XXX. — Efficace de la prière des Saints
On demandera peut-étre comment les saintes ames sont associées au grand ouvrage de Jésus-Christ et aux jugemens qu'il
1 Orig., Exhort. ad martyr., p. 193, edit. Basil., an. 1674. — ? Jhid., p. 218. 3 Hom. 40 in Num., n. 2. — ^ Dod., Diss. Cypr., VIN, n. 2 et seq.
exerce sur la terre. Mais saint Jean nous enseigne que c'est par leurs prières, puisqu'il nous fait ouir sous l'autel, qui est Jésus- Christ, les ames des Saints, qui prient Dieu de venger leur sang répandu , c'est-à-dire de punir les persécuteurs et de mettre fin aux souffrances de l'Eglise, Apoc., vr, 40. A quoi on leur répond « qu'il faut qu'elles attendent encore un peu, 11;» ce qui montre qu'elles sont exaucées, mais en leur temps. Et c'est pourquoi, au chapitre vir, 5, lorsque la vengeance commence , c’est ensuite de la prière des Saints, tant de ceux qui sont dans le ciel que de ceux qui sont encore sur la terre.
XXXI. — Que Dieu fait connoitre aux ames saintes la conduite qu'il tient sur son Eglise.
Le méme passage de l'Apocalypse , en nous apprenant ce que demandent les ames saintes pour l'Eglise, nous fait voir aussi que l'état de souffrance et d'oppression où elle se trouve , ne leur est pas inconnu , comme nos frères errans ont voulu se l'imaginer, en les mettant au nombre des morts qui ne savent rien de ce qui se passe sur la terre ; et au contraire le Saint-Esprit nous fait voir que non-seulement elles voient létat présent de l'Eglise, mais encore que Dieu leur découvre trois importans secrets de ses jugemens : le premier, que la vengeance est différée, en leur disant : Attendez ; le second , que le délai est court , puisqu'on leur dit : Attendez un peu; le troisieme contient la raison de ce délai clairement expliquée dans ces paroles : « Jusqu'à ce que le nombre de vos frères soit accompli 1. »
XXXII. — Que ce qui arrive dans l'Eglise est la matiére des cantiques des ames bienheureuses.
Comme Dieu leur fait connoitre quand il diffère sa juste vengeance, il leur apprend aussi quand il l'exerce ; et de là vient cette voix à la défaite de Satan et de ses anges : « O cieux, réjouissezvous, et vous qui y habitez ! » chapitre xii, 49. Et encore un autre
cantique des ames saintes : « (ui ne vous craindra, Ô Seigneur,
et qui ne glorifiera votre nom : car vous seul êtes saint, et s 1 Apoc., VI, 11.
les nations viendront et se prosterneront en votre présence, parce que vos jugemens se sont manifestés ?» chapitre xv, 4. Et enfin une autre voix adressée aux Saints, à la chute dela grande Babylone : « O ciel, réjouissez-vous , et vous saints apôtres , et vous, saints prophètes, parce que Dieu la jugée pour les attentats. qu'elle avoit commis contre vous, » xvir, 20, où les saintes ames sont invitées à prendre part à la justice que Dieu avoit faite de leur sang, et à la gloire qu'il en recoit. Et pour montrer que l'invitation faite en ce lieu aux ames saintes de prendre part aux jugemens que Dieu exerce est effective, on la voit tót aprés suivie des acclamations et des cantiques de tous les Saints sur ces terribles jugemens. Tout retentit de l'Alleluia , c'est-à-dire de l'aetion de graces qu'on en rend à Dieu dans le ciel, chapitre xix , 1, 2, 3, 4; par où il paroit qu'une des plus grandes occupations des citoyens du ciel, est de louer Dieu dans la manifestation de s es jugemens, et dans l’accomplissement des secrets qu'il a révélés à ses prophètes.
XXXIII. — Continuation de cette matière. Passage de saint Hippolyte.
Cette parole qu'on vient d'entendre, adressée aux saintes ames dans l'Apocalypse à la chute de Babylone : « Réjouissez-vous , Ô saints apôtres, et vous saints prophètes, » me fait souvenir d'une imitation de cette voix dans saint Hippolyte *, lorsqu'en rapportant les oracles du Saint-Esprit prononcés par Isaie et les autres saints prophètes, il leur parle en cette sorte : « Paroissez, Ó bienheureux Isaie! Dites nettement ce que vous avez prophétisé sur la grande Babylone. Vous avez aussi parlé de Jérusalem, et tout ce que vous en avez dit s'est accompli. » Et aprés avoir récité ce qu'il en a dit : « Quoi donc! continue ce saint évéque martyr, tout cela ne s'est-il pas fait comme vous l'avez prédit? N'en voiton pas le manifeste accomplissement ? Vous étes mort dans le monde , ó saint prophète ! mais vous vivez avec Jésus-Christ. Y a-t-il done parmi vous autres, bienheureux esprits, quelqu'un qui me soit plus cher que vous? » Puis après avoir allégué le témoignage de Jérémie et de Daniel, il parle ainsi à ce dernier :
1 Hipp. Gud., p. 40 et seq., edit. Fabric., XXY, XXXI, etc. de Antich., p.15 et seq.
« 0 Daniel, je voue loue au-dessus de tous les autres? Mais saint Jean ne nous a pas trompés non plus que vous. Saintes ames, par combien de bouches, par combien de langues vous glorifieraije, ou plutót le Verbe qui a parlé par vous? Vous étes morts avec Jésus-Christ, mais vous vivez aussi avec lui ; écoutez , et réjouissez-vous ; voilà que toutes les choses que vous avez prédites sont accomplies dans leur temps, car c'est après les avoir vues que vous les avez annoncées à toutes les générations. Vous avez été appelés prophétes, afin de pouvoir sauver tous les hommes ; car on est alors vraiment prophète, lorsqu’après avoir publié les choses futures , on les fait voir arrivées comme on les a dites. Vous avez été les disciples d'un bon maitre. C'est avec raison que je vous parle comme étant vivans; car vous avez déjà dans le ciel la couronne de vie et d'incorruptibilité qui nous y est réservée. Parlezmoi, Ô bienheureux Daniel! Confirmez-moi la vérité, et remplissez-moi de vos lumières, je vous en conjure. Vous avez prophétisé sur la lionne qui étoit en Babylone... Réjouissez-vous, Ó saint prophète ! Vous ne vous êtes point trompé, et tout ce que vous en avez dit a eu son effet. » Voilà ce que dit saint Hippolyte, le vrai Hippolyte, ce saint évéque et martyr du commencement du troisième siècle. C'est ainsi qu'à l'imitation de saint Jean, il invite les saints prophétes à se réjouir de l'accomplissement de leurs prophéties : de quelque sorte qu'on tourne les paroles qu'il leur adresse à l'exemple de saint Jean, le moins qu'on y puisse voir, c'est, selon que nous a montré le méme apótre, que les prophètes ressentent ce qui se passe dans l'univers en exécution des oracles qu'ils ont prononcés ; et ce saint martyr ne leur répéte si souvent qu'ils sont vivans avec Jésus-Christ, qu'afin de nous faire entendre ce qu'ils voient dans sa lumière, et que ce n'est pas en vain qu'on les invite à la joie, à cause d'un si manifeste accomplissement de leurs prophéties. |
Que s’il en est ainsi des prophètes, il faut conclure que ce qu'a dit saint Paul, que «les prophéties s'évanouissent » au siècle futur *, se doit entendre d'une manière plus haute qu'on ne le pense
d au premier abord : car encore que les prophéties dans 1 [ Cor., xii, 8.
ce qu'elles ont d'obscur et d'enveloppé se dissipent à l'apparition manifeste de la lumière éternelle, elles demeurent quant au fond, et se trouvent plus éminemment dans la vision bienheureuse, où tous les dons sont renfermés. La prophétie en ce sens convient à tous ceux qui voient Dieu : c’est pourquoi nous venons de voir dans saint Jean que ce n'est pas seulement les prophètes et les apótres qui se réjouissent dans le ciel des jugemens que Dieu exerce, mais que c'est aussi avec eux tous les bienheureux esprits, parce que dans cette éternelle union qu'ils ont en Dieu, ils ont tous le méme sujet de joie. Ils voient tout, parce qu'ils ont à louer Dieu de tout. Nous avons vu qu'ils le louent des ouvrages de sa justice; ils ne célébrent pas moins ceux de sa miséricorde, puisque Jésus-Christ nous apprend que la conversion d'un pécheur fait une fête dans le ciel (Luc., xv, 7). Et « toutes les voies de Dieu n'étant que miséricorde et justice 1, » avoir à le louer sur l'exercice de ces deux grands attributs, c'est avoir à le louer dans tous ses ouvrages; ce qui démontre que l'état des ames saintes est si éloigné de l'ignorance qu'on leur attribue de ce qui se passe sur la terre, qu'au contraire la connoissance de ce qui s'y passe, en faisant le sujet de leur joie et de leurs louanges, fait aussi une partie de leur félicité : de sorte qu'en les invitant, comme nous faisons, à prendre part à nos misères et à nos consolations, c'est entrer dans les desseins de Dieu, et nous conformer à ce qu'il nous a révélé de leur état.
XXXIV. — De la nature des visions envoyées à saint Jean. Qu'il ne faut pas être curieux en cette matière. Conclusion de cette préface.
Pour achever d'expliquer les difficultés générales qui regardent l'Apocalypse,: on pourroit [proposer cette question : Si les visions célestes qui sont envoyées à saint Jean par le ministére des anges, se sont faites par forme d'apparition et en lui présentant des objets visibles, ou si c'a été seulement en lui formant dans l'esprit des images de la nature de celles qui paroissent dans les songes prophétiques et dans les extases. Et premièrement il est constant que dans toute sa révélation, saint Jean ne nous donne aucune idée
1 Psal. XXIV, 10.
de ces divins songes que Dieu envoie dans le sommeil, tels que Daniel les remarque dans sa prophétie, lorsqu'il dit, « qu'il vit un songe, qu'il vit en sa vision pendant la nuit,» et autres choses semblables, Dan., vii, 4, 2. Saint Jean ne dit jamais rien de tel : au contraire, il paroit toujours comme un homme à la vérité «ravi en esprit, » ainsi qu'il parle, Apoc., 1, 10; rv, 2; xvit, 3; xxi, 10; mais qui veille; à qui on ordonne « d'écrire ce qu'il entend, » qui est « prét à écrire, » ou qui écrit en effet ce qui lui paroit à mesure que l'esprit qui agit en lui le lui présente, /hid., 1, 41, 49; 1, 4, ete. ; x, 4; xix, 9. Il semble méme en certains endroits que ses sens étoient frappés de quelques objets, comme lorsqu'il dit: « Un grand prodige apparut dans le ciel; » et encore : « Je vis un grand prodige dans le ciel; » et enfin: « Je voulois écrire ce que venoient de prononcer les sept tonnerres, » Ibid., x, 3, 4; xix, 4; XY, dete:
On pourroit encore demander ce que veulent dire ces mots dé saint Jean : « J'ai été ravi en esprit, » si c'est qu'un esprit envoyé de Dieu l'enleva et le transporta où Dieu vouloit, comme il paroit souvent dans Ezéchiel, 11, 2; ur, 12; vin, 3; xi, 4, etc. ; ou si c'est seulement, comme il semble plus naturel, que son esprit ravi en extase voit ce qu'il plait à Dieu de lui montrer : et en ce cas, s'il est ravi de cette sorte « dans le corps ou hors du corps, » comme parle saint Paul !. :
Mais le plus sûr en ces matières est de répondre humblement qu'on ne le sait pas, et qu'il est peu important de le sayoir : car pourvu qu'on sache que c'est Dieu qui parle, qu'importe de savoir comment et par quel moyen, puisque méme ceux qu'il honore de ces célestes visions ne le savent pas toujours? «Je sais un homme, dit saint Paul, qui a été ravi au troisième ciel; mais:si c'a été dans le corps, je ne le sais pas; ou si c’a été hors du corps, je ne le sais pas : Dieu le sait. » Et encore : « Je sais que cet homme a été ravi jusqu'au paradis; je ne sais si c'est dans le corps, ou hors du corps : Dieu le sait”. » Voyez combien de fois et avec quelle force un si grand apótre nous déclare qu'il ne savoit pas ce qui se passoit en son propre esprit, tant il étoit possédé de l'esprit de Dieu
DINCOn IL 123. — 3 T3;
et ravi hors de lui-méme dans cette extase. Que si- Dieu fait dans ses serviteurs ce qu'eux-mémes ne savent pas, qui sommes-nous pour dire que nous le savons? Disons donc ici de saint Jean ce que saint Paul disoit de lui-méme : Je sais que le Saint-Esprit l'a ravi d'une manière admirable, pour lui découvrir les secrets du ciel : de quelle sorte il l'a ravi, « je ne le sais pas: Dieu le sait ; » et il me suffit de profiter de ses lumières. Mais après ces réflexions que nous avons faites en général sur l’Apocalypse, il est temps de venir avec crainte et humilité à l'explication particulière des mystères que contient ce divin Livre.