‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 158 sur 392 · LA GRANDE MARTE · texte numérisé non relu

LA GRANDE MARTE

blanchâtres courbés en gouttières ; les ongles des pieds de devant ont six lignes de longueur, et ceux de derrière cinq seulement.

La queue, qui a dix-huit pouces de long, et dont l’extrémité finit en pointe, est couverte de poils noirs comme celui du corps, mais longs de deux ou trois pouces; cette queue est plus longue à proportion que celle de notre marte, car elle est des trois quarts de la longueur du corps, tandis que dans cette dernière elle n’est que de la moitié.

DIGITIGRADES.

LA BELETTE

« La belette, appelée moustelle dans le Vivarais, est naturellement sau- « vage et carnassière, la chair toute crue est l’aliment qu’elle préfère; elle « exhale une odeur forte, surtout lorsqu’elle est irritée.

« Les belettes qu’on prend très-jeunes perdent leur caractère sauvage et « revêche; ce caractère se change même en soumission et fidélité envers le « maître qui pourvoit à leur subsistance.

« Une belette que j’ai conservée dix mois, et qu’on avait prise fort jeune, « perdit une partie de son agilité naturelle lorsqu’elle fut réduite en capti- « vité, et que je l’eus attachée à la chaîne ; elle mordait furieusement lors- « qu’elle avait faim; on lui coupa les quatre dents canines très-aiguës, qui « déchiraient les mains jusqu’à l’os. Dépourvue de ses armes naturelles, et « n’ayant plus que des dents molaires ou incisives, peu propres à déchirer, « elle devint moins féroce, et comme elle avait sans cesse besoin de mes « services pour manger ou dormir, elle commença à prendre de l’affection « pour moi ; car manger et dormir sont les deux fréquents besoins de cet « animal.

« J’avais un petit fouet de fil qui pendait près de son lit; c’était un in- « strument de punition lorsqu’elle essayait de mordre ou qu’elle se mettait « en colère. Le fouet dompta tellement son caractère colérique, qu’elle « tremblait, se couchait ventre à terre, et baissait la tête lorsqu’elle voyait « prendre cet instrument. Je n’ai jamais vu la soumission extérieure mieux « dépeinte dans aucun animal ; ce qui prouve bien que les châtiments rai- « sonnables employés à propos, accompagnés de soins, de caresses et de « bienfaits, peuvent assujettir et attacher à l’homme les animaux sauvages « que nous croyons peu susceptibles d’éducation et de reconnaissance.

* Voyez la nomenclature de la page 599 du II® volume.

ADDITIONS

« Les belettes ont l’odorat exquis ; elles sentent de douze pas un petit « morceau de viande gros comme un noyau de cerise, et plié dans du « papier.

« La belette est très-vorace; elle mange de la viande jusqu’à ce qu’elle « en soit remplie. Elle rend peu d’excréments, mais elle perd presque tout « par la transpiration et par les urines, qui sont épaisses et puantes.

« J’ai été singulièrement surpris de voir un jour ma belette, qui avait « faim, rompre sa chaîne de fil d’archal, sauter sur moi , entrer dans ma « poche, déchirer le petit paquet, et dévorer en un instant la viande que « j’y avais cachée.

« Ce petit animal, qui m’était si soumis, avait conservé d’ailleurs son « caractère pétulant, cruel et colérique pour tout autre que moi ; il mordait « sans discrétion tous ceux qui voulaient badiner avec lui; les chats, enne- « mis de sa race, furent toujours l’objet de sa haine; il mordait au nez les « gros mâtins qui venaient le sentir lorsqu’il était dans mes mains; alors i! « poussait un cri de colère et exhalait une odeur fétide qui faisait fuir tous « les animaux, criant chi, chi, chi, chi. J’ai vu des brebis, des chèvres, des « chevaux reculer à cette odeur, et il est certain que quelques maisons voi- « sines, où il ne manquait pas de souris, ne furent plus incommodées de « ces animaux tant que ma belette vécut.

« Les poussins, les rats et les oiseaux étaient surtout l’objet de sa cruauté; « la belette observe leur allure et s’élance ensuite prestement sur eux ; elle « se plaît à répandre le sang dont elle se soûle, et sans être fatiguée du « carnage, elle tue dix à douze poussins de suite, éloignant la mère par « son odeur forte et désagréable qu’on sent à la distance de deux pas.

« Ma belette dormait la moitié du jour et toute la nuit; elle cherchait « dans mon cabinet un petit recoin à côté de moi ; mon mouchoir ou une « poche étaient son lit, elle se plaisait à dormir dans le sein, elle se repliait « autour d’elle-même, dormait d’un sommeil profond, et n’était pas plus « grande dans cette attitude qu’une grosse noix du pays de l’espèce des « bomhardes,

« Lorsqu’elle était une fois endormie, je pouvais la déplier; tous ses mus- « des étaient alors relâchés et sans aucune tension; en la suspendant par la « tête, tout son corps était flasque, se pliait et pouvait faire le jeu du pendule « cinq à six fois avant que la bête s’éveillât, ce qui prouve la grande tlexi- « bililé de l’épine du dos de cet animal.

« Ma belette avait un goût décidé pour le badinage, les agaceries, les « caresses et le chatouillement ; elle s’étendait alors sur le dos ou sur le « ventre, se ruait et mordait tout doucement, comme les jeunes chiens qui « badinent. Elle avait même appris une sorte de danse, et lorsque je frap- « pais avec les doigts sur une table, elle tournait autour de la main, se a levait droite, allait par sauts et par bonds, faisant entendre quelques mur-

LA BELETTE

rt mures de joiej mais bientôt fatiguée, elle se laissait aller au sommeil et « dormait presque dans l’instant.

« La belette dort repliée autour d’elle-mème comme un peloton, la tête « entre les deux jambes de derrière; le museau sort alors un peu au dehors, « ce qui facilite la respiration ; cependant, lorsqu’elle n’est pas couchée à « son aise, elle dort dans une autre posture, la tête couchée sur son lit de « repos, mais elle se plaît et dort bien plus longtemps lorsqu’elle peut se « plier en peloton; il faut pour cela qu’elle ait une place commode. Elle « avait pris l’habitude de se glisser sous mes draps, de chercher un des « points du matelas qui forme un enfoncement, et d’y dormir des six heures « entières.

« La belette est très-rusée : l’ayant fouettée pour avoir fait ses ordures « sur mes papiers, contre son usage, elle vint dormir auprès de moi sur ma «table; la crainte l’éveilla souvent au moindre bruit, elle ne changea pas « déplacé, mais elle observa, les yeux ouverts, ma démarche, faisant sem- « blant de dormir. Elle connaissait parfaitement le ton de caresse ou de « menace, et j’ai été souvent surpris de trouver tant d’intelligence dans une « bête si petite dans l’ordre des quadrupèdes.

« Les phénomènes que nous présente la belette sont parfaitement expli- « qués. La belette a l’épine du dos très-flexible; elle se fourre dans des « trous de sept lignes de largeur, elle se plie et replie en tout sens; son poil, « ou plutôt sa belle soie, est très-fine et très-souple; une langue, très-large «pour le corps, saisit toutes les surfaces plates, saillantes et rentrantes; « elle aime à lécher; ses pattes sont larges et point racornies, courtes; le « sens du toucher étant ainsi répandu dans tout le corps de la bête, elle a « appris à s’en servir, ce qui motive le jugement que nous portons de son « intelligence. Ce sens est d’ailleurs très-bien servi par ceux de l’odorat et « de la vue.

« Lorsque j’oubliais de lui donner à manger, elle se levait de nuit, et se « rendait d’une maison à une autre à Antragues, où elle mangeait chaque «jour. Elle allait par les chemins les plus courts, descendant d’abord dans « un balcon et dans la rue, descendant encore et montant plusieurs mar- « elles, entrant dans une basse-cour, passant à travers des amas de feuilles « sèches de châtaigniers de trois pieds de hauteur, pour prendre le plus « court chemin, ce qui fait voir que l’odorat guide cet animal ; elle passait « ensuite dans la cuisine, où elle mangeait à l’aise, après avoir fait un « chemin de deux cents pas.

« Le mâle est très-libertin : je l’ai vu se satisfaire sur un autre mâle « mort et empaillé; mille caresses et murmures de joie et de désir l’ani- « niaient : en sentant mes mains qui avaient touché ce cadavre, il reconnut « une odeur qui lui plaisait si fort , qu’il restait immobile pour la savourer « à son aise.

ADDITIONS

« Ma belette bâillait souvent ; elle se levait, après avoir dormi, en tirail- « tant ses membres et soulevant le dos en arc. Elle léchait l’eau en buvant; « sa langue était âpre et hérissée de pointes; elle ronflait quelquefois en « dormant, et avait communiqué son odeur forte et désagréable à une petite « cage où elle avait son lit; son petit matelas était aussi puant qu’elle-même « dans l'état de colère.

« Ma belette soulfrait impatiemment d’être renfermée dans sa cage, et « elle aimait la compagnie et les caresses; elle avait rongé à différentes « reprises quatre petits bâtons pour se faire une issue pour sortir de sa « prison.

« Cet animal aime extrêmement la propreté ; sa robe est toujours luisante.

c( En faisant observer un certain régime à ces bêtes, on peut tempérer « l’odeur forte qu’elles exhalent, et leur affreuse puanteur lorsqu’elles sont « en colère. Le laitage adoucit beaucoup leurs humeurs, de même que le

régime végétal.

« Les belettes ont les yeux étincelants et lumineux ; mais cette lumière « n’est point propre à cet animal, elle n’est point électrique et ne réside « pas dans l’organe de la vue : ce n’est qu’une simple réflexion de lumière « qui a lieu toutes les fois que l’œil de l’observateur est placé entre la « lumière et les yeux de la belette, ou qu’une bougie se trouve entre les « yeux de l’observateur et de l’animal. Ce phénomène est commun à un « grand nombre de quadrupèdes et à quelques serpents, et cette cause est « prouvée par les expériences que j’ai lues en 1780 à l’Académie des « Sciences sur les yeux des chats, etc.

« Les observations de M. de Buffon, la description anatomique de M. Dau- « benton, la lettre deM. Giély ‘, et le présent détail, forment l’histoire corn- « plète de la belette. M. de Buffon dit que ces animaux ne s’apprivoisent « pas et demeurent sauvages dans des cages de fer : je sais par expérience « que cela est vrai, lorsque les belettes sont prises vieilles ou même à l’âge « de trois ou quatre mois. Pour donner aux belettes l’éducation dont elles « sont susceptibles, et leur faire goûter la domesticité, il faut les prendre « jeunes et lorsqu’elles ne peuvent s’enfuir : on fut obligé de couper les « quatre dents canines de celle qu’on m’apporta à Antragues, et de la châtier « souvent pour fléchir son caractère.

K On voit d’après tout ce que j’ai dit sur cet animal, que, quelque petit <( qu’il soit, c’est un de ceux que la nature a le moins négligés. Dans l’état « sauvage c’est le tigre des petits individus; il se garantit par son agilité « des quadrupèdes plus grands que lui, et il est bien servi par l’oreille et '( par la vue. Il est pourvu d’armes offensives. *^^ont il fait usage en peu de « temps avec une sorte de discernement; il aime le sang et le carnage; il se

l. Voyez, un peu plus loin, cette lettre.

LA BELETTE

« plaît à la destruction sans qu’il ait même besoin de satisfaire son appétit.

« En état de domesticité, ses sens se perfectionnent et ses mœurs s’adou- « cissent par le châtiment. La belette devient susceptible d’amitié, de rccon- « naissance et de crainte; elle s’attache à celui qui la nourrit, qu’elle « reconnaît à l’odorat et à la simple vue. Elle est rusée et libertine à « l’excès ; elle aime les caresses, le repos et le sommeil ; elle est gourmande, « et si vorace qu’elle pèse jusqu’à un cinquième de plus après ses repas. Sa « vue est perçante, son oreille bonne, l’odorat est exquis; le sens du toute cher est répandu dans tout son corps, et la llexibilité de ce petit corps « menu et long favorise infiniment la bonté de ce sens en lui-même. Tous « ces phénomènes tiennentà l’état de ses sens, qui sont achevés et parfaits.» ( Extrait d’une lettre adressée à M. le comte de Bufjbn. )

Ces observations sur les habitudes de la belette en domesticité s’accordent parfaitement avec celles que mademoiselle de Laistre a faites sur cet animal, et qu’elle a bien voulu me communiquer par une lettre datée de lîrienne le 6 décembre 1782.

« Le hasard, dit mademoiselle de Laistre, m’a procuré une jeune belette « de la petite espèce. Sollicitée par quelqu’un à qui elle faisait pitié, et sa « faiblesse m’en inspirant, je lui donnai mes soins. Les deux premiers jours, « je la nourris de lait chaud ; mais jugeant qu’il lui fallait des aliments qui « eussent plus de consistance, je lui présentai de la viande crue qu’elle « mangea avec plaisir; depuis elle a vécu de bœuf, de veau ou de mouton « indifféremment, et s’est privée au point qu’il n’y a point de chien plus « familier.

« J’ose vous assurer que ce petit animal ne préfère pas la victuaille cor- « rompue; il ne se soucie pas même de celle qui est halée; c’est toujours « la plus fraîche qu’il choisit : à la vérité il mange avec avidité et s’éloigne, « mais souvent aussi il mange dans ma main ou sur mes genoux; il préfère « même prendre les morceaux de ma main. Il aime beaucoup le lait : je « lui en présente dans un vase, il se met auprès et me regarde; je le lui « verse peu à peu dans ma main, il en boit beaucoup; nnais si je n’ai pas « cette complaisance à peine en goûte-t-il. Lorsqu’il est rassasié il va ordi- « nairement dormir, mais il fait des repas plus légers qui ne troublent « point ses plaisirs ; ma chambre est l’endroit qu’il habite. Par des parfums « j’ai trouvé moyen de chasser son odeur ; c’est dans un de mes matelas, « où il a trouvé moyen de s’introduire par un défaut de la couture, qu’il « dort pendant le jour : la nuit je le mets dans une boîte grillée; toujours « il y entre avec peine et en sort avec joie. Si on lui donne la liberté avant

que je sois levée, après mille gentillesses qu’il fait sur mon lit, il y entre et « vient dormir dans ma main ou sur mon sein. Suis-je levée la première, « pendant une grande demi-heure il me fait des caresses, se joue avec mes « doigts comme un jeune chien, saute sur ma tête, sur mon cou, tourne

ADDITIONS

« autour de mes bras, de mon corps avec une légèreté et des agréments « que je n’ai vus à aucun quadrupède. Je lui présente les mains à plus « de trois pieds, il saute dedans sans jamais manquer. Il a beaucoup de « finesse et singulièrement de ruses pour venir à ses fins, et semble ne « vouloir faire ce qu’on lui défend que pour agacer : dès que vous ne le « regardez plus, sa volonté cesse. Comme il semble ne jouer que pour plaire,

« seul il ne joue jamais, et à chaque saut qu’il fait, à chaque fois qu’il « tourne, il regarde si vous l’examinez; si vous cessez, il va dormir. Dans « le temps qu’il est le plus endormi, le réveillez-vous, il entre en gaieté,

« agace et joue avec autant de grâce que si on ne l’eût pas éveillé; il ne « montre d’humeur que lorsqu’on l’enlerme ou qu’on le contrarie trop « longtemps, et par de petits grognements très-différents l’un de l’autre il « montre sa joie et son humeur.

« Au milieu de vingt personnes, ce petit animal distingue ma voix, cherche à me voir et saute par-dessus tout le monde pour venir à moi; « son jeu avec moi est plus gai, ses caresses sont plus pressantes; avec ses « deux petites pattes il me flatte le menton avec des grâces et une joie qui « peignent le plaisir : je suis la seule qu’il caresse de cette manière, mille <i autres petites préférences me prouvent qu’il m’est réellement attaché.

« Lorsqu’il me voit habiller pour sortir, il ne me quitte pas; quand avec « peine je m’en suis débarrassée, j’ai un petit meuble près ma porte, il va « s’y cacher; et lorsque je passe il saute si adroitement sur moi que « souvent je ne m’en aperçois pas.

« Il semble beaucoup tenir de l’écureuil par la vivacité, la souplesse, la « voix, le petit grognement : pendant les nuits d’été, il criait en courant, (( et était en mouvement presque toute la nuit ; depuis qu’il fait froid je ne « l’ai point entendu. Quelquefois le jour, sur mon lit, lorsqu’il fait soleil, c( il tourne, se retourne, se culbute et grogne pendant quelques instants. « Son penchant à boire dans ma main où je mets très-peu de lait à la fois, « et qu’il boit toujours en prenant les petites gouttes et les bords où il y en « a le moins, semblerait annoncer qu’il boit de la rosée. Rarement il boit « de l’eau, et ce n’est qu’au grand besoin et à défaut de lait; alors il ne fait « que rafraîchir sa langue une fois ou deux ; il paraît même craindre l’eau. « Pendant les chaleurs il s’épluchait beaucoup; je lui fis présenter de l’eau « dans une assiette, je l’agaçai pour l’y faire entrer, jamais je n’y pus « réussir. Je fis mouiller un linge et le mis près de lui; il se roula dedans' « avec une joie extrême. Une singularité de ce charmant animal est sa' « curiosité : je ne puis ouvrir une armoire, une boîte, regarder un papier! « qu’il ne vienne regarder avec moi. Si, pour me contrarier, il s’écarte ou « entre dans quelques endroits où je crains de le voir, je prends un papier «ou un livre que je regarde avec attention; aussitôt il accourt sur ma « main et parcourt ce que je tiens avec un air de satisfaire sa curiosité.

LA BELETTE

« J’observerai encore qu’il joue avec un jeune chat et un jeune cliien, l’un « et l’autre déjà gros, se met autour de leur cou, de leurs pattes, sur leur « dos, sans qu’ils se fassent de mal, etc. »

DE LA BELETTE ET DE l’hEIIMINE.

Je dois citer ici avec éloge et reconnaissance une lettre qui m’a été écrite par M"'® la comtesse de Noyan, datée au château de la Mancelière en Bretagne, le 20 juillet 1771 :

« Vous êtes trop juste. Monsieur, pour ne pas faire réparation d’honneur « à ceux que vous avez offensés. Vous avez fait un outrage à la race de « l’hermine en l’annonçant comme une bête que l’on ne pouvait apprivoi- « ser. J’en ai une depuis un mois que l’on a prise dans mon jardin, qui, « reconnaissante des soins que je prends d’elle , vient m’embrasser, me « lécher et jouer avec moi comme le pourrait faire un petit chien. Elle est « à peu près de la taille d’une belette, roussâtre sur le dos, le ventre et les « pattes blanches; cinq belles petites griffes à ses jolies petites pattes; sa « bouche bien fendue, et ses dents pointues comme des aiguilles; le tour « des oreilles blanc, la barbe longue, blanche et noire, et le bout de la

« queue d'un beau noir. Sa vivacité surpasse celle de l’écureuil Cette

K jolie petite bête jouissant de sa liberté jusqu’à l’heure que nous nous « retirons, joue, vole nos sacs d’ouvrage et tout ce qu’elle peut emporter. »

J’avoue que je ne me suis peut-être pas assez occupé de l’éducation des belettes et des hermines que j’ai fait nourrir, car toutes m’ont paru également farouches. Je ne doute pas néanmoins de ce que me marque de Voyan, et d’autant moins que voici un second exemple qui confirme le premier.

M. Giély de Mornas, dans le Comtat Venaissin, m’écrit dans les termes suivants :

« Un homme ayant trouvé une portée de jeunes belettes, résolut d’en « élever une, et le succès répondit promptement à ses soins. Ce petit animal « s’attacha à lui, et il s’amusa à l’exercer un jour de fête dans une prome- « nade publique, où la jeune belette le suivit constamment, et sans prendre « le change pendant plus de six cents pas, et dans tous les détours qu’il fit « à travers les spectateurs. Cet homme donna ensuite ce joli animal à ma « femme. La méthode de les apprivoiser est de les manier souvent en leur « passant doucement la main sur le dos, mais aussi de les gronder, et « même de les battre si elles mordent. Elle est, comme la belette ordinaire «et le roselet, rousse supérieurement, et blanche inférieurement. Le « fouet de la queue est d’un poil brun approchant du noir; elle n’a que « cinq semaines, et j’ignore si avec l’âge ce poil du bout de la queue ne « deviendra pas tout noir. Le tour des oreilles n’est pas blanc comme au

ADDITIONS

« roselet, mais elle a comme lui l’extrémité des deux pattes de devant « blanches, les deux de derrière étant rousses, même par-dessous. Elle a « une petite tache blanche sur le nez, et deux petites taches rousses oblon- « gués, isolées dans le blanc au-dessous des yeux, selon la longueur du « museau. Elle n’exhale encore aucune mauvaise odeur, et ma femme, qui « a élevé plusieurs de ces animaux, assure qu’elle n’a jamais été incoramo- « dée de leur odeur, excepté les cas où quelqu’un les excédait et les irritait. K On la nourrit de lait, de viande bouillie et d’eau ; elle mange peu, et « prend son repas en moins de quinze secondes; à moins qu’elle n’ait bien « faim, elle ne mange pas le miel qu’on lui présente. Cet animal est propre, « et s’il dort sur vous et que ses besoins l’éveillent, il vous gratte pour le c( mettre à terre.

« Au surplus , cette belette est très-familière et très-gaie ; ce n’est pas « contrainte ni tolérance, c’est plaisir, goût, attachement. Rechercher les « caresses, provoquer les agaceries, se coucher sur le dos, et répondre à la « main qui le flatte de mille petits coups de pattes et de dents très-aiguës, « dont elle sait modérer et retenir l’impression au simple chatouillement, « sans jamais s’oublier; me suivre partout, me grimper et parce, urir tout « le corps, s’insinuer dans mes poches, dans ma manche, dans mon sein, « et de là m’inviter au badinage, dormir sur moi , manger à table sur mon « assiette, boire dans mon gobelet, me baiser la bouche et sucer ma salive « qu’elle paraît aimer beaucoup (sa langue est rude comme celle du chat); « folâtrer sans cesse sur mon bureau pendant que j’écris, et jouer seule et « sans agacerie ni retour de ma part avec mes mains et ma plume : voilà

« la mignarderie de ce petit animal Si je me prête à son jeu, il le conti-

« nuera deux heures de suite et jusqu’à la lassitude®. »

Par une seconde lettre de M. Giély de Mornas, du 15 août 1775, il m’informe que sa belette a été tuée par accident, et il ajoute les observations suivantes ;

« 1" Ses excréments commençaient à empuantir le lieu où je la logeais; « il faut y apporter beaucoup de soins et de propreté, et la nourrir plussou- « vent d’œufs ou d’omelette aux herbes que de viande;

« 2“ Il ne faut pas la toucher ni la prendre pendant qu’elle prend son « repas; dans ce court intervalle elle est intraitable;

« 3" Elle me saigna des poussins qu’on avait placés à sa portée par inad- « vertance, mais elle n’a jamais osé attaquer de front de gros poulets que « j’engraissais en cage; ils la harcelaient et la mettaient en fuite à coups « de hec. Il était amusant d’observer les ruses et les feintes qu’elle em- « ployait pour tâcher de les surprendre ;

« 4" Quant à sa familiarité et aux grâces de son badinage, et même àsor

a. Lettre de M. Giély à M. de Buffon: Mornas, 16 juin 1775.

LA BELETTE

« altacliement, je n’ai rien avancé qui ne se soit soutenu jusqu’à sa fin pré- « maturce : seulement elle s’oubliait parfois dans la chaleur de ses agace- « ries, et comme par transports elle serrait un peu trop les dents; mais la « correction opérait d’abord l’amendement. Il faut, lorsqu’on la corrige, « la gronder et la frapper postérieurement, et jamais vers la tète , ce qui « les irrite ;

« 5“ Elle n’avait pas beaucoup grossi, et était probablement de la petite « espèce; car, lors de son accident, c’est-à-dire ayant plus de deux mois, « tout son corps glissait encore dans le meme collier; »

On trouve, dans Y Histoire naturelle de la Norwége par Pontoppidan, les observations suivantes :

« En Norwége, l’hermine fait sa demeure dans des monceaux de pierres. « Cet animal pourrait bien être de l’espèce des belettes. Sa peau est blan- « elle, à l’exception du cou, qui est taché de noir. Celles de Norwége et de « Laponie conservent leur blancheur mieux que celles de Moscovie , qui « jaunissent plus facilement; et c’est par cette raison que les premières sont « recherchées à Pétersbourg même. L’hermine prend des souris comme les « chats, et emporte sa proie quand cela lui est possible. Elle aime parli- « culièrement les œufs, et lorsque la mer est calme elle passe à la nage « dans les îles voisines des côtes de Norwége, où elle trouve une grande « quantité d’oiseaux de mer. On prétend qu’une hermine venant à faire des « petits sur une île, les ramène au continent sur un morceau de bois qu’elle « dirige avee son museau. Quelque petit que soit cet animal, il fait périr « les plus grands, tels que l’élan et l’ours; il saute dans l’une de leurs « oreilles pendant qu’ils dorment , et s’y accroche si fortement avec ses «dents, qu’ils ne peuvent s’en débarrasser. Il surprend de la même « manière les aigles et les coqs de bruyère, sur lesquels il s’attache, et « ne les quitte pas, même lorsqu’ils s’envolent, que la perte de leur sang « ne les fasse tomber ®. »

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