CHÉIROPTÈRES
DE LA ROUSSETTE ET DE LA ROUGETTE
J’ai trouvé, dans une note de M. Commerson, qu’il a vu à l’île de Bourbon des milliers de grandes chauves-souris (roussettes et rougetles), qui voltigeaient sur le soir en bandes comme les corbeaux, et se posaient particulièrement sur les arbres de vaccoun, dont elles mangent les fruits. Il ajoute que, prises dans la bonne saison, elles sont bonnes à manger, que leur goût approche absolument de celui du lièvre, et que leur chair est également noire.
Feu M. de la Nux, qui était mon correspondant dans cette même île, m’a envoyé, depuis l’impression de mon ouvrage, quelques observations, et de très-bonnes réflexions critiques sur ce que j’ai dit de ces animaux. Voici l’extrait d’une très-longue lettre fort instructive qu’il m’a écrite à ce sujet de l’île de Bourbon, le 24 octobre 1772.
« J’aime également, me dites -vous, Monsieur, dans votre lettre du « 8 mars 1770, j’aime également quelqu’un qui m’apprend une vérité ou « qui me relève d’une erreur^ ainsi écrivez-moi, je vous supplie, en toute
« liberté et toute franchise Oh! pour le coup je réponds. Monsieur,
« on ne peut pas mieux à votre noble invitation. Je n’ai point hésité de me « livrer aux détails, et je ne veux point excuser ma prolixité, bien fâché « même de n’en savoir pas plus sur les roussettes, pour avoir à vous en « dire davantage. Les preuves ne peuvent être trop multipliées, me semble, « quand il s’agit de combattre des erreurs accréditées depuis longtemps..
1. Ces Additions forment les III«, VI® et VU® volumes des Suppléments de l’édition in-4<> de l'Imprimerie royale , volumes publiés en 1776 , 1782 et 1789.
Comme Buffon a jeté ces additions dans ces trois volumes sans ordre, sans plan, a mesure que le hasard lui en fournissait les matériaux , ou même que des mains étrangères les lui transmettaient toutes rédigées; comme ce sont, en un mot, de simples additions matérielles , et non des suites d’idées, je n’ai eu aucune vue, aucun dessein de Buffon à ménager : je les reproduis ici, en les réunissant par groupes naturels et méthodiques.
* Voyez la nomenclature de la page 111 du III« volume.
ADDITIONS
U L’on dirait que l’on n’a vu ces animaux qu’avec les yeux de l’effroi ; on c( les a trouvés laids, monstrueux, et sans autre examen que la première « inspection de leur figure on leur a fait des mœurs, un caractère et des « habitudes qu’ils n’ont point du tout, comme si la méchanceté, la férocité, « la malpropreté, étaient inséparables de la laideur. »
M. de la Nux observe que, dans ma description le volume de la roussette est exagéré, ainsi que le nombre de ces animaux, que leur cri n’a rien d’épouvantable; il ajoute qu’un homme ouvrant la bouche et rétrécissant le passage de la voix, en aspirant et respirant successivement avec force, donne à peu près le son rauque du cri d’une roussette, et que cela n’est pas fort effrayant. Il dit encore que, quand ces animaux sont tranquilles sur un grand arbre, ils ont un gazouillement de société léger, et qui n’est point déplaisant.
« Pline ^ a eu raison, dit-il, de traiter de fabuleux le récit d’Hérodote; « les roussettes, les rougettes, au moins dans ces îles, ne se jettent point sur « les hommes; elles les fuient, bien loin de les attaquer. Elles mordent et « mordent très-dur, mais c’est à leur corps défendant, quand elles sont « abattues, soit par le court-bâloïv, soit par le coup de fusil, ou prises dans c( des filets; et quiconque en est mordu ou égratigné n’a qu’à s’en prendre « à sa maladresse et non à une férocité que l’animal n’a point.
« Le volume des roussettes est ici plus approchant du vrai Les
« chauves-souris volent en plein jour dans le Malabar^. Cela est vrai des « roussettes et non des rougettes. Les autres volent en plein jour : cela « veut seulement dire qu’on en voit voler de temps à autre dans le cours « du jour; mais une à une et point en troupes. Alors elles volent très-haut « et assez pour que leur ampleur paraisse moindre de plus de moitié. Elles « vont fort loin et à tire-d’aile, et je crois très-possible qu’elles traversent « de cette île de Bourbon à l’île de France en assez peu de temps (la dis « tance est au moins de trente lieues). Elles ne planent pas comme l’oiseau « de proie, comme la frégate, etc.; mais dans cette grande élévation i< au-dessus de la surface'de la terre, de cent, peut-être deux cents toises <c et plus, le mouvement de leurs bras est lent; il est prompt quand elles « volent bas, et d’autant plus prompt qu’elles sont plus proches de terre.
« A parler exactement, la roussette ne vit pas en société; le besoin d’ali- :( ments, la pâture, les réunissent en troupes, en compagnies plus ou moins
nombreuses. Ces compagnies se forment fortuitement sur les arbres de « haute futaie, ou chargés ou à proximité des fleurs ou des fruits qui K leur conviennent. On voit les roussettes y arriver successivement, se « prendre par les griffes de leurs pattes de derrière et rester là tranquilles