‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 165 sur 392 · DE LA SARICOVIENNE* OU LOUTRE MARINE · texte numérisé non relu

DE LA SARICOVIENNE* OU LOUTRE MARINE

Nous avons dit, à l’article de la loutre saricovienne ou carigneibeju de Marcgrave*, que cet animal paraissait se trouver sur la plupart des cotes poissonneuses et des embouchures des grands fleuves, dans les plages désertes de l’Amérique méridionale; mais nous ignorions alors que ce même animal se retrouve au Kamtschatka et sur les côtes et les îles de toute celle partie du nord-est de l’ancien continent, et sans que la diflérence de climat paraisse avoir influé sur l’espèce, qui semble être partout la môme. Ces saricoviennes de Kamtschatka ont été soigneusement décrites par M. Steller, et l’on ne peut douter, en comparant sa description avec celle de Marcgrave, que l’espèce de ces saricoviennes de Kamtschatka ne soit la même que celle du carigueibeju ou saricoviennes de l’Amérique; on verra de même que les lions marins , les ours marins et la plupart des phoques se retrouvent les mêmes dans les mers les plus éloignées les unes des autres, et sous les climats les plus opposés.

Les Russes qui demeurent au Kamtschatka donnent à la saricovienne le nom de bobr ou castor, quoiqu’elle ne ressemble au castor que par la longueur de son poil, et qu’elle n’ait que peu de rapport avec lui par sa forme extérieure; car c’est une véritable loutre à laquelle, non-seulement nous rapporterons ces grandes loutres de la Guiane et du Brésil, dont nous avons parlé, mais aussi cette loutre du Canada dont nous avons donné la notice, et qui paraît être de la taille et de l’espèce des saricoviennes.

On voit ces saricoviennes ou loutres marines sur les côtes orientales du Kamtschatka et dans les îles voisines, depuis le 50® degré jusqu’au 56®, et il ne s’en trouve que peu ou point dans la mer intérieure, à l’occident du Kamtschatka, ni au delà delà troisième île des Kurdes; elles ne sont ni féroces, ni farouches, étant même assez sédentaires dans les lieux qu’elles ont choisis pour demeure; elles semblent craindre les phoques, ou du moins elles évitent les endroits qu’ils habitent, et n’aiment que la société de leur espèce; on les voit en très-grand nombre dans toutes les îles inhabitées des mers orientales du Kamtschatka; il y en avait en 1742 une si grande quantité à l’île de Bering, que les Russes en tuèrent plus de huit cents. Comme ces animaux n’avaient jamais vu d’hommes auparavant, dit M. Steller, ils n’étaient ni timides ni sauvages; ils s’approchaient même

* Mustela lutra brasiliensis (Gmel.), — Mustela lutris (Linn.). — Loutre du Kamtschatka (Geoff. ). — La loutre de mer (Cuv. ). — La saricovienne et la loutre marine sont deux espèces distinctes. La première partie de cet article se rapporte à la loutre marine , et la dernière à la saricovienne.

1. Page S04 du III® volume. — « On juge , par la description que Marcgrave a donnée de son « carigueibeju, dont Buffon a appliqué le nom à la saricovienne, qu'il a entendu parler du « taira.» (Cuvier.) — Voyez la nomenclature de la page 286.

ADDITIONS

des feux que nous allumions, jusqu’à ce qu’instruits par leur malheur, ils commencèrent à nous fuir®.

Pendant l’hiver, ces saricoviennes se tiennent tantôt dans la mer sur les glaces, et tantôt sur le rivage; en été, elles entrent dans les fleuves et vont même jusque dans les lacs d’eau douce, où elles paraissent se plaire beaucoup; dans les jours les plus chauds, elles cherchent pour se reposer les lieux frais et ombragés; en sortant de l’eau elles se secouent et se couchent en rond sur la terre comme les chiens, mais avant que de s’endormir, elles cherchent à reconnaître, par l’odorat plutôt que par la vue qu’elles ont faible et courte, s’il n’y a pas quelques ennemis à craindre dans les environs; elles ne s’éloignent du rivage qu’à de petites distances, afin de pouvoir regagner promptement l’eau dans le péril; car quoiqu’elles courent assez vite, un homme leste peut néanmoins les atteindre; mais en revanche elles nagent avec une très-grande célérité et comme il leur plaît, c’est-àdire sur le ventre, sur le dos, sur les côtés, et même dans une situation presque perpendiculaire.

Le mâle ne s’attache qu’à une seule femelle, avec laquelle il va de compagnie, et qu’il paraît aimer beaucoup , ne la quittant ni sur mer ni sur terre ; il y a apparence qu’ils s’aiment en effet dans tous les temps de l’année, car on voit des petits nouveau-nés dans toutes les saisons, et quelquefois les pères et mères sont encore suivis par des jeunes , de différents âges, des portées précédentes, parce que leurs petits ne les quittent que quand ils sont adultes et qu’ils peuvent former une nouvelle famille; les femelles ne produisent qu’un petit à la fois, et très-rarement deux; le temps de la gestation est d’environ huit à neuf mois; elles mettent bas sur les côtes ou sur les îles les moins fréquentées, et le petit, dès sa naissance, a déjà toutes ses dents : les canines sont seulement moins avancées que les autres; la mère l’allaite pendant près d’un an, d’où l’on peut présumer qu’elle n’entre en chaleur qu’environ un an après qu’elle a produit; elle aime passionnément son petit, et ne cesse de lui prodiguer des soins et des caresses, jouant continuellement avec lui, soit sur la terre, soit dans l’eau ; elle lui apprend à nager, et lorsqu’il est fatigué, elle le prend dans sa gueule pour lui donner quelques moments de repos; si l’on vient à le lui enlever, elle jette des cris et des gémissements lamentables ; il faut même user de précautions lorsqu’on veut le lui dérober, car, quoique douce et timide, elle le défend avec un courage qui tient du désespoir, et se fait souvent tuer sur la place plutôt que de l’abandonner.

Ces animaux se nourrissent de crustacés, de coquillages, de grands polypes et autres poissons mous qu’ils viennent ramasser sur les grèves et sur les rivages fangeux lorsque la marée est basse, car ils ne peuvent demeurer

a- Novi comment arii Academiæ Petropul., t. II, 1751.

LA SARICOVIENNE.

assez longtemps sous l’eau pour les prendre au fond de la mer, n’ayant pas, comme les phoques, le trou ovale du cœur ouvert*; ils mangent aussi des poissons à écailles, comme des anguilles de mer, etc., des fruits rejetés sur le rivage en été, et même des fucus, faute de tout autre aliment; mais ils peuvent se passer de nourriture pendant trois ou quatre jours de suite; leur chair est meilleure à manger que celle des phoques, surtout celle des femelles, qui est grasse et tendre, lorsqu’elles sont pleines et prêtes à mettre bas; celle des petits, qui est très-délicate, est assez semblale à la chair de l’agneau, mais la chair des vieux est ordinairement très-dure Ce fut, dit M. Steller, notre nourriture principale à l’île de Bering; elle ne nous fit aucun mal, quoique mangée seule et sans pain, et souvent à demi crue; le foie , les rognons et le cœur sont absolument semblables à ceux du veau \

On voit souvent, au Kamtschatka et dans les îles Kurdes, arriver les saricoviennes sur des glaçons poussés par un vent d’orient qui règne de temps en temps sur ces côtes en hiver; les glaçons qui viennent du côté de l’Amérique sont en si grande quantité qu’ils s’amoncellent et forment une étendue de plusieurs milles de longueur sur la mer; les chasseurs s’exposent, pour avoir les peaux des saricoviennes, à aller fort au loin sur ces glaçons avec des patins qui ont cinq ou six pieds de long sur environ huit pouces de large, et qui par conséquent leur donnent la hardiesse d’aller dans les endroits où les glaces ont peu d’épaisseur ; mais lorsque ces glaces sont poussées au large par un vent contraire, ils se trouvent souvent en danger de périr ou de rester quelquefois plusieurs jours de suite errants sur la mer avant que d’être ramenés à terre avec ces mêmes glaces par un vent favorable; c’est dans les mois de février, de mars et d’avril qu’ils font cette chasse périlleuse, mais très-profitable, car ils prennent alors une plus grande quantité de ces animaux qu’en toute autre saison; cependant ils ne laissent pas de les chasser en été, en les cherchant sur la terre, où souvent on les trouve endormis; on les prend aussi, dans cette même saison, avec

a. Les Russes jetés dans cette île (de Bering), après s’ètre réservé une provision de huit « cents livres de farine, pour faire le trajet du Kamtschatka, dès que la saison et leur santé « le permettraient, eurent recours aux loutres marines; un de ces animaux leur fournissait « quarante ou cinquante livres de chair, mais si dure, du moins celle des mâles, qu’il fallait « la hacher et l’avaler presque sans mâcher; on en préparait les viscères pour les malades. Du « reste, quoique M. Steller prétende que la loutre est bonne contre le scorbut, M. Muller en « doute , puisque les Russes qui moururent de cette maladie en avaient mangé comme les « autres ; cependant on en tua beaucoup , même quand on eut cessé de s’en nourrir, parce que « les peaux en sont très-belles, et valent aux Russes, qui les vont porter à la Chine, jusqu’à « quatre-vingts ou cent roubles la pièce; aussi ramassa-t-on neuf cents de ces peaux à la chasse

des loutres qui dura jusqu’au mois de mars , alors elles disparurent et l’équipage eut recours « à la pèche des chiens, des ours et des lions que la mer leur offrit. » Voyage de Bering; Histoire générale des Voyages, t. XIX, p. 379.

fc. Vtovi commentarii Academiœ PetropoL, t. II, 17S1.

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