‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 425 sur 588 · III. — Jésus-Christ vu et écouté dans sa gloire · texte numérisé non relu

III. — Jésus-Christ vu et écouté dans sa gloire

Ajoutons à tant de merveilles celle qui passe toutes les autres, je veux dire le bonheur d'entendre parler et de voir agir Jésus- Christ ressuscité des morts. Nous voyons dans l'Evangile Jésus- Christ homme conversant avec les hommes , humble , pauvre , foible, souffrant; tout y ressent une victime qui va s'immoler, et un homme dévoué à la douleur et à la mort. Mais l'Apocalypse est l'Evangile de Jésus-Christ ressuscité : il y parle et il y agit comme vainqueur de la mort, comme celui qui vient de sortir de l'enfer qu'il a dépouillé, et qui entre en triomphe au lieu de sa gloire, où il commen ce à exercer la toute-puissance que son Père lui a donnée dans le ciel et sur la terre.

IV. Explication morale de l' Apoca/ypse, selon les idées de saint Augustin.

Tant de beautés de ce divin livre, quoiqu'on ne les apercoive encore qu'en général et comme en confusion, gagnent le cœur. On est sollicité intérieurement à pénétrer plus avant dans le secret d'un livre dont le seul extérieur et la seule écorce, si l'on peut parler de la sorte, répand tant de lumière et tant de consolation dans les cœurs.

Il y a deux manières d'expliquer l'Apocalypse : l'une générale et plus facile; c'est celle dont saint Augustin a posé les fondemens et comme tracé le plan en divers endroits*, mais principalement dans le livre de la Cité de Dieu. Cette explication consiste à considérer deux cités, deux villes, deux empires mélés selon le corps et séparés selon l'esprit. L'un est l'empire de Babylone , qui signifie la confusion et le trouble ; l'autre est celui de Jérusalem, qui signifie la paix : l'un est le monde, et l'autre est l'Eglise, mais l'Eglise considérée dans sa partie la plus haute , c'est-à-dire dans les Saints, dans les élus. Là règne Satan, et ici Jésus-Christ ;

1 August, in Psal. LX1V, n. 1 et 2; CXXXVI, n. 15 et 16; De Civit. Dei, lib. XX integ.

Jà est le règne de l'impiété et de l’orgueil, ici est le siége de la vérité et de la religion; là est la joie qui se doit changer en un gémissement éternel, ici est la souffrance qui doit produire une éternelle consolation ; là se trouve une idolâtrie spirituelle, on y adore ses passions, on y fait un dieu de son plaisir et une idole de ses richesses ; ici sont abattues toutes les idoles , et non-seulement celles à qui l'aveugle gentilité offroit de l'encens , mais encore celles à qui les hommes sensuels érigent un temple et un autel dans leur cœur, et dont ils se font eux-mêmes la victime. Là se voit en apparence un continuel triomphe, et ici une continuelle persécution; car ces idolâtres qui font dominer les sens sur la raison ne laissent pas en repos les adorateurs en esprit : ils s'efforcent de les entraîner dans leurs pratiques ; ils établissent des maximes dont ils veulent faire des lois universelles; en un mot, le monde est un tyran , il ne peut souffrir ceux qui ne marchent pas dans ses voies, et ne cessent de les persécuter en mille manières. C'est donc ici l'exercice « dela foi et de la patience des Saints !,» qui sont toujours sur l'enclume et sous le marteau, ‘pour être formés selon le modèle de Jésus-Christ crucifié. Que n’ont-ils point à souffrir du règne de l'impiété et du monde? C'est pourquoi, pour les consoler, Dieu leur en fait voir le néant : il leur fait voir, dis-je, les erreurs du monde , sa corruption , ses tourmens sous une image fragile de félicité ; sa beauté d'un jour et sa pompe qui disparoit comme un songe ; àla fin, sa chute effroyable ‘et son horrible débris : voilà comme un abrégé de l' Apocalypse. C'est aux fidéles à ouvrir les yuex : c'est à eux à considérer la fin desimpies et de leur malheureux règne ; c'est à eux, en attendant, à en mépriser l'image trompeuse; à n S MS point la bête ?, c'està-dire à n'adorer point le monde dans ses grandeurs , de peur de participer un jour à ses supplices; à tenir leur cœur et leurs mains pures de toute cette idolâtrie spirituelle qui fait servir l'esprit à la chair; et enfin à en effacer en eux-mêmes jusqu'aux moindres raies *, car c'est le caractère de la bête que saint Jean nous

avertit tant d'éviter, et où il met l'essence de l’idolâtrie. On trouve ce caractère partout où le monde règne : ainsi on le

* Apoc., XIII, 10. — * Apoc., xri, 49, 45, — 5 Apoc., XX, 4. |

trouve méme dans l'Eglise , parce qu'on le trouve dans les mondains qui entrent dans sa société et se mêlent avec ses Saints : on trouve, dis-je , dans ses mondains , quels qu'ils soient et quelque place qu'ils occupent , le caractere de la béte , quand on y trouve l'orgueil et la corruption ; il faut done continuellement sortir de cette Babylone mystique. On en sort par de saints désirs et par des pratiques contraires à celles du monde, jusqu'à ce que l'heure de la dernière et inévitable séparation étant arrivée, on en sortira pour toujours, et on sera éternellement délivré de toute la corruption jusqu'aux moindres restes.

Autant que cette explication de l'Apocalypse est utile, autant est-elle facile. Partout où l'on trouvera le monde vaincu, ou Jésus- Christ vietorieux, on trouvera un bon sens dans cette divine prophétie ; et on pourra même s'assurer , selon la règle de saint Augustin, d'avoir trouvé en quelque facon l'intention du Saint-Esprit, puisque cet Esprit qui a prévu dés l'éternité tous les sens qu'on pourroit donner à son Ecriture , a aussi toujours approuvé ceux qui seroient bons et qui devoient édifier les enfans de Dieu.

V. — Qu'il y aun autre sens dans l'Apocalypse, et que saint Jean y a renfermé ce qui alloit arriver bientót.

Mais si notre apôtre n'avoit regardé que ce sens dans son Apocalypse, ce n'en seroit pas assez pour lui donner rang parmi les prophètes. Il a mérité ce titre par la connoissance qui lui a été donnée des événemens futurs , et en particulier de ce qui s'alloit commencer dans l'Eglise et dans l'Empire , incontinent aprés que cette admirable révélation lui eut été envoyée par le ministère de l'Ange : c’est pourquoi on lui déclare d'abord que «le temps est proche, » et que ce qu'on va lui révéler, « arrivera bientôt? :» ce qui est aussi répété d'une manière très-précise à la fin de la prophétie.

. Je ne puis donc consentir au raisonnement de ceux qui en renvoient l'accomplissement à la fin des siècles ; car les combats de l'Eglise, et ce qui alloit arriver tant aux Juifs qu'aux gentils en punition du mépris de l'Evangile, la chute des idoles et la con-

IU poc. loser: Apoc., XXII, 10. '

version du monde, et enfin la destinée de Rome et de son empire,

étoient de trop grands et tout ensemble de trop. prochains objets

pour être.cachés au prophète de la nouvelle alliance : autrement ,

contre la coutume de tous les prophètes précédens, il eût été trans-

porté au dernier temps, en passant par-dessus tant de merveilles qui alioient paroître, quoique l'Eglise naissante eût tant de besoin d'en être instruite.

VI. — Passage de saint Denys d'Alexandrie. Preuve que l'ancienne Eglise cherchoit dans l'Apoca/ypse les persécutions et les autres choses qui la regardoient.

Aussi ne faut-il pas douter que l'Eglise persécutée ne füt attentive à ce que ce Livre divin lui prédisoit de ses souffrances. Le seul exemple de saint Denys d'Alexandrie nous le fait voir. Eusébe nous a rapporté une de ses lettres où il paroit qu'il regardoit l'Apocalypse comme un livre plein de secrets divins, où Dieu avoit renfermé «une intelligence admirable , mais trés-cachée , de ce qui arrivoit tous les jours en particulier, x0' éxaarev 1, »

Pour en venir à l'application, encore qu'il reconnüt que le sens de ce divin Livre passât la capacité de son esprit, il ne laissoit pas de le rechercher; et une lettre à Hermammon , dont le méme

Eusèbe nous a rapporté un beau morceau?, nous fait voir qu'il appliquoit au temps de Valérien les trois ans et demi de persécution prédits au chapitre xur de l'Apocalypse. Un autre morceau précieux de la même lettre, inséré par le méme Eusébe dans son Histoire?, nous donne lieu de conjecturer que ce saint nous représentoit l'empereur Gallien comme se renouvelant lui-même, pour avoir lieu de lui adapter l'endroit de l' Apocalypse où la bête nous paroit comme étant « la septième et la huitième tout ensemble *. »

Il est vrai qu'il avoue en méme temps qu'il n'y a rien de bien clair dans les conjectures qu'il fait sur l'Apocalypse. Je ne vois pas aussi qu'on soit obligé de s'y arréter, et je produis ce passage seulement pour faire voir qu'il y avoit dans l'Eglise un esprit de rechercher dans l' Apocalypse ce qui se passoit dans le monde par 2 de lib. VII, xxv.— ? Euseb. lib. VII, x. — 3 Ibid., xxit, xxii, — * Apoc,

rapport à l'Eglise chrétienne. Que si nous ne voyons pas beaucoup d'autres exemples d'une pareille recherche durant ces tempslà, le peu d'éerits qu'on en a pourroit en être la cause, quand il n'y en auroit pas beaucoup d'autres que la suite fera connoitre. VII. — Rome conquérante et idolâtre , figurée dans l Apocalypse sous le nom de

Babylone. La chute de son empire prédite. Tradition dea Péres. Cette chute

arrivée sous Alaric.

Mais un événemeht qui paroit marqué dans l' Apocalypse avec une entière évidence, doit nous faire entendre que cette divine prophétie est accomplie dans une de ses parties principales. Cet événement si marqué, c'est la chute de l'ancienne Rome et le démembrement de son empire sous Alaric : choses marquées dans l'Apocalypse aussi clairement qu'il se puisse dans les chapitres xvir et xvir, et manifestement accomplies, lorsqu'aprés le sac de Rome, son empire fut mis en pièces, et que de maîtresse du monde et de conquérante des nations, elle en devint le jouet et la proie, pour ainsi parler, du premier venu.

C'est une tradition constante de tous les siècles, que la Babylone de saint Jean, c'est l'ancienne Rome. Saint Jean lui donne deux caractères qui ne permettent pas de la méconnoître. Car

premièrement, c'est « la ville aux sept montagnes; » et sétondement, c'est «la grande ville qui commande à tous les rois de la terre‘. » Si elle est aussi représentée sous la figure d'une prostituée, on reconnoit le style ordinaire de l'Ecriture, qui marque lidolàtrie par la prostitution. S'il est dit de cette ville superbe qu'elle est «la mère des impuretés et des abominations de la terre?, » le culte de ses faux dieux, qu'elle tâchoit d'établir avec toute la puissance de son empire, en est la cause. La pourpre dont elle paroit revétue, étoit la marque de ses empereurs et de ses magistrats. « L'or et les pierreries » dont elle est couverte font voir ses richesses immenses?. Le mot de mystère qu'elle porte écrit sur le front^, ne nous marque rien au delà des mystères impies du paganisme, dont Rome s'étoit rendue la protectrice ; et la séduction qui vient à son secours, n'est autre chose que les prestiges et les faux miracles dont le démon se servoit pour auto- 1 Apoc., XVII, 9, 18. — 2 [bid., 5, — 9 Ibid., 4. — ^ Ibid., 5.

riser l'idolàtrie*. Les autres marques de la bête et de la prostituée qu'elle porte, sont visiblement de méme nature; et saint Jean nous montre trés-clairement les persécutions qu'elle a fait souffrir à l'Eglise, lorsqu'il dit qu'elle est « enivrée du sang des martyrs de Jésus?. »

Avec des traits si marqués, c'est une énigme aisée à déchiffrer que Rome sous la figure de Babylone. Ces deux villes ont les mémes caractéres; et Tertullien les a expliqués en peu de mots, lorsqu'il a dit qu'elles étoient « toutes deux grandes, superbes, dominantes et persécutrices des Saints?. »

Tous les Pères ont tenu le méme langage; et c'est parmi les anciens une tradition constante , que saint Jean a représenté Rome conquérante et maitresse de l'univers par ses victoires, sous le nom de Babylone pareillement conquérante et maîtresse par ses conquétes d'un empire si redoutable. C'est donc aussi la chute de Rome et de son empire que cet apótre a marquée; et saint Irénée, qui a vu les disciples des apótres, le déclare en ces termes : « Saint Jean, dit-il, marque manifestement le démembrement de l'empire qui est aujourd'hui, lorsqu'il a dit que dix rois ravageront Babylone *. » Il ne va pas imaginer la ruine d'un autre empire : celle qu'il attend, celle qu'il a erue prédite dansl Apocalypse , est celle de l'empire qui étoit alors, et sous lequelil vivoit, c'est-àdire de l'Empire romain; et si, dans la discussion qu'il fait des noms que pourra porter l'Antechrist, il s'arréte à celui de Lateinos comme à celui qui lui paroit le plus vraisemblable, c'est à cause, dit-il, que «le dernier empire porte ce nom, et que ce sont les Latins qui règnent maintenant*. » ]l] bornoit donc toutes ses pensées dans la chute de cet empire. Saint Augustin veut que Rome ait été bâtie comme une nouvelle Babylone, fille de l'ancienne, et avec une semblable destinée. Paul Orose, disciple de ce grand homme, a fait le parallèle de ces deux villes? : il a observé qu'elles avoient les mêmes caractères, et qu'aprés onze cent soixante ans de domination et de gloire, elles avoient été

1 Apoc., XIII, 11, 12, 13. — * Apoc., xvII, 6. — 3 Contr. Marc., lib. IH. — * Iren. diet — 8 Ibid. — xx. — ? Paul. Oros., lib. III, ri; lib. VII, 11.

Tertul., Advers. Jud., 1x, et $ Aug., De Civit. Dei, XVIII,

toutes deux pillées dans des circonstances presque semblables. Enfin c’étoit un langage si établi dans l'Eglise d'entendre Rome sous le nom de Babylone, que saint Pierre s'en est servi dans sa premiere Epitre, où il dit : « L'Eglise qui est dans Babylone vous salue‘. » On ne trouve dans aucune autre Babylone, ni la succession apostolique tant vantée parmi les fidèles, ni la mémoire du nom de saint Pierre dont les Eglises se sont honorées, ni enfin : aucun vestige d'Eglise, que dans cette Babylone mystique. On ne trouve non plus ailleurs, ni Silvain , qui est Silas; ni saint Marc, dont saint Pierre fait mention?, comme de ceux qui étoient le plus familiérement connus de cette Eglise de Babylone, comme en effet saint Marc l'a été de Rome, où il publia son Evangile par l'ordre de saint Pierre*, et que Silas l'a pu’ être par le moyen de saint Paul, auquel on le voit si attaché : d’où l'on a raison de conclure qu'on ne peut entendre que Rome dans ce passage de saint Pierre, et c'est ainsi que l'ont entendu les anciens docteurs. Saint Jérôme, qui de tous les Pères a été le mieux instruit de leurs sentimens, a toujours constamment suivi cette explication, et il ne cesse de répéter que Rome est la ville que Dieu a maudite dans l'Apocalypse sous la figure de Babylone; qu'encore qu'elle ait en partie « effacé, par la profession du christianisme, le nom de blasphéme qu'elle portoit sur le front, » ce n'est pas moins elleméme «que ces malédietions regardent, et qu'elle ne peut les éviter que par la pénitence *; » qu'elle est en effet cette prostituée qui avoit écrit sur son front un nom de blasphéme , parce qu'elle se faisoit appeler la Ville Eternelle*; que c'étoit elle dont saint Jean avoit vu la chute sous le nom de Babylone; « qu'à la vérité il y avoit là une sainte Eglise, où l'on voyoit les trophées des apôtres et des martyrs, et la foi célébrée par MADRE és » mais que , quelque sainte que fi l'Eglise, la ville qu i en falloit distinguer, « ne laissoit pas de mériter par sa confusion le titre de Babylone”; » qu'elle étoit cette Babylone dont nous lisons le supplice dans l Apocalypse, dont les palais encroütés de marbre

1I Petr.; v; 18: — Ibid A2; A3; — 8 Hieronym. De Scrip. Eccl., in Petr. et Marc. — * Lib. De Scrip. Eccl, in. Es., xLvit, XIII; II Advers. Jov., in fin. — 5 Epist. 131 ad Aijas., XXI. — * Epist. xvit ad Marcel., nunc xiav. — " In Esa.,

xxIv, lib. VIIJ.

seroient désolés, et qui devoit éprouver une aussi funeste destinée que l’ancienne Babylone, après avoir été élevée à une semblable puissance.

Il écrivoit ces paroles dans son commentaire sur /saïe*. Quelque temps aprés, il put voir l'accomplissement des prophéties qu'il avoit si souvent expliquées; car pendant qu'il travailloit sur Ezéchiel, qui est l'ouvrage qui suit l'interprétation d'Isaie , la nouvelle vint à Bethléem, oü il travailloit à ce commentaire, «que Rome étoit assiégée, qu'elle étoit prise, » pillée, ravagée par le fer et par le feu, «et devenue le sépulcre de ses enfans ; que la lumiére de l'univers étoit éteinte, la téte de l'Empire romain coupée, et, pour parler plus véritablement, l'univers entier renversé dans une seule ville?. »

Il raconte en un autre endroit «que Rome fut assiégée, que ses citovens rachetèrent leur vie par leurs richesses; mais qu'elle fut assiégée encore une fois, afin qu'aprés leurs richesses ils perdissent encore la vie : que la ville qui avoit pris tout l'univers fut prise, ou plutót qu'elle périt par la faim avant que de périr par l'épée; et que dans une telle désolation on trouva à peine, dans une si grande ville, un petit nombre de citoyens qui pussent être pris?. »

Que cette chute de Rome lui soit arrivée pour punir l'aveugle attachement qu'elle avoit encore à ses idoles, les auteurs du temps en sont d'accord; et quand saint Augustin, quand Paul Orose, quand les autres auteurs s'en seroient tus, la suite des événemens que nous marquerons en leur lieu, ne permettroit pas d'en douter. Que si on a peine à croire que ce soit cette chute que saint Jean prédise , lui qui a dit avec tant de force : « Elle est tombée, elle est tombée la grande Babylone*, » à cause qu'aprés cette chute on voit encore subsister cette grande ville : on ne considere pas qu'il en arriva autant à Babylone, à qui saint Jean la compare : car aprés que Babylone eut été prise et saccagée par Cyrus selon les oracles d'Isaie, de Jérémie et d'Ezéchiel 5, on la

1 [n Esa., XLVIL, XII. — ? Procem. in I et III Ezech. — 3 j | Marc., epist. XVI, nune XCVI. — * Apoc., ANA PE XVIN, Ne PSE

2. —.5Jeg., XIM; XIV, XLV et seqq.; Jerem., Lt, utr; Ezech., xxi, 30, 31, 32, etc. D » XIV, XL

voit encore subsister longtemps, et jusqu'au temps d'Alexandre et de ses successeurs. Mais quelque grande qu'elle füt encore alors, les prophétes voient sa chute du temps de Cyrus, parce que c'est alors qu'elle perdit sa premiere gloire , et que devenue captive, jamais elle ne put recouvrer l'empire qu'on lui avoit ôté. Ainsi la gloire de Rome fut flétrie par Alaric, son orgueil foulé aux pieds, et son empire partagé entre les Barbares sans espérance de retour.

Lorsque Rome recut ce grand coup, quoiqu'on n'en vit pas encore toute la suite, ni cet anéantissement prodigieux de la puissance romaine, il y en eut qui sentirent l'accomplissement des oracles du Saint-Esprit, qui marquoient la chute de Rome. Nous lisons dans l'Histoire Lausiaque, composée par Palladius, auteur du temps, que sainte Mélanie quitta Rome, et persuada à plusieurs sénateurs de la quitter par un secret pressentiment de sa ruine prochaine; et « qu'aprés qu'ils s'en furent retirés, la tempête causée par les Barbares et prédite par les prophètes, tomba sur cette grande ville’. » Un savant interprète de l'Apocalypse, imprimé très-mal à propos sous le nom de saint Ambroise parmi les œuvres de ce Père, mais qui écrivoit constamment au septième siècle, comme il paroit par les circonstances des histoires qu'il rapporte de son temps, dit clairement que la prostituée du chapitre xvi de ' Apocalypse, assise sur les eaux, est Rome maitresse des peuples?; que les dix rois du méme chapitre, qui doivent détruire la prostituée, sont «les Perses et les Sarrasins, qui de son temps avoient subjugué l'Asie, les Vandales , les Goths, les Lombards, les Bourguignons, les Francs , les Huns, les Alains et les Suèves, qui ont détruit l'Empire romain et qui en ont dévoré les chairs, » c'est-à-dire « les richesses et les provinces; » ce qu'il explique dans un détail que nous rapporterons ailleurs *. Le Pére Labbe a remarqué que ce commentaire étoit attribué par quelques-uns à Bérengaude * : en effet, il s'en trouve plusieurs exemplaires, et un , entre autres, très-entier dans la Bibliothèque royale, sousle nom de Bérengaude , homme trés-versé dans les

1 Hist. Laus., ch. cxvri1.— ? In cap. xvit.— ? Dans l'explic. du chap. xvi, vers. 19 et suiv. — ^ Labb., De Script. Eccles., in Ambr.

sciences ecclésiastiques , comme il paroit en effet par son livre. Qui étoit ce Bérengaude? Les savans Bénédictins qui travaillent sur saint Ambroise nous le diront bientôt”.

VIII. Que le système des protestans est renversé de fond en comble par les choses qu'on vient de dire.

C'est donc une tradition constante parmi les Péres dés l'origine du christianisme, que la Babylone dont saint Jean prédit la chute, étoit Rome conquérante et son empire; et par là est renversé de fond en comble tout le système protestant, puisqu'on y cherche la chute, non à l'exemple des Péres, d'un grand empire et d'une Rome maitresse de l'univers par ses victoires, mais d'une Eglise chrétienne et d'une Rome mise à la téte des églises chrétiennes parla chaire de saint Pierre. Et s'il falloit comparer les deux idées, sans méme avoir aucun égard au mérite des défenseurs de l'une et de l'autre, il n'y a personne qui ne préférât celles des Pères à celles des protestans, puisque les Péres ont trouvé partout dans l'Apocalypse les caractères d'un empire renversé, et que les protestans n'y ont pu encore trouver la moindre marque d'une église corrompue.

Pour marquer une fausse église, il auroit fallu opposer à la Jérusalem sainte et bienheureuse dont saint Jean a fait un si beau tableau, une Jérusalem réprouvée; il auroit fallu du moins choisir une Samarie autrefois dans l’alliance de Dieu, et ensuite dans l’idolâtrie et dans le schisme. Mais cet apôtre choisit au contraire une Babylone, une ville toute profane , qui n'avoit jamais connu Dieu, jamais n'avoit été dans son alliance. Il n’y remarque autre chose que sa domination, ses idolâtries, ses cruautés et sa chute; et dans sa chute on ne voit rien qui ressente les débris d'une Eglise; mais on y voit tout ce qui marque le débris d'une ville opulente. S'il est ordonné d'en sortir, c'est comme on sort d'une ville qui va étre renversée, par la crainte de se trouver enveloppé dans ses ruines, ou tout au plus comme on sort d'une ville corrompue et voluptueuse , dont il faut éviter les mauvais

1 Les Bénédictins ont placé ce commentaire sur lApocalypse dans l'Appendix du second tome des ceuvres de saint Ambroise, p. 498 et suiv.

exemples. C'est sous ce titre et en cette forme que saint Jean nous fait paroitre Rome : il n'a donc aucune vue d'une église ; il ne regarde qu'une ville dominante et idolâtre qui tyrannise les saints pour les contraindre à embrasser sa religion et à adorer ses dieux et ses empereurs.

Dira-t-on que comme l'empire spirituel de. Jésus-Christ a été figuré dans les prophéties sous la figure d'un empire temporel , il en a dà être de méme de cet empire spirituel antichrétien dont on veut placer le siége à Rome? Erreur et illusion : car on montre dans les prophètes cent traits manifestes de l'empire spirituel de Jésus-Christ; il faudroit donc nous montrer dans la Babylone de l'Apocalypse du moins un seul trait de cet empire spirituel antichrétien qu'on lui veut donner.

Mais au contraire toutes les idées de saint Jean marquent une ville purement profane et qui n'a jamais rien eu de saint; car outre que Babylone est visiblement de ce caractère, il marque en un autre endroit la grande ville où les saints sont persécutés, «où leur Seigneur a été crucifié. » Mais cette grande ville persécutrice des saints est peut-étre Jérusalem, selon les ministres, à cause qu'on dit que c'est la ville où Jésus-Christ a été mis en croix? Non, ils ont bien vu que cela ne se pouvoit dire. « Jamais, dit le ministre Jurieu, Jérusalem n’est appelée la grande cité sans ajouter la sainte cité! ; » et pour dire quelque chose de plus fort, la grande cité est partout dans l' Apocalypse l'Empire romain, comme ce ministre l'avoue. « Quant à la grande cité, dit-il, oü Jésus-Christ a été crucifié , c'est l'Empire romain, dans lequel le Sauveur du monde a été crucifié?,» sous Pilate et avec un égal concours des Juifs et des Romains. Telle étoit la grande cité qui a crucifié Jésus-Christ en sa personne, et qui continuoit à le crucifier dans ses membres. La voilà, cette grande cité tant répétée dans l'Apocalypse , et tant de fois représentée sous le nom de Babylone. Et comment saint Jean l'appelle-t-il encore dans ce langage mystique et spirituel de l' Apocalypse? « Une Sodome, une Egypte”, » un peuple par conséquent qui n'eut jamais rien de commun avec le peuple de Dieu.

4 Accompl. Ire part., chap. 1v, p. 54.—? Ibid. — 3 Apoc.; ibid,, Jur.; ibid., p.60.

IX. Que la prostituée de l'Apocalypse n’est pas une épouse infidéle, ni une Eglise corrompue comme les ministres le prétendent.

Mais les ministres nous disent que la prostituée de l' Apocalypse est une épouse infidèle, qui ayant donné sa foi à Dieu comme à un légitime époux, s'est abandonnée à ses amans. Le ministre que nous venons de citer soutient cette pensée par un principe général, en remarquant que le Saint-Esprit ne nomme jamais les sociétés paiennes du nom d'adultéres , parce que n'ayant jamais donné leur foi à Dieu, elles ne l'ont par conséquent jamais violée‘ : d’où il conclut que la Babylone de l'Apocalypse n'est pas une Rome paienne qui n'a rien promis à Dieu, mais une Rome chrétienne qui par ses prostitutions a manqué à la foi donnée; en un mot, une Eglise corrompue, à qui aussi on reproche, comme le soutient ce ministre, « l’adultère et l'infidélité conjugale?. » D'abord j'admets le principe sans hésiter : car encore que toute la nature humaine ait donné sa foi à Dieu dans son origine, et que s'étant prostituée au démon et à l'idolàtrie, on pouvoit en un certain sens l'appeler une adultère et une épouse infidèle, il faut avouer de bonne foi qu'à peine trouvera-t-on dans l'Ecriture un exemple d'une locution pareille. Et c’est aussi ce qui confond les ministres, puisqu'au lieu que pour soutenir leur explication, ils ont été obligés à dire que saint Jean attribue à la prostituée le crime « d'adultere et l'infidélité conjugale, » c'est directement tout le contraire. Car ce saint apótre a bien pris garde de ne pas nommer la prostituée, dont il parle, une adultére, parie «2x3», mais une femme publique : etsi on me veut permettre une seule fois ces noms odieux , une paillarde, une prostituée, «4». Et ce n'est pas une fois seulement qu'il a parlé de cette sorte : « Viens, dit-il, je te montrerai la condamnation de la grande prostituée, mésvn, » Apoc., xvi, 1, « avec laquelle,» poursuit-il, verset 2, «les rois de la terre se sont souillés, 2742», avec laquelle ils ont commis la fornication , » et non pas avec laquelle ils ont commis un adultère. Et encore : « Elle a enivré les habitans de la terre du vin de sa fornication, » et non pas de son adultère : ce que l'apótre répète si souvent et

Jur., Accompl., Ire part., chap. vni, p. 1410, 4119, 17 are Ire part., chap. xv, p. 965. f o duis dier kun Jur, Accompl.,

À PRÉFACE. 315 sans jamais varier, qu'on voit bien qu'il y prend garde; car ille répète au vers. 4, au vers. 5, au vers. 45 et au vers. 16 du même chapitre, et encore au vers. 3 et au vers. 9 du chapitre suivant, et deux fois dans le vers. 2 du chapitre xix. «Dieu, dit-il, a jugé la grande prostituée, la grande paillarde, rie, qui a corrompu la terre par ses paillardises, par ses fornications, » sans jamais avoir employé le mot d'adultére, tant il étoit attentif à éviter l'idée d'une épouse infidéle.' Aussi ne voit-on jamais qu'il lui reproche sa foi violée , ni la couche nuptiale souillée, ni le mépris de son époux, ni le divorce qu'il a fait avec elle, comme ont fait un million de fois les anciens prophètes à Jérusalem et à Juda, à Israël et à Samarie‘; mais seulement ses prostitutions, comme ils ont fait à Tyr et à Ninive : « O Tyr, » dit Isaïe?, «on te chantera le cantique de la prostituée; prends ta lyre et chante de belles chansons, de peur qu'on ne se moque de toi.» N'est-ce pas la prostituée qui attire ses amáns par sa douce voix, de peur qu'ils ne la quittent ? Et le prophète conclut : « Tyr s'abandonnera de nouveau à tous les rois de la terre. » Qui ne voit ici l'expression de saint Jean?? On en dit autant de Ninive*: on en dit autant de Babylone 5. Il est donc plus clair que le jour que la Rome de saint Jean n'est pas une Jérusalem et une épouse infidéle qui souille le lit nuptial, mais une femme publique qui n'est à personne qu'à ceux àqui elle s'est donnée; une Ninive, une Tyr, qui s'abandonne aux rois et aux habitans de la terre; et pour ici réunir toutes les idées de saint Jean , une Babylone, une Sodome, une Egypte, en un mot toutce qu'il y a de plus séparé d'avec Dieu et de plus étran-

-ger à son alliance.

X. Que la chute de Rome arrivée sous Alaric est un dénouement de la prophétie de saint Jean.

Aprés cela je ne vois plus qu'il soit permis de douter du sujet de la prédiction de saint Jean. C'est constamment l'Empire romain qu'il a eu en vue; c'est celui sous lequel on vivoit alors, et sous lequel les fidéles ont tant eu à souffrir. C'est une Rome conqué-

1 Voyez à la fin de ce livre l'Avertissement. — ? Isa., XXIII, 150165 Ife -3 Voyez l'explication du chap. xvir, vers. 2. — * Nah., 11, 4. — ? Isa. xLvir, 3, 8.

rante, protectrice de l'idolàtrie et persécutrice des saints, dont il a montré la chute avec des expressions si terribles et si magnifiques. Mais nous la trouvons cette chute si bien marquée dans les histoires, qu'il n'y a pas moyen de ne l'y pas apercevoir. Dire aprés cela que saint Jean n'y a pas pensé, et s'aller imaginer la ruine d'une Eglise dont il n'y a aucun vestige dans tout son livre, c'est rejeter le plus sür de tous les interprètes des prophètes, c'està-dire l'événement et l'expérience; c'est vouloir se tromper soiméme et courir encore aprés l'ombre, lorsqu'on a trouvé le corps.

Mais aprés qu'on a remarqué la chute effroyable de cette ville persécutrice, et qu'on a une fois senti le dessein de la justice de Dieu, qui, aprés l'avoir longtemps menacée, longtemps avertie, longtemps supportée, s'est à la fin appliqué à punir en elle son ancien attachement à lidolàtrie; un si grand événement doit servir comme de clef à toute la prophétie. Enfin on connoit bientôt que ce mémorable événement est le terme où aboutit la principale partie de la prophétie de saint Jean, et comme la catastrophe de ce grand poéme; que tout y prépare, que tout y mène, .comme au terme où est accompli ce que saint Jean avoit en vue, qui étoit l'Eglise vengée, Jésus-Christ vainqueur, et l'idolàtrie abattue avec le démon et l'empire qui le soutenoit; que tout y est attaché par des liens qu'on tàchera de découvrir dans ce commentaire à un lecteur attentif; et ainsi que, par le rapport ducommencement de la prédiction avec la fin, la plus grande partie de cette prédiction, c’est-à-dire toute la suite de l'Apocalypse, depuis le chapitre rv jusqu’au xix a recu en un certain sens son entier et manifeste accomplissement.

XI. Docteurs catholiques et protestans qui regardent l’ Apocalypse comme -

accomplie.

Aussi a-t-il été reconnu par les plus graves théologiens de ces derniers temps. Il me suffit ici de nommer le docte Génébrard, une des lumières de la Faculté de Paris et de toute l'Eglise de France, qui dans sa Chronologie, lorsqu'il est venu à l'endroit du démembrement de l'Empire, en marque les utilités, « en ce que l'idolàtrie, que les empereurs chrétiens n'avoient jamais pu déra-

ciner, fut entièrement abolie :... et ainsi, conclut-il, fut accompli cet oracle de l’Apocalypse, xvi.» Les dix cornes que vous avez vues, sont dix rois qui détruiront la prostituée, etc. Nous avons vu de nos jours beaucoup d'auteurs, tant catholiques que protestans, et non-seulement depuis peu, un Possines, savant jésuite, mais encore, il n’y a pas beaucoup d'années, un Grotius, un Hammond, sans parler des autres, entrer dans ce sens; et je n'ai jamais douté qu'on n'y entrát beaucoup davantage, si on s'appliquoit à leur exemple à rechercher les histoires et à développer les antiquités. C'est à quoi avoit travaillé ce saint homme, Grégoire Lopez, une des merveilles de nos jours; et nous voyons dans sa Vie, tirée des mémoires du célèbre Louis de Grenade et d'autres excellens hommes, qu'il avoit fait un commentaire sur l'Apocalypse fondé sur les histoires; un commentaire par conséquent, qui supposoit l'aecomplissement d'un certain sens de l' Apocalypse.

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