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LE HERISSON. 259
pagnes on est dans l’usage de prendre une peau de hérisson et d’en couvrir la tête d’un veau lorsqu’on veut le sevrer; la mère se sentant piquée, lui refuse le pis et s’éloigne.
Voici quelques observations sur des hérissons que j’ai fait élever eu domesticité :
Le 4 juin 1781, on m’apporta quatre jeunes hérissons avec la mère; leurs pointes ou epines étaient bien formées, ce qui paraît indiquer qu’ils avaient plusieurs semaines d’âge. Je les fis mettre ensemble dans une grande volière de fil de fer pour les observer commodément, et l’on garnit de branches et de feuillages le fond de cette volière, afin de procurer h ces animaux une petite retraite pour dormir.
Pendant les deux premiers jours on ne leur donna pour nourriture que quelques morceaux de bœuf bouilli qu’ils ne mangèrent pas; ils en sucèrent seulement toute la partie succulente, sans manger les fibres de la chair. Le troisième jour, on leur donna plusieurs sortes d’herbes, telles que dn seneçon, du liseron, etc. ; ils n’en mangèrent pas : ainsi on peut dire qu’ils jeûnèrent à peu près pendant ces trois premiers jours; cependant la mère n’eu parut pas affaiblie et donna souvent à teter à ses petits.
Les jours suivants ils eurent des cerises, du pain, du foie de bœuf cru ; ils suçaient ce dernier mets avec avidité, et la mère et les petits ne le quittaient pas qu’ils ne parussent rassasiés ; ils mangèrent aussi un peu de pain, mais ils ne touchèrent pas aux cerises : ils montrèrent beaucoup d’appétit pour les intestins crus de la volaille, de même que pour les pois et les herbes cuites; mais, quelque chose qu’ils aient pu manger, il n’a pas été possible de voir leurs excréments, et il est à présumer qu’ils les mangent, comme font quelques autres animaux.
Il paraît qu’ils peuvent se passer d’eau, ou du moins que la boisson ne leur est pas plus nécessaire qu’aux lapins, aux lièvres, etc. Ils n’ont rien eu à boire pendant tout le temps qu’on les a conservés, et néanmoins ils ont toujours été fort gras et bien portants.
Lorsque les jeunes hérissons voulaient prendre la mamelle, la mère se couchait sur le côté, comme pour les mettre plus à leur aise; ces animaux ont les jambes si courtes que les petits avaient peine à se mettre sous le ventre de leur mère. Si elle se tenait sur ses pieds ils s’endormaient à la mamelle; la mère ne les réveillait pas, elle semblait même n’oser se remuer dans la crainte de troubler leur sommeil. Voulant reconnaître si cette espèce d’attention de la mère pour ses petits était un effet de son attachement pour eux, ou si elle-même n’était pas intéressée à les laisser tranquilles, on s’aperçut bientôt que, quelque amour qu’elle eût pour eux, elle en avait encore plus pour la liberté. On ouvrit la volière pendant que ses petits dormaient; dès qu’elle s’en aperçut, elle se leva doucement, sortit dans le jardin et s’éloigna du plus vite qu’elle put de sa cage, où elle ne revint pas
ADDITIONS
d’elle-même, mais où il fallut la rapporter. On a souvent remarqué que, lorsqu’elle était renfermée avec ses petits, elle employait ordinairement tout le temps de leur sommeil à rôder autour de la volière pour tâcher, selon toute apparence, de trouver une issue propre à s’échapper, et qu’elle ne cessait ses manœuvres et ses mouvements inquiets que lorsque les petits venaient à s’éveiller. Dès lors il fut facile de juger que cette mère aurait quitté volontiers sa petite famille, et que si elle semblait craindre de l’éveiller, c’était seulement pour se mettre à l’abri de ses importunités ; car les jeunes hérissons étaient si avides de la mamelle qu’ils y restaient attachés souvent pendant plusieurs heures de suite. C’est peut-être ce grand appétit des jeunes hérissons qui est cause que les mères, ennuyées ou excédées par leur gourmandise, se déterminent quelquefois à les détruire.
Dès que les hérissons entendaient marcher ou qu’ils voyaient quelqu’un auprès d’eux, ils se tapissaient à terre et ramenaient leur museau sur la poitrine, de sorte qu’ils présentaient en avant les piquants qu’ils ont sur le haut du front, et qui sont les premiers à se dresser; ils ramenaient ensuite leurs pieds de derrière en avant, et à force d’approcher ainsi les extrémités de leur corps, ou plutôt de les resserrer l’une contre l’autre, ils se donnaient la forme d’une pelote ou d’une boule hérissée de piquants ou de pointes. Cette pelote ou boute n’est pas tout à fait ronde; elle est toujours plus mince vers l’endroit où la tête se joint à la partie postérieure ôu corps. Plus ils étaient prompts à prendre cette forme de boule, et plus ils comprimaient fortement les deux extrémités de leur corps : la contraction de leurs muscles paraît être si grande alors que lorsqu’une fois ils se sont arrondis autant qu’il leur est possible, il serait presque aussi aisé de leur disloquer les membres que de les allonger assez pour donner à leur corps toute son étendue en longueur. On essayait souvent de les étendre, mais plus on faisait d’efforts, plus ils semblaient opposer de résistance et se resserrer dans l’instant où ils prenaient la forme de pelotes. On a remarqué qu’il se faisait un petit bruit de cliquetis qui était occasionné par le frottement réciproque des pointes, lesquelles se dirigent et se croisent dans tous les sens possibles. C’est alors que le corps de ces animaux paraît hérisssé d’un plus grand nombre de pointes, et qu’ils sont vraiment sur la défensive. Lorsque rien ne les inquiète , ces mêmes pointes ou épines si hérissées quand il est question de se préserver, sont couchées en arrière les unes sur les autres comme le poil lisse des autres animaux ; néanmoins ceci n’a lieu que lorsque les hérissons étant éveillés jouissent du calme et de la tranquillité; car, quand ils dorment, leurs armes sont prêtes, c’està-dire que leurs pointes se croisent dans tous les sens, comme s’ils avaient à repousser une attaque. Il semble donc que pendant leur sommeil, qui est assez profond, la nature leur ait donné l’instinct de se prémunir contre la surprise.