer qu'il a prononcé par son prophète que cette mère seroit vierge, parce que c'étoitlà ce qu'il vouloit et ce qui en effet devoit arriver: mais parla méme raison il n'a pas dit qu'elle ne seroit pas mariée, parce que ce n'étoit pas en cette manière qu'il avoit disposé les choses. D’où il s'ensuit qu'on auroit tort de regarder comme incompatibles ces deux paroles, vierge et mariée, puisqu'au contraire, quelle que püt être cette vierge-mére, et dans quelque temps qu'elle pàt venir,la convenance des conseils divins deman-
doit que ce mystère fût enveloppé sous la sainteté- du mariage.
En effet nous ne lisons pas que la sainte Vierge voulüt passer pour autre chose que pour une femme du commun, à qui rien n'étoit arrivé d'extraordinaire : elle-méme elle appeloit saint Joseph père de Jésus-Christ ; ce qu'aussi il étoit en un certain sens, par le soin qu'il en prenoit comme de son fils; c’est ce qui paroit dans ces paroles : « Votre pére et moi affligés, vous cherchions parmi les troupes", » pour montrer que saint Joseph, son époux, partageoit avec elle les inquiétudes que l'enfant leur avoit causées, en se dérobant d'avec eux comme il avoit fait. Jésus-Christ lui-méme avoit, pour ainsi parler, les oreilles rebattues de ce reproche: « N'est-ce pas là le fils de Joseph, cet artisan que nous connoissons ; et comment ose-t-il dire qu'il est descendu du ciel??» Nous ne voyons pas que le Sauveur se soit mis en peine de les désabuser, ni de leur dire comment il étoit venu au monde: ce n'est pas qu'il ne le fit assez entendre toutes les fois qu'il disoit qu'il venoit de Dieu, qu'il étoit descendu du ciel, et qu'il ne reconnoissoit d'autre père que Dieu même : mais pour dire en termes exprès qu'il étoit fils d'une vierge, et que Joseph n'étoit pas son père, il ne l'a pas voulu faire, parce qu'il falloit qu'une vérité que le monde n'auroit pu porter, fût précédée par l’entière prédication de son Evangile.
Votre objection porte encore que le mariage de la sainte Vierge étoit aux Juifs un argument auquel ils ne pouvoient trouver de réponse : vous en pourriez dire autant de la résurrection de Notre- Seigneur. Quand un homme est mort, il demeure mort; et l'on ne doit pas eroire naturellement qu'il ressuscite, sans savoir d'ailleurs par des témoignages certains qu'il est sorti du tombeau. Ainsi naturellement on doit croire que tout enfant a un père comme une mère, à moins que Dieu ne révèle expressément le -contraire ; ce qu'il peut faire également, soit que la mère soit mariée, soit qu'elle ne le soit pas:ainsi vous voyez que le mariage n'y fait rien, et que votre objection est vaine.
Il est vrai qu'on présume qu'un enfant qui est né dans le mariage en est sorti : mais si Dieu en a disposé autrement, et qu'il
1 Luc., 11, 48. — ? Matth, xut, 54, 555 Marc., VI, 3; Joan., v1, 42.
veuille faire prévenir par son Saint-Esprit tout ce qui a coutume d'arriver parmi les hommes, qu'ont-ils à dire contre sa puissance? Saint Paul disoit autrefois au conseil des Juifs : « Vous semble-t-il incroyable que Dieu ressuscite les morts‘? » pourquoi celui qui a donné une fois la vie, ne pourra-t-il pas la rendre à ceux qui l'auront perdue? On pourroit dire de même : Vous semble-t-il ineroyable que Dieu fasse concevoir une vierge? ne tient-il pas réunie dans sa puissance toute la fécondité qu'il a distribuée entre les deux sexes? et ne peut-il pas suppléer par son Saint-Esprit, tout ce qui auroit manqué aux forces de la nature? C'est ce qu'on ne peut nier sans erreur, quoiqu'on puisse bien l'ignorer, et méme ne le pas croire, quand le temps n'est pas arrivé où Dieu le veut révéler expressément : ce qui paroit méme dans l'apótre saint Philippe qui, comme nous avons vu, appelle Jésus-Christ tout court le fils de Joseph?, quoiqu'en même temps il le reconnoisse hautement pour le Messie.
Vous croyez apercevoir votre objection dans ces paroles des Juifs en saint Jean, chapitre vir, verset 27, où il est parlé de cette sorte : «Lorsque le Messie viendra, on ne saura d’où il est venu; mais pour celui-là, nous savons d’où il vient : » mais il est. visible que cette peine des Juifs a un autre objet. Jésus-Christ devoit avoir deux naissances, l'une divine et éternelle, et l'autre humaine et dans le temps: cette première naissance devoit être inconnue aux hommeés : de là s'étoit répandu le bruit qu'on ne sauroit pas d’où le Messie devoit venir, ce qui donna lieu à l'objection des Juifs sur l'incertitude de l'origine du Messie. Mais pour concilier toutes choses, Jésus-Christ s'écria à haute voix : « Et vous savez qui je suis, et vous savez d'oü je viens, et je ne suis pas venu de moi-même : mais celui qui m'a envoyé est véritable, et vous ne le connoissez pas ?.» Ainsi d'un côté vous me connoissez, et vous savez d’où je dois venir, puisqu'il vous a été révélé que je dois sortir du sang de David, et de Bethléem qui étoit sa ville; mais je vous suis inconnu en un autre sens, puisque, comme il dit ailleurs : « Vous ne connoissez ni moi ni mon Père *. »
ll est vrai que les Juifs se trompoient encore en croyant Jésus-
À Act., XXVI, 8. — ? Joan., 1, 45. — 3 Joan., vir, 28. — * Joan., vij, 19.
Christ le fils de Joseph, pour conclure de là que c'étoit un homme sans littérature et sans aucun talent extraordinaire, qui aussi ne devoit pas se dire descendu du ciel! : mais pour ce qui est d'induire que sa mère ne püt être vierge, parce qu'elle étoit mariée, nous avons déjà remarqué qu'il ne leur est jamais arrivé de faire <e raisonnement, ni de tourner en ce sens l'oracle d'Isaie, qui n'avoit point parlé de cette sorte.
Concluons done quele mariage de la sainte Vierge ne pouvoit être une preuve contre sa virginité, Dieu ayant révélé le contraire en cette occasion par des témoignages certains. Nous pourrions dire que le premier témoin étoit Marie elle-méme, dont la pudeur et la vertu reconnues parloient pour son innocence. Afin d'accomplir la prédiction d'Isaie, la première chose que Dieu devoit faire, étoit d'inspirer à celle qu'il avoit choisie, l'amour jusqu'alors inconnu. de la virginité et la volonté déterminée de la consacrer à Dieu : Marie avoit déjà recu ce don de Dieu quand l'ange lui vint annoncer qu'elle seroit la mère du Fils du Trés-Haut. Pour opérer en elle ce miracle, Dieu n'avoit pas besoin de son consentement : mais outre les autres raisons qu'il eut de le demander, s'il n'avoit envoyé son ange pour le recevoir, nous n'aurions jamais su cette haute résolution de la sainte Vierge, de ne se laisser approcher ‘par aucun homme. Il lui fait donc proposer ce qu'il souhaitoit d'elle, et il juge digne d’être la mère de son Fils incarné celle qui la premiere de toutes les femmes avoit concu le dessein et formé le vœu d’être vierge perpétuelle.
. Mais il y a un second témoin de la pureté de Marie, qui est sans reproche, et c'est saint Joseph, que Dieu lui avoit donné pour mari, pour étre non-seulement le gardien, mais encore le témoin non suspect d'une si grande merveille. Quand il s'apercut qu'elle: étoit enceinte, nous savons qu'il fut frappé de l'état oü il la trouva, et qu'il avoit pris des résolutions convenables à un homme sage : mais après tout, quoi que la vertu de sa sainte épouse lui püt dire en sa faveur pour modérer ses soupcons, il ne céda qu'à un avertissement du ciel ; et le tendre amour qu'il montra toujours pour la mere et pour l'enfant, fut la preuve incontestable de la parfaite
^ 3 Matth., xit, 55, 55, 56; Joan., vi, 4, 42; vir, 15. ,
fidélité que la Vierge lui avoit gardée, dont aussi Dieu même lui étoit garant.
S'il faut ici rapporter les autres premiers témoins de la virginité de Marie, nous pouvons compter sainte Elisabeth, lorsqu'elle dit à la sainte Vierge : « Vous étes bienheureuse d'avoir cru, et tout ce qui vous a été dit de la part de Dieu s'accomplira' : » une femme stérile qui avoit concu par miracle, étoit un digne témoin d'une naissance virginale. Jean-Baptiste sentit l'effet de la présence de cette vierge-mére , et il étoit convenable que le fils de la stérile rendit hommage au fils de-la Vierge.
Je donnerai encore pour témoin le saint vieillard Siméon , qui tenant l'enfant entre ses bras au jour qu'il fut présenté au temple?, n'attribua qu'à Marie seulele coup de l'épée qui la devoit percer un jour, et la douleur maternelle qu'elle devoit sentir au pied de la croix.
Mais encore que Jésus-Christ attendant le temps convenable, comme nous lavons remarqué , n'ait pas voulu exprimer en termes formels toute la merveille de sa naissance, il y préparoit les esprits toutes les fois qu'il disoit qu'il étoit descendu du ciel , qu'il étoit né et sorti de Dieu, et ainsi du reste : ce qu'il n'auroit jamais fait, s'il étoit venu au monde à la facon ordinaire : de sorte que tous les miracles qu'il a opérés pour montrer que Dieu seul étoit son père, dans le fond sont confirmatifs de cette vérité, que Joseph ne le pouvoit étre, et qu'il étoit né d'une vierge.
C'est ainsi que Dieu alloit disposant le monde à la claire intel-. ligence de l'oracle d'Isaie, qui est demeuré si propre à Jésus- Christ , que jamais il n'a été attribué à autre qu'à lui, et ne le peut jamais étre , étant le seul dont on a dit « qu'il a été concu du Saint-Esprit, et né d'une vierge ?. »
IL me resteroit à vous avertir qu'il seroit facile de vous prouver par les Pères, et surtout par saint Chrysostome, principalement dans ses homélies de l'Obscurité des prophéties *, et par saint Jéróme en divers endroits, la doctrine avancée dans cette lettre : mais je ne crois pas ce travail nécessaire , puisque la chose est si
; Luc., 1, 45. — * Luc., 11, 34, 35, — 3 Luc., 1, 31, 35. — * Chrysost. opera, edit. Bened., tom. VI; et tom. VII in Matth., Homil. 1v et v.
constante par les Ecritures. Au surplus ne croyezpas, je vous prie, que cette réponse m'ait peiné dans l'obligation où je suis de ménager mes forces : au contraire , elle m'a donné une particulière consolation ; et j'avoue que je suis bien aise de voir perpétuer dans l'Eglise la sainte coutume qui faisoit consulter les docteurs aux laiques, et aux femmes mémes sur l'intelligence des Ecritures. Je pourrois vous dire beaucoup d'autres choses sur cet endroit d'Isaie : mais aujourd'hui il me suffit d'avoir satisfait à votre doute, et je consacre de tout mon cœur cette explication véritable au Fils de la Vierge, qui est Dieu béni aux siècles des siècles.
Pour ne finir pas comme un sermon, j'ajoute les assurances d’un attachement sincère.
; Signé + J. BÉNIGNE, év. de Meaux.
À Paris, 26 octobre 1703.
Qui contient l'explication à fond de la prédiction d'Isaie, au chapitre vu, verset 14, et au chapitre 1x, verset 6.
Puisque j'ai une fois commencé à glorifier le fils d'une vierge dans la prédiction d'Isaie, j'en continuerai l'explication avec la grace de Dieu , qui me le met dans l'esprit : et je vous l'adresse , Monsieur, comme à celui dont les lettres en ont été l'occasion.
Je dirai donc, avant toutes choses, qu'il n'y a rien de plus précis que les paroles du prophète pour signifier la Vierge-Mère; et je dirai en second lieu, qu’elle ne peut être que la mère de Jésus-Christ.
Récitons d’abord la prophétie comme elle est dans saint Matthieu : « Une vierge concevra et enfantera un fils : et il sera appelé Emmanuel, c 'est-à-dire Dieu avec nous ‘. » Il faut soigneusement remarquer que l'Evangéliste renferme toute la prophétie dans ces paroles. On pourroit traduire, et peut-être mieux : la Vierge , non pas une vierge indéfiniment , mais celle que Dieu avoit en vue et qu'il vouloit montrer en esprit à son prophète.
1 Matth., 1, 2
Quoi qu'il en soit, la version de l'Evangéliste ne peut étre suspecte aux Juifs, puisqu'il n'a fait que suivre celle des Septante, publiée plusieurs siécles avant Jésus-Christ, et par conséquent dans un temps oü il ne s'agissoit d'autre chose que d'expliquer la vérité de l'Ecriture selon que les esprits en étoient naturellement frappés. On sait que cette version étoit celle qu'on lisoit dans toutes les synagogues d'Asie, de Grèce et d'autres lieux infinis, où l'hébreu et le syrien n'étoient pas connus, et où néanmoins les synagogues mémes de Jérusalem et de Syrie fréquentoient tous les jours ; de sorte qu'elle étoit approuvée et recue de tout le peuple de Dieu. On lit encore ici le méme mot de vierge dans les anciennes paraphrases des Juifs, qu'ils appeloient Targum : dans celle d'Onkélos et dans celle de Jonathan, c'est-à-dire dans leurs livres les plus authentiques, et où ils ont mieux conservé les traditions de leurs péres. Mais sans avoir besoin de nous arréter à ces éruditions rabbiniques, il nous suffit que ce terme de vierge se soit trouvé si propre et si naturel en cet endroit, qu'il ne s'en est pas présenté d'autre à la pensée des Septante , c'est-à-dire des interprétes recus dans la nation, et que saint Matthieu n'ait pu rapporter cette prophétie que de la seule version qui étoit alors en usage. Pour ce qui est des interprétes postérieurs à la venue de Jésus-Christ, comme Symmaque et Théodotion, qui ont tàché d'affoiblir la prophétie , on ne doit pas les écouter, puisqu'on sait que juifs eux-mémes , ils n'ont fait leurs traductions , aussi bien qu'Aquila, que pour contredire les chrétiens et flatter l'incrédulité de leur nation.
Saint Jéróme remarque ici trés-à-propos que le mot hébreu est . alma , qui signifie dans son origine, cachée , renfermée , c'est-àdire non-seulement une fille, mais une fille comme recluse et inaccessible, à la manière d'une chose sacrée, dont il n'est pas permis d'approcher. C'est pourquoi nous voyons dans les Ma- €habées que selon PER origine, les filles sont appelées recluses , venfermées , xaciinszo!. Aussi l'usage du mot alma est-il constant dans l'Ecriture pour signifier une vierge, et il nes'y trouve
jémais joint avec les termes de concevoir ou d'enfanter Ve en ce 1 1I Machab., vit, 49.
seul endroit : par conséquent ces deyx mots de vierge et d'enfantement, sont mis là pour signifier un fait unique, et qui n'a point d'autre exemple que celui que nous propose la foi chrétienne.
Les Juifs disent qu'il n'y faut pas chercher tant de finesse, et que le prophète suppose que cette vierge qui devoit enfanter, cesseroit d'être vierge quand elle deviendroit mère. Mais qu'y auroit-il là d'extraordinaire , et qui méritàt d’être donné par un prophète comme un fait singulier et prodigieux? C'est au contraire ce qui arrive à toutes les femmes, et toutes celles qui de- viennent mères ont été premièrement vierges: de sorte que ces deux mots, vierge et portant un enfant dans son sein, sont regardés naturellement comme incompatibles.
. On demandera péut-être quelle preuve on a que ce fils porté dans
le sein d'une vierge , soit Jésus-Christ. Mais c'est ce qui n'a point de difficulté, puisque d'un côté, celui qui sera le fils d'une vierge, n'ignorera point ce don de Dieu; et de l'autre qu'on ne connoit que le seul Jésus-Christ à qui on ait appliqué ce titre de fils d'une vierge, Dieu n'ayant pas méme voulu qu'il restàt la moindre ambiguité dans cette application.
Les Juifs demandent à quel propos il seroit ici parlé de Jésus- Christ, et quel rapport pourroit avoir avec Achaz cet enfantement virginal, pour étre donné en signe à ce roi, qui vivoit plus de sept cents ans auparavant. Mais cette nation aveugle, qui ne connoit pas les prérogatives du Christ qu'elle attend , a ignoré qu'il vient toujours à propos dans tout l'Ancien Testament, puisqu'il devoit étre la fin de la loi et l'objet non-seulement de toutes les prophéties , mais encore de tous les événemens remarquables, qui ne sont qu'une figure des merveiles de son régne : au surplus . qu'on parcoure toutes les prophéties, on trouvera que non plus que celle-ci, la plupart ne paroissent pas avoir de liaison avec le reste du discours où elles sont insérées. David dans le psaume Lxx, ne vouloit parler d'abord que du règne de Salomon, qu'il avoit nommé son successeur : mais Dieu, quand il lui a plu, lui a élevé l'esprit, et l’a transporté au temps de celui que tous les rois et tous les gentils devoient adorer , dont lempire devoit s’étendie par toute la terre , qui étoit devant le soleil, et en qui toutes les na-
tions de l'univers devoient étre bénies, c'est-à-dire Jésus-Christ , dont Salomon étoit une si noble figure. C'est pour la méme raison qu'au psaume xuiv, qui regarde directement le méme Salomon , tout d'un coup il l'appelle Dieu et l'oint par excellence ; ce qui ne peut convenir qu'à Jésus-Christ. Il en est de méme des autres prophéties, où sans liaison avec la suite du discours, celui-là nous est annoncé, qui devoit étre abreuvé de vinaigre !, vendu trente deniers destinés à l'achat du champ d'un potier ou d'un sculpteur, monté sur un âne pour faire son entrée royale ? : ainsi du reste, qui convient manifestement à Jésus-Christ seul. Il n'en étoit point parlé d'abord dans le prophète Michée : mais soudain il le voit sortir de la petite ville de Bethléem comme chef du peuple d'Israël, dont il ajoute que la nativité étoit éternelle *. C'est ainsi que Dieu agit ordinairement dans les prophètes : et il leur fait mêler dans leurs discours Jésus-Christ si détaché de toute autre chose, qu'on voit bien qu'il n'y a point d'autre cause qui ait .fait parler de lui si clairement en ces endroits, si ce n'est l'instinct du Saint-Esprit, qui souffle où il veut, et qui sait bien s'affranchir de toutes les règles des discours vulgaires.
S'il faut néanmoins marquer dans la prédiction d'Isaie l’occasion qui le fait parler du fils de la vierge, il ne sera pas malaisé de la trouver. Il s'agissoit de Jérusalem délivrée des mains de Rasin roi de Syrie, et de Phacée fils de Romélie, roi d'Israël. Ce qu'il y eut de particulier dans cette délivrance, c'est que les enfans d'Isaie furent donnés à tout le peuple comme un prodige qui leur pronostiquoit cé favorable événement , ainsi qu’il le marque lui-même en termes exprès dans le chapitre vir, verset 18, de sa prophétie : « Me voilà avec mes enfans que le Seigneur m'a donnés, pour être un signe et un présage de l'avenirà Israël : » In sigmum et portentum. C'est par la méme raison qu'il est ordonné au chapitre vir, vers. 3, au méme prophète, « d'aller à la rencontre d'Achaz, avec son fils Jasub qui lui restoit » ( comme un gage des événemens favorables dont il avoit été le pronostic ), pour lui annoncer avec lui la prompte défaite de ses ennemis. Il est aussi
|. 5 Psal. 1xvuir, 22, — v2.
We
* Zach., x1, 12, 43 et Ix, 9; Joan., xit, 14, 15. — 3 Mich.,
commandé au saint prophète de donner au fils de la prophétesse qu'il épousa dans les formes, un nom qui seroit le présage de ce succès avantageux !.
A l'occasion de ces merveilleux enfans , il plait à Dieu, dans le chapitre ix, vers. 6, de la méme prophétie , de parler d'un autre enfant, qui plus merveilleux que ceux du prophéte, en ce qu'il étoit fils non-seulement d'une prophétesse, mais encore d'une vierge, devoit aussi présager une délivrance plus haute, c'est-àdire celle dont Jésus-Christ est le seul auteur. Aussi n'est-ce point à Achaz seul que Dieu a donné ce signe, que ce prince avoit méme refusé de demander , non petam : c'est Dieu qui le donne de luiméme à toute la maison de David ?, non point à Achaz , à qui il avoit dit : Pete tibi : « demande pour toi; » mais à tout le peuple : Dabo vobis signum : et à toute la maison de David : Audite, domus David ; de méme que s'il eût dit: Si j'ai donné aux Juifs du temps d'Achaz les enfans d'Isaie comme un Jasub et comme celui qu'il a eu de la prophétesse, pour leur étre un signe de délivrance : que ne devez-vous pas attendre du signe nouveau que je vous donne en la personne d'un enfant fils d'une vierge?
C'est cet enfant que vous devez appeler Emmanuel , « Dieu avec nous , » non-seulement parce qu'il fera votre réconciliation avee Dieu, mais encore parce qu'il sera un composé miraculeux de Dieu et de l'homme , en qui la divinité habitera corporellement.
C'est pourquoi bientót aprés, le prophéte nous parlera « d'un petit enfant qui nous est né, et d'un fils qui nous a été donné, dont la principauté est sur ses épaules ?, » soit qu'il faille entendre la marque royale dont il seroit revêtu, comme qui diroit la pourpre parmi les Romains ; soit qu'avec les Péres nous devions entendre la croix que Jésus porta, et où par une secrète inspiration, le titre de sa royauté devoit étre écrit. Mais ce qu'ajoute le saint prophéte est beaucoup plus remarquable , puisqu'il dit que cet enfant sera nommé « Admirable : Conseiller : Dieu : Fort : le Père du siècle futur : le Prince de la paix ; » qu'il prendra sa place « dans le trône de David, où il établira la paix et la justice, et enfin qu'il l'affermira pour toute l'éternité. »
“1 Jsa., VI, 1, 2, 3. — 1 Jsa., VII, 14, 12, 13. — ? Jsa., IX, 6, T.
Voilà donc ce petit enfant auquel Isaie donne six beaux noms, qui tous l'élévent au-dessus des hommes et forment le caractère du Messie. Premièrement, il est admirable : car quel enfant plus admirable que celui qui est né d'une vierge et dont on a dit : « Janiais aucun homme n'a parlé comme celui-ci ‘, » et n'a rien fait de semblable aux œuvres qui sont sorties de ses mains*? Secondement il est conseiller par excellence , parce que par lui se sont consommés les plus secrets conseils de Dieu. Troisièmement il est fort : c’est le « Seigneur Dieu des armées, le fort d'Israël, » dit ailleurs Isaie ? : celui dont il est écrit que « nul ne peut ôter de sa main ceux que son Père lui a « donnés *. » ll est Le pére du siècle futur , c'est-à-dire du nouveau peuple qu'il devoit créer pour le faire régner éternellement. Il est le prince de la paix , et seul il a pacifié le ciel et la terre. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que ce prophète l'appelle Dieu, en nombre singulier et absolument, qui est le caractère essentiel pour exprimer la divinité : par conséquent il est Dieu et homme, le vrai Emmanuel, Dieu uni à nous et le seul digne de naitre d'une vierge, afin de n'avoir que Dieu seul pour père. On voit par là le rapport manifeste de cet enfant dont il est parlé au chapitre 1x , avec celui qui devoit être le fils d'une vierge dans le chapitre vir.
Toute la suite de l'Evangile atteste cette vérité. Quand il s'est appelé si souvent le fils de l'homme, c'étoit par rapport à sa sainte mère : c'est la méme chose que saint Paul a exprimée, en disant qu’il a été « fait d'une femme, » factum ex muliere*, et les termes de fils de l'homme, à celui qui ne connoissoit de père que Dieu, ne pouvoient signifier autre chose que fils d'une mère vierge. C'étoit en méme temps et par la méme raison, non-seulement le vrai Emmanuel, mais encore le vrai Melchisédech 5 , sans père en terre, sans mère au ciel : digne d’être notre pontife, étant saint, innocent, sans tache par le seul droit de sa conception et de sa naissance, à cause qu'il étoit conçu du Saint-Esprit.
. ll convenoit aussi à Jésus-Christ comme étant le fils d'une vierge, d'étre le premier qui ait proposé au monde la haute per-
1 Joan., VI, 46. — ? Ibid., 34. — 3 Isq,, Y