‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 521 sur 588 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On lit aussi dans Ammian Marcellin un songe de*Julien étant à Vienne, où une image resplendissante qui lui apparut lui expliqua en quatre vers grecs la mort prochaine de l'empereur Constance : ce qui suppose qu'on croyoit que les images des dieux parloient aux hommes , et que Julien vouloit qu'on crüt qu'il étoit aceoutumé à ces célestes entretiens, Amm. Marcell. lib. XXI, ir.

C'en est assez pour faire voir que par les prestiges ou les illusions des magiciens, on regardoit les idoles et les statues des dieux comme parlantes. C'est ce que saint Jean appelle faire parler les images de la béte, parce qu'il renfermoit , comme on a vu, toute l'idolátrie romaine dans celle qui regardoit le culte des empereurs et de leurs images; et on pouvoit d'autant plus facilement confondre les images des dieux avec celles des princes, qu'on les mettoit ensemble, comme on a vu; outre qu'il est certain d'ailleurs que les princes traitoient tellement d’égal avec les dieux, qu'ils leur donnoient leur figure et prenoient la leur; ce qui fait qu'on voit souvent dans les médailles Julien méme, sans aller plus loin, représenté en Sérapis.

Mais encore que cela soit vrai dans le littéral, le langage mystique de saint Jean nous doit faire porter la vue plus loin. C'étoit rendre en quelque sorte les statues vivantes , que de croire avec les philosophes celles des dieux animées par leur présence. C'étoit lesfaire parler que de prononcer tous les beaux discours qui en animoient le culte; et comme on a vu que l’idolâtrie se trouvoit renfermée tout entière dans les images des empereurs , où l'on voyoit ordinairement les autres dieux ramassés , c'est dans la sublimité de ce style allégorique et figuré des prophètes , donner la parole à ces images que de faire voir les raisons spécieuses pour lesquelles les peuples se devoient porter à rendre des honneurs divins aux dieux qu'elles avoient autour d'elles et à elles-mémes.

Et de faire tuer tous ceux qui n'adoreroient pas l'image de la bête. Il y avoit des ordres particuliers pour punir, comme ennemis de l’empereur , ceux qui refusoient d'adorer sa statue avec les dieux qui étoient autour, Soz., ibid.; Greg. Naz., ibid., outre qu'on punissoit sous divers prétextes , et souvent méme par la mort, ceux qui refusoient de sacrifier aux idoles; et si Julien sem-

bloit épargner la vie des chrétiens, ce n'étoit que pour un certain temps, puisqu'il en « voua le sang à ses dieux ,» au retour de la guerre de Perse, Greg. Naz., ibid.; Paul. Oros., lib. VII, xxx; Chrys., advers. Jud.

16. Elle fera que les petits et les grands... portent le caractère de la béte en leur main droite ou sur leur front : elle fera qu'ils professeront l'idolàtrie et qu'ils en feront les œuvres. Les paiens pour se dévouer à certains dieux , en portoient la marque imprimée avec un fer chaud sur le poignet ou sur le front; d'autres y mettoient les noms des dieux, ou les premières lettres de ces noms, ou le nombre que composoient les lettres numérales qu'on y trouvoit. Saint Jean faisant allusion à cette coutume, représente par les gens marqués de ces caractères ceux qui étoient dévoués à l'idolàtrie et aux idoles. Ceux qui veulent savoir les preuves de cette coutume peuvent consulter Grotius, Hammond et Possines sur ce passage de l' Apocalypse. Le fait est constant. On faisoit de la méme sorte une marque sur les soldats. On cite aussi pour cette coutume de se dévouer à quelqu'un par l'impression de ces caractères, le passage du Cantique où il est dit : « Mettez-moi comme un sceau sur votre coeur, comme un sceau sur votre bras, » Cant., vin, 6. Et sans aller plus loin , on voit les élus «porter la marque de Dieu, » c’est-à-dire «son saint nom et le nom de l'Agneau gravé sur leur front, » Apoc., vit, 3; xiv, 4.

47. Et que personne ne puisse acheter ni vendre, que celui qui aura le caractère de la bête. Ceci à un rapport manifeste à la persécution de Dioclétien, à laquelle saint Jean nous ramène pour les raisons qu'on a vues. Tous les interprètes, et autant les protestans que les catholiques, rapportent ici un hymne du Vénérable Bède à l'honneur de saint Justin martyr : ce n'étoit pas ce célèbre philosophe saint Justin, qui souffrit le martyre au second siècle: la passion de celui-ci arriva sous Dioclétien, et nous voyons dans cet hymne « qu'on ne permettoit d'acheter, ni de vendre, ni méme de puiser de l'eau dans les fontaines, qu'apés avoir offert de l'encens à des idoles rangées de tous cótés, » Bed., Hymn. in Just. C'est ce qu'on n'avoit jamais vu dans aucune persécution. Ceci est propre à Dioclétien : mais Julien, dans lequel il devoit revivre,

entreprit quelque chose de semblable, lorsqu'il fit jeter des viandes immolées dans les fontaines et fit jeter de l'eau consacrée au démon sur tout ce qui se vendoit au marché, pour forcer les chrétiens à participer aux sacrifices impurs, Théod., IIT, xv.

Et que personne ne puisse acheter ni vendre. On peut encore rapporter à cette défense la loi de Dioclétien, qui rendoit les chrétiens incapables de toute action en justice, à moins de sacrifier auparavant aux idoles : ce qui étoit dans le fond leur interdire le commerce et la société des hommes; et c'est ce que saintJean avoit exprimé populairement par les termes d'acheter et de vendre. Nous apprenons de Lactance et de saint Basile * que Dioclétien fit cette défense, et Sozomène a écrit qu'en cela il fut suivi de Julien?. Saint Grégoire de Nazianze ? semble dire qu'il n'en eut que le dessein; mais pour concilier ces deux auteurs, on peut dire que le dessein de Julien fut de le faire par une loi expresse, comme saint Grégoire de Nazianze le témoigne, et qu'en attendant que la loi füt publiée, la chose ne laissoit pas de s'exécuter par voie de fait : et toujours avoir concu un tel dessein, est un caractère de Dioclétien digne d'étre remarqué. On voit assez par toutes ces choses combien il y avoit de raison de faire paroitre la persécution de Julien avec celle de Dioclétien, et à sa suite; et quand saint Jean revient de Julien à Dioclétien, il ne fait que nous rappeler à la source.

18. C'est ici la sagesse : Que celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la béte. Saint Jean ne se contente pas de nous avoir désigné la béte que Julien avoit fait revivre, c'est-à-dire Dioclétien; il nous en va dire le nom dans ce langage mystique dont Dieu révèle le secret quand il lui plait.

Car c'est le nombre d’un homme : c'est le nombre du nom d'un homme, car c'est du nom et non pas du nombre qu'il falloit dire la propriété; et d'ailleurs ce n'est rien cire d'un nombre, que de dire que ce soit un nombre d'homme, n'y en ayant point d'une autre nature. C'est donc le nombre du nom d'un homme qu'il falloit chercher, et ce devoit être le nombre du nom de Dioclétien :

1 Lact. De Mort. persecut., xiv ; Basil., Orat. in Julit,— * Soz., V, xvig. — 3 Orat. 111, 1, in Jul,

car ce devoit étre le nombre du nom de la béte qu'on a fait revivre, et encore plus précisément le nom de celui dont il falloit porter le caractère pour acheter et pour vendre, ddns le verset précédent. Celui-là très-constamment est Dioclétien.

Et son nombre est six cent soixante-six. Le nom de Dioclétien, avant qu'il fût empereur, étoit Dioclés. « Il s'appeloit Dioclès devant son empire, » Lact., de Mort. persecut. , 1x. Et ensuite «il quitta la pourpre, et redevint Dioclès, » /bid., xix. Pour en faire un empereur, qui est ici ce que saint Jean a désigné par la béte, il ne faut qu'ajouter à son nom particulier Dioclès, sa qualité Augustus, que les empereurs avoient en effet accoutumé de joindre à leur nom : aussitôt on verra paroitre d'un coup d'eeil dans les lettres numérales des Latins, ainsi qu'il est convenable, s'agissant d'un empereur romain, le nombre 666 DIoCLes AUGVsrVs : pcrxvi. Voilà ce grand persécuteur que saint Jean a représenté en tant de manières; voilà celui que Julien a fait revivre : c’est pourquoi on marque son nom plutót que celui de Julien.

C'est ici la sagesse : c'est-à-dire que c'est une chose qu'il faut pénétrer avec une soigneuse recherche. Car premièrement il faut trouver le nom d’un homme en qui ce nombre se rencontre; secondement il faut que cet homme soit un empereur, et encore un empereur sous lequel il n'ait pas été permis de vendre ni d'acheter, sans se souiller par l'adoration des faux dieux; troisiemement quand on a trouvé que c'est à Dioclétien seul que cela convient, pour trouver le nombre en question dans son nom, il faut savoir le prendre comme il le portoit lorsqu'il étoit particulier, et y joindre le mot qui signifie sa qualité d'empereur ; quatrièmement il faut trouver que ce nombre doit étre pris dans les lettres numérales latines, à cause qu'il s'agit d'un prince romain.

C'est une chose remarquable que Nicolas de Lérins! cherchant un nom artificiel où se trouvât, selon le chiffre latin, le nombre 666, n'en a point trouvé de plus propre que ce mot DICLVX, inventé expres, oü en effet ce nombre se trouve; et en màme temps il est si conforme au nom véritable Dioclés, qu'on doit croire que c'étoit là qu'il falloit viser.

1 Ap. Gloss., Ord. Hier,

Au reste si nous voulions appliquer ici le Lateinos de saint Irénée, où se trouve le méme nombre dans les lettres grecques numérales, il nous seroit aisé de dire, selon la conjecture de ce Père !, que par ce nombre saint Jean auroit désigné l'Empire romain et l'idolàtrie romaine : mais ce n'est pas de quoi il s'agit, puisque cet apôtre nous avertit expressément que le nom dont il s'agit étoit un nom d'homme qu'il falloit trouver, mais qu'on ne pouvoit trouver sans une grande attention.

Les interprètes protestans font ici deux fautes : la première, c'est de chercher le nombre de 666 dans le nom de la seconde bête” qu'ils veulent être le pape, au lieu que visiblement c'est dans le nom de la premiere qu'il le faut chercher; car ce n'est pas elle-méme que la seconde béte fait adorer, c'est la premiére : ce n'est pas son caractère ou son nom d'elle-méme qu'elle fait porter, mais celui de la première bête : ce nom mystérieux est donc le nom de la première bête, et non pas de la seconde. La seconde faute des protestans est de s'arréter au nom Lateinos, qui dans le sens qu’ils le prennent, ne fut jamais le nom propre d'un homme.

Nous pouvons compter pour troisième faute des protestans, d'appliquer au Pape le verset 17, à cause des canons des conciles de Tours et de Latran sous Alexandre III, qui défendent « d'exercer aucun négoce avec les Vaudois et les Albigeois, ni d'avoir aucun éommerce avec eux en vendant ou en achetant *; » mais il faudroit encore remonter plus haut, puisque ces canons, comme il est expressément déclaré dés les premiers mots de celui de Latran, ne sont que l'exécution des anciennes lois , qui déclarent l'hérésie un crime capital contre l'Etat, et qui ordonnent de punir les hérétiques par « confiscation de leurs biens, et leur ôtent tout pouvoir de donner, d'acheter, ni de vendre, ni de faire aucune sorte de contrat *. » Si donc il suffit, pour étre Antechrist, de défendre aux hérétiques d'acheter ou de vendre, c'est Honorius et 'Théodose qui ont mérité ce titre. Et si les protestans répondent

1 [ren., lib. V. — Apoc., xi, 12, 16, 17. — 3 Usser., de succ. Ecc., p. 259 ; Joseph. Med., ad cap. 13; Apoc. p. 509; Concil. Tur., Can. 1v 5 Concil. Later., Can. xxxvi. — ^ Cod. de Har., lib. V, etc.

que le reste des caractères marqués par saint Jean ne conviennent pas à ces empereurs, c'est à eux à faire voir, non par de froides allégories, mais par des faits positifs et historiques, que ces caractères conviennent mieux à Alexandre III, un des meilleurs papes et des plus savans qui aient été depuis mille ans. Et afin de pousser plus loin cette remarque, il faut savoir que ces lois des empereurs contre les hérétiques regardent principalement les manichéens, et que c'est aussi contreles Albigeois (parfaits mani-

chéens, comme nous l'avons démontré ailleurs‘), que les canons de Tours et de Latran ordonnent l'exécution de ces lois impériales. Au reste c'est une ignorance insupportable à Joseph Mède, et une grossière illusion à Usser son auteur, d'avoir ici confondu les Vaudois et les Albigeois, qui sont des hérésies si distinguées. Celle des Vaudois est née à Lyon en l'an MCLX, et le concile de Tours fut tenu trois ans apres, lorsque l'hérésie vaudoise étoit à peine connue. Elle ne l'étoit guére plus au temps du concile de Latran, c'est-à-dire en MCLXXIX, et ne fut condamnée que longtemps après par les papes Lucius III et Innocent III. Il ny a donc aucun doute que les canons qu'on nous oppose ne regardent les Albigeois manichéens, qui aussi y sont les seuls dénommés ; et quand ils regarderoient les Vaudois, nous avons fait voir clairement qu'ils ne valent guère mieux que les Albigeois ?.

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