‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 173 sur 392 · LE CHIEN DES BOIS DE CAYENNE · texte numérisé non relu

LE CHIEN DES BOIS DE CAYENNE

Il y a en effet plusieurs animaux que les habitants de la Guiane ont nommés chiens des bois, et qui méritent ce nom, puisqu’ils s’accouplent et produisent avec les chiens domestiques : la première espèce est celle dont nous donnons ici la description, et de laquelle M. de la Borde nous a envoyé la dépouille. Cet animal avait deux pieds quatre pouces de longueur; la tête, six pouces neuf lignes depuis le bout du nez jusqu’à l’occiput; elle est arquée à la hauteur des yeux, qui sont placés à cinq poucss

* Canis cancrivorus (Desm. ). — Le Icoupara de Barrêre. — En réalité, simple variété du chien ordinaire.

ADDITIONS

trois lignes de distance du bout du nez : on voit que ses dimensions sont à peu près les mêmes que celles du chien de berger, et c’est aussi la race de chien à laquelle cet animal de la Guiane ressemble le plus, car il a, comme le chien de berger, les oreilles droites et courtes, et la forme de la tête toute pareille ; mais il n’en a pas les longs poils sur le corps, la queue et les jambes. Il ressemble au loup par le poil , au point de s’y méprendre, sans cependant avoir ni l’encolure ni la queue du loup. Il a le corps plus gros que le chien de berger, les jambes et la queue un peu plus petites : le bord des paupières est noir, ainsi que le bout du museauj les joues sont rayées de deux petites bandes noirâtres; les moustaches sont noires, les plus grands poils ont deux pouces cinq lignes. Les oreilles n’ont que deux pouces de longueur sur quatorze lignes de largeur à leur base; elles sont garnies à l’entrée d’un poil blanc jaunâtre, et couvertes d’un poil court roux, mêlé de brun : cette couleur rousse s’étend des oreilles jusque sur le cou ; elle devient grisâtre vers la poitrine, qui est blanche, et tout le milieu du ventre est d’un blanc jaunâtre, ainsi que le dedans des cuisses et des jambes de devant. Le poil de la tête et du corps est mélangé de noir, de fauve, de gris et de blanc. Le fauve domine sur la tête et les jambes, mais il y a plus de gi'issur le corps, à cause du grand nombre de poils blancs qui y sont mêlés. Les jambes sont menues, et le poil en est court; il est, comme celui des pieds, d’un brun foncé mêlé d’un peu de roux. Les pieds sont petits et n’ont que dix-sept lignes jusqu’à l’extrémité du plus long doigt; les ongles des pieds de devant ont cinq lignes et demie : le premier des ongles internes est plus fort que les autres; il a six lignes de longueur et trois lignes de largeur à sa naissance; ceux des pieds de derrière ont cinq lignes. Le tronçon de la queue a onze pouces, il est couvert d’un petit poil jaunâtre tirant sur le gris ; le dessus de la queue a quelques nuances de brun, et son extrémité est noire.

Plusieurs personnes m’ont assuré qu’il y a de plus dans l’intérieur des terres de la Guiane, surtout dans les grands bois du canton d’Oyapock, une autre espèce de chiens des bois, plus petite que la précédente, dont le poil est noir et fort long, la tête très-grosse et le museau plus allongé ; les sauvages élèvent ces animaux pour la chasse des agoutis et des acouchis. Ces petits chiens des bois s’accouplent aussi avec les chiens d’Europe, et produisent des métis que les sauvages estiment beaucoup, parce qu’ils ont encore plus de talents pour la chasse que les chiens des bois.

Au reste, ces deux espèces chassent les agoutis, les pacas, etc.; ils s’en saisissent et les tuent; faute de gibier, ils montent sur les arbres dont ils aiment les fruits, tels que ceux du bois rouge, etc. Ils marchent par troupes de six ou sept; ils ne s’apprivoisent que difficilement, et conservent toujours un caractère de méchanceté.

L’ALCO.

l’alco.

Nous avons dit qu’il y avait au Pérou et au Mexique, avant l’arrivée des Européens, des animaux domestiques nommés alco, qui étaient de la grandeur et à peu près du même naturel que nos petits chiens, et que les Espagnols les avaient appelés chiens du Mexique, chiens du Pérou, par cette convenance et parce qu’ils ont le même attachement, la même fidélité pour leurs maîtres; en effet, l’espèce de ces animaux ne paraît pas être essentiellement différente de celle du chien, et d’ailleurs il se pourrait que le mot cdco fût un terme générique et non pas spécifique. Recchi nous a laissé la ligure d’un de ces alcos, qui s’appelait en langue mexicaine ylzcuinte porzotli; il était prodigieusement gras et probablement dénaturé par l’état de domesticité , et par une nourriture trop abondante; la tête est représentée si petite qu’elle n’a, pour ainsi dire, aucune proportion avec la grosseur du corps; il a les oreilles pendantes, autre signe de domesticité; le museau ressemble assez à celui d’un chien, tout le devant de la tête est blanc, et les oreilles sont en partie fauves ; le cou est si court qu’il n’y a point d’intervalle entre la tête et les épaules; le dos est arqué et couvert d’un poil jaune; la queue est blanche et courte, elle est pendante et ne descend pas plus bas que les cuisses; le ventre est gros et tendu, marqué de taches noires, avec six mamelles très-apparentes; les jambes et les pieds sont blancs, les doigts sont comme ceux du chien, et armés d’ongles longs et pointus®. Fabri, qui nous a donné cette description, conclut après une ti'ès-longue dissertation, que cet animal est le même que celui qu’on appelle alco, et je crois que son assertion est fondée; mais il ne faut pas la regarder comme exclusive, car il y a encore une autre race de chiens en Amérique à laquelle ce nom convient également; outre les chiens, dit Fernandès, que les Espagnols ont transportés d’Europe en Amérique, on y en trouve trois autres espèces qui sont assez semblables aux nôtres par la nature et les mœurs, et qui n’en diffèrent pas infiniment par la forme. Le premier et le plus grand de ces chiens américains est celui qu'on appelle xoloiztcuintli , souvent il a plus de trois coudées de longueur, et ce qui lui est particulier, c’est qu’il est tout nu et sans poil , il est seulement couvert d’une peau douce, unie, et marquée de taches jaunes et bleues. Le second est couvert de poil , et pour la grandeur est assez semblable à nos petits chiens de Malte; il est marqué de blanc, de noir et de jaune; il est singulier et agréable par sa difformité , ayant le dos bossu et le cou si court qu’il semble que sa tête sorte immédiatement des épaules ; on l’appelle michua-

a. Ytzcuinte porzotli. « Canis Mexicana .... Ad unguem animal quod Mc prostat, nanum,

pingue et mansuetum efflgiatnm , milii videtur illud esse quod Americam nomine communi.

Alco vocahant. » Hernand. Hist. Mex., p. 46G et 478 , flg. p. 466.

Voyez les notes des pages 481 et 482 du II« volume.

canons, du nom de son pays. Le troisième de ces chiens se nomme lechichi, il est assez semblable à nos petits chiens j mais il a la mine sauvage et triste. Les Américains en mangent la chair®.

En comparant ces témoignages de Fabri et de Fernandès, il est clair que le second chien, que ce dernier auteur appelle michuacanens , est le même que Vytzcuinte porzotU, et que cette espèce d’animal existait en effet en Amérique avant l’arrivée des Européens; il doit en être de même de la troisième espèce appelée lechichi. Je suis donc persuadé que le mot alco était un nom générique qui les désignait toutes deux, et peut-être encore d’autres races ou variétés que nous ne connaissons pas. Mais à l’égard de la première, il me paraît que Fernandès s’est trompé sur le nom et la chose; aucun auteur ne dit qu’il se trouve des chiens nus à la nouvelle Espagne; cette race de chiens, vulgairement appelés chiens rwm, vient des Indes et des autres pays les plus chauds de l’ancien continent, et il est probable que ceux que Fernandès a vus en Amérique y avaient été transportés, d’autant plus qu’il dit expressément qu’il avait vu cette espèce en Espagne avant son départ pour l’Amérique : ces deux raisons sont suffisantes pour qu’on doive présumer que ce chien nu n’en était pas originaire, mais qu’il y avait été transporté; et ce qui achève de le prouver, c’est que cet animal n’avait point de nom américain , et que Fernandès , pour lui en donner un, emprunte celui de xoloillzcuintU , qui est le nom du loup de Mexique; ainsi des trois espèces ou variétés de chiens américains, dont cet auteur fait mention, il n’en reste que deux que l’on désignait indifféremment par le nom à.' alco. Car indépendamment de l’alco gras et potelé, qui servait de chien bichon aux dames péruviennes, il y avait un alco maigre et à mine triste qu’on employait à la chasse; et il est très-possible que ces animaux, quoique de races très-différentes en apparence de celles de tous nos cliiens, soient cependant issus de la même souche. Les chiens de Laponie, de Sibérie, d’Islande, etc., ont dû passer comme les renards et les loups d’un continent à l’autre, et se dénaturer ensuite comme les autres chiens par le climat et la domesticité. Le premier alco dont le cou est si court se rapproche du chien d’Islande; et le tcchicki de la Nouvelle-Espagne est peut-être le même animal que le koupara’^ ou chien-crabe * de la Guiane, qui ressemble au renard par la figure, et au chacal par le poil; on l’a nommé chien-crabe parce qu’il se nourrit principalement de crabes et d’autres crustacés. Je n’ai vu qu’une peau de cet animal de la Guiane, et je ne suis pas en état de décider s’il est d’une espèce particulière, ou si l’on doit le rapporter à celles du chien, du renard ou du chacal.

a. Fernandès. Uisl. anim. nov. Ilisp., p. c et 7, cap. xx; etp. 10, cap. xxi.

h. Canis férus, major, cancrosus , vulgo dklus Koupara. Barrère , Essai d'ilist. nai. de la France équin. , p. 149.

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