DE LÀ FEMELLE. SECONDE GÉNÉRATION
Cette jeune femelle, âgée de six mois le 3 septembre 1776, avait les dimensions suivantes :
Pieds,
Longaeur de la tête et du corps mesuré en ligne droite, depuis le bout du
nez jusqu’à Torigine de la queue. . . 2
Hauteur du train de devant 1
Hauteur du train de derrière 1
Depuis le bout du nez jusqu’à l’ccciput »
Du bout du nez à l’œil
Distance de l’œil à l’oreille . . .
Longueur.de l’oreille
Largeur de l’oreille à sa base. .
Longueur de la queue
Depuis le ventre jusqu’à terre
Pouces. Lignes.
On voit par ces dimensions que cette femelle avait le corps un peu moins liant que le mâle du même âge; elle était aussi plus fournie de chair. Ces deux jeunes animaux ne se ressemblaient pas plus que leurs père et mère par leur naturel ; car cette jeune femelle était douce comme sa mère, et le jeune mâle avait le caractère sauvage et le regard farouche de son père. La présence des étrangers n’irritait ni ne choquait cette jeune femelle; elle
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se familiarisait tout de suite avec eux pour peu qu’ils la flattassent; elle les prévenait même lorsqu’ils étaient indifférents, quoiqu’elle sût les distinguer de ses amis, qu’elle accueillait toujours de préférence, et avec lesquels elle était si caressante qu’elle en devenait importune.
Elle avait, comme sa mère et son grand-père chien , la queue courte et émoussée; elle était couverte d’un poil blanc en dessous jusqu’à la moitié de sa longueur, et sur le reste, de fauve pâle nuancé de cendré; mais le dessus de la queue était noir, mélangé de fauve pâle et de cendré, et presque tout noir à son extrémité; elle avait la tête un peu allongée, et sensiblement plus que celle du jeune mâle, les orbites des yeux inclinées, et les yeux éloignés l’un de l’autre, mais cependant un peu moins que ceux de sa mère, de laquelle elle tenait encore par la couleur jaunâtre du sommet de la tête, du front, du contour des yeux, du dessus et des côtés du nez , jusqu’à environ un pouce de la lèvre supérieure, du dehors des oreilles et des jambes, et des côtés du ventre; enfin elle lui ressemblait encore par les poils grisâtres qu’elle avait sur le front , et depuis les yeux jusqu’au bout du nez. Cependant la couleur jaune ou roussâtre était beaucoup moins foncée que sur sa mère; elle tirait même un peu sur le blanc, ce qui semblait provenir du père, dont le poil était d’un jaune presque blanc sur les mêmes endroits.
Elle tenait de son père par les pieds et les ongles, qui étaient blanchâtres, et parles oreilles, qui étaient pendantes. A la vérité, il n’y avait que sept ongles blanchâtres dans le père, au lieu qu’ils étaient tous de cette couleur à peu près dans cette jeune femelle. Elle avait aussi les oreilles entièrement pendantes, au lieu que celles du père ne l’étaient qu’au tiers. Elle avait de plus, comme son père, une grande tache longitudinale sous le cou, qui commençait à la gorge, s’étendait en s’élargissant sur la poitrine, et finissait en pointe vers le milieu de la partie inférieure du corps. Elle lui ressemblait encore par la couleur blanchâtre du poil sur les joues, sur le bord de la lèvre supérieure, sur toute la mâchoire inférieure, sur la face intérieure des jambes, le contour de l’anus et des pieds, et enfin par la couleur du ventre, qui était blanchâtre, mêlé d’un gris cendré.
Elle avait de commun avec son père et sa mère la couleur grisâtre du dos et des côtés du corps; le mélange de fauve et de blanchâtre sur le cou, le derrière des épaules et le dessus de la face extérieure des cuisses.
D’après l’examen et les descriptions que nous venons de faire de ces quatre animaux, il paraît qu’ils avaient plus de rapport avec la louve qu’avec le chien par les couleurs du poil, car ils avaient, comme la louve, toute la partie supérieure et les côtés du corps de couleur grisâtre mêlée de fauve en quelques endroits. Ils avaient aussi, comme la louve, du roussâtre et du blanchâtre sur la tête, sur les jambes et sous le ventre : seulement le mâle de la première génération avait plus de blanc et moins de aune que sa
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femelle, ce qui semblait venir du père chien, qui était plus blanc que noir : cependant la qualité du poil n’était pas absolument semblable à celle du poil de la louve ; car dans ces quatre animaux il était moins rude, moins long et plus couché que dans la louve, qui d’ailleurs, comme tous les autres animaux carnassiers et sauvages , portail un second poil court et crêpé immédiatement sur la peau, lequel couvrait la racine des longs poils'. Dans nos quatre animaux, nous avons remarqué ce petit poil, mais il n’était ni si crêpé ni si touffu que dans la louve, auquel néanmoins ils ressemblaient par ce caractère, puisque ce second poil ne se trouve pas communément dans nos chiens domestiques. D’ailleurs, le poil de ces quatre animaux, quoique différent par la qualité de celui de la louve, était en même temps plus rude et plus épais que celui du chien : en sorte qu’il semblait que la mère avait influé sur la couleur, et le père sur la nature de leur poil.
A l’égard de la forme du corps, on peut dire que dans le mâle et la femelle de la première génération elle provenait plus de la mère louve que du père chien; car ces deux animaux avaient, comme la louve, le corps fort épais de bas en haut et beaucoup de ventre. Ils avaient le train de derrière fort affaissé, ce qui était produit par la forme de leurs jambes de derrière qui étaient plus coudées que celles des chiens ordinaires, quoiqu’elles le soient moins que celles des loups. Cela s’accorde parfaitement avec ce que j’ai dit des mulets et semble prouver que la mère donne la grandeur et la forme du corps, tandis que le père donne celle des parties extérieures et des membres.
On voit aussi, par les rapports de ces quatre animaux avec le chien et la louve dont ils étaient issus, que le père influe plus que la mère sur les mâles, et la mère plus que le père sur les femelles ; car le mâle de la première génération avait, comme son père chien, la tête courte, les oreilles demi-pendantes, les yeux ouverts presque horizontalement et assez voisins l’un de l’autre, les ongles et les pieds blancs; et le jeune mâle de la seconde génération avait de même la tête courte, les yeux ouverts horizontalement et assez voisins l’un de l’autre, et les oreilles encore plus pendantes que celles du père.
Il paraît en même temps que la mère louve avait autant influé sur la forme de la queue des mâles que sur celle de leur corps; car ces mâles, soit de la première, soit de la seconde génération, avaient également la queue longue et traînante comme leur grand’mère louve. Il paraît aussi que la mère louve a eu plus d’influence que le père chien sur la forme de la tête des femelles, puisque toutes deux, celle de la première et celle de la seconde génération, avaient la tête plus allongée, les yeux plus inclinés et plus éloignés, le bout du nez plus relevé et les oreilles plus droites, carao-
a. Voyez , ci-devant, l’article des mulets.
1. Voyez la page 134 de mon livre sur Yimiincl et l’intelligence des animaux.
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tères qui ne peuvent provenir que de la louvej tandis qu’au contraire ces mêmes deux femelles avaient la queue courte du grand-père chien et la couleur blanche du dessous du cou, des pieds et des ongles; ce qui prouve encore que les parties les plus extérieures sont données par le père et non par la mère.
En résumant les faits que nous venons d’exposer, il en résulte :
lo Que le grand-père chien parait avoir eu plus de part que la grand’mère louve à la formation de la tète du mâle et de la queue de la femelle de la première génération ; et que réciproquement la louve a eu plus de part que le chien à la formation de la tête de la femelle et de la queue du mâle de cette même première génération.
2° Il semble que le mâle de cette première génération ait transmis les caractères qu’il a reçus du chien et de la louve au jeune mâle de la seconde génération, et que réciproquement sa femelle ait aussi transmis à la jeune femelle de la seconde génération les caractères qu’elle avait reçus de la louve et du chien, excepté les oreilles et le blanc des pieds et des ongles, qui dans cette jeune femelle paraissaient provenir de son père; ce qui semble prouver que le père influe non-seulement sur les extrémités des mâles mais aussi sur les extrémités des femelles. En effet, ces quatre animaux mâles et femelles tenaient beaucoup plus du chien que du loup par la forme des pieds, quoiqu’ils eussent les jambes de derrière un peu coudées : ils avaient, comme le chien, le pied large à proportion de la jambe; et d’ailleurs, au lieu de marcher comme le loup sur la partie inférieure du poignet, ils avaient, au contraire, comme le chien, cette partie assez droite en marchant, de sorte qu’U n’y avait que le dessous de leurs pieds qui posât à terre.
Autant le mélange physique des parties du corps du chien et de la louve se reconnaissait vite dans ces quatre animaux, autant le mélange qu’on pourrait appeler moral paraissait sensible dans leur naturel et leurs habitudes.
r Tout le monde sait que les chiens lèvent une jambe pour uriner lorsqu’ils sont adultes, car quand ils sont trop jeunes, ils s’accroupissent comme les femelles; notre mâle adulte, c’est-à-dire celui de la première génération, levait la jambe de même, et le jeune mâle, âgé de six mois, s’accroupissait.
2“ Les loups hurlent et n’aboient pas; nos quatre animaux aboyaient à la vérité d’un ton enroué, et en même temps ils hurlaient encore comme les loups, et ils avaient de plus un petit cri, murmure de plaisir ou de désir, comme celui d’un chien qui approche son maître. Quoiqu’ils parussent aboyer avec difficulté, cependant ils n’y manquaient jamais lorsqu’ils voyaient des étrangers ou d’autres objets qui les inquiétaient. Ils faisaient entendre leur petit cri ou murmure dans le désir et la joie, et ils hurlaient
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toujours lorsqu’ils s’ennuyaient ou qu’ils avaient faim; mais en ceci ils ne faisaient que comme les chiens que l’on tient trop longtemps renfermés. Ils semblaient sentir d’avance les changements de l’air , car ils hurlaient plus fort et plus souvent aux approches de la pluie et dans les temps humides que dans les beaux temps : les loups dans les bois ont ce même instinct, et on les entend hurler dans les mauvais temps et avant les orages. Au reste, les deux jeunes animaux de la seconde génération aboyaient avec moins de difficulté que ceux de la première; ils ne hurlaient pas aussi souvent, et ce n’était jamais qu’après avoir aboyé qu’ils faisaient entendre leur hurlement. Ils paraissaient donc se rapprocher par la voix beaucoup plus de l’espèce du chien que de celle du loup.
3“ Ils avaient une habitude assez singulière, et qui n’est pas ordinaire à nos chiens, c’est de fouiller la terre avec leur museau pour cacher leur ordure ou pour serrer le reste de leur manger, tandis que les chiens se servent pour cela de leurs ongles. Non-seulement ils faisaient de petits trous en terre avec leur museau , mais ils se creusaient même une forme assez grande pour s’y coucher, ce que nous n’avons jamais vu dans nos chiens domestiques.
4” L’on a vu que, de nos quatre animaux, les deux mâles étaient farouches et méchants, et qu’au contraire les deux femelles étaient familières et douces : le vieux mâle exerçait même sa méchanceté sur toute sa famille, comme s’il ne l’eût pas connue; s’il caressait quelquefois sa femelle, bientôt il la maltraitait, ainsi que ses petits; il les terrassait, les mordait durement, et ne leur permettait de se relever que quand sa colère était passée. Les femelles, au contraire, ne s’irritaient contre personne, à moins qu’on ne les provoquât; elles aboyaient seulement contre les gens qu’elles ne connaissaient pas, mais elles ne se sont jamais élancées contre eux.
5® Le mâle et la femelle de la première génération avaient l’odorat trèsbon; ils sentaient de très-loin, et, sans le secours de leurs yeux, ils distinguaient de loin les étrangers et ceux qu’ils connaissaient; ils sentaient même à travers les murs et les clôtures qui les renfermaient, car ils hurlaient lorsque quelque étranger marchait autour de leur écurie, et témoignaient au contraire leur joie lorsque c’était des gens de connaissance; mais on a remarqué que c’étaient les mâles qui semblent être avertis les premiers par l’odorat, car les femelles n’aboyaient ou ne hurlaient dans ce cas qu’après les mâles.
6° Ils exhalaient une odeur forte qui tenait beaucoup de l’odeur du loup, car les chiens domestiques ne s’y méprenaient pas, et les fuyaient comme s’ils eussent été de vrais loups. Dans le voyage de nos quatre animaux de Namur à Paris , les chiens des campagnes , loin de s’en approcher, les fuyaient, au contraire, dès qu’ils venaient de les apercevoir ou de les sentir.
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7“ Lorsque ces quatre animaux jouaient ensemble, si l’un d’eux était mécontent, et s’il criait parce qu’il se sentait froissé ou blessé, les trois autres se jetaient aussitôt sur lui, le roulaient, le tiraient par la queue, par les pieds, etc., jusqu’à ce qu’il eût cessé de se plaindre, et ensuite ils continuaient de jouer avec lui comme auparavant. J’ai vu la même chose dans plusieurs autres espèces d’animaux, et même dans celle des souris. En général, les animaux ne peuvent souffrir le cri de douleur dans leurs semblables, et ils le punissent s’il rend ce cri mal à propos.
8“ Je voulus savoir quel serait l’instinct de nos quatre animaux, soit en aversion, soit en courage 3 et comme les chats sont ceux que les chiens haïssent de préférence, on fit entrer un chat dans le jardin fermé où on les tenait pendant le jour ; dès qu’ils l’aperçurent, ils s’empressèrent tous de le poursuivre : le chat grimpa sur un arbre , et nos quatre animaux s’arrangèrent comme pour le garder, et n’ôtaient pas la vue de dessus la proie qu’ils attendaient. En effet, dès qu’on fit tomber le chat en cassant la branche sur laquelle il se tenait, le vieux mâle le saisit dans sa gueule avant qu’il n’eût touché terre; il acheva de le tuer à l’aide de sa famille, qui se réunit à lui pour cette expédition, et néanmoins ni les uns ni les autres ne mangèrent de sa chair, pour laquelle ils marquèrent autant de répugnance que les chiens ordinaires en ont pour cette sorte de viande.
Le lendemain, on fit entrer dans le même jardin une grosse chienne de la race des dogues, contre laquelle on lâcha le vieux mâle, qui s’élança tout aussitôt vers elle, et la chienne, au lieu de se défendre, se coucha ventre à terre; il la flaira dans cette situation, et, dès qu’il eut reconnu son sexe, il la laissa tranquille. On fit ensuite entrer la vieille femelle, qui, comme le mâle, s’élança d’abord vers la chienne, puis se jeta dessus, et celle-ci s’enfuit et se rangea contre un mur, où elle fit si bonne contenance, que la femelle se contenta d’une seconde attaque dans laquelle le mâle se rendit médiateur entre sa femelle et la chienne ; il donna même un coup de dent à sa femelle pour la forcer à cesser le combat. Cependant, ayant mis le médiateur à la chaîne pour laisser toute liberté à sa femelle, elle ne fit que voltiger autour de la chienne, en cherchant à la prendre par derrière, et c’est là la vraie allure du loup, qui met toujours plus de ruse que de courage dans ses attaques : néanmoins, le vieux mâle paraissait avoir de la hardiesse et du courage , car il ne balançait pas à se jeter sur les chiens ; il les attaquait en brave, et sans chercher à les surprendre par derrière. Au reste, ni le mâle ni la femelle de nos animaux métis n’aboyaient comme font les chiens lorsqu’ils se battent; leur poil se hérissait, et ils grondaient seulement un peu avant d’attaquer leur ennemi.
Quelques jours après , on fit entrer un mâtin à peu près aussi grand et aussi fort que notre vieux mâle, qui n’hésita pas à l’attaquer. Le mâtin se défendit d’abord assez bien, parce qu’il était excité par son maître; mais
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cet homme ayant été forcé de se retirer parce que notre vieux mâle voulait se jeter sur lui et l’avait déjà saisi par ses habits, son chien se retrancha aussitôt contre la porte par laquelle son maître était sorti, et il n’osa plus reparaître dans le jardin. Pendant tout ce temps, la vieille femelle marquait beaucoup d’impatience pour combattre; mais avant de lui en donner la liberté, on crut devoir attacher son mâle, afin de rendre le combat égal. Ayant donc mis cette femelle en liberté, elle s’élança tout de suite sur le chien , qui , n’ayant pas quitté son poste , ne pouvait être attaqué que par devant; aussi, dès la première attaque, elle prit le parti de ne point hasarder un combat en règle; elle se contenta de courir lestement autour du chien pour tâcher de le surprendre par derrière , comme elle avait fait quelques jours auparavant avec la chienne, et voyant que cela ne lui réussissait pas, elle resta tranquille.
Comme l’on présumait que le peu de résistance et de courage qu’avait montré ce mâtin, qui d’ailleurs passait pour être très-fort et très-méchant, que ce peu de courage, dis-je, venait peut-être de ce qu’il était dépaysé, et qu’il pourrait être plus hardi dans la maison de son maître, on y conduisit le vieux mâle par la chaîne; il y trouva le mâtin dans une petite cour; notre vieux mâle n’en fut pas intimidé et se promena fièrement dans cette cour; mais le mâtin, quoique sur son pailler, parut très-elfrayé , et n’osa pas quitter le coin où il s’était rencoigné; en sorte que sans combattre iJ fut vaincu, car étant chez son maître il n’aurait pas manqué d’attaquer notre mâle, s’il n’eût pas reconnu dès la première fois la supériorité de sa force.
On voit, par ces deux épreuves et par d’autres faits semblables, que les conducteurs ou gouverneurs de ces animaux nous ont rapportés, que jamais aucun chien n’a osé les attaquer, en sorte qu’ils semblent reconnaître encore dans leurs individus leurs ennemis naturels, c’est-à-dire le loup.