LE SANGLIER D’AFRIQUE
« Qand on le regarde de front, on croit voir quatre oreilles sur une tête qui « ne ressemble à celle d’aucun autre animal connu, et qui inspire de la « crainte par la grandeur de ses défenses. MM. Pallas® et ’Wosmaër^ qui « nous en ont donné une bonne description , disent qu’il était fort doux et « très-apprivoisé quand il arriva en Hollande : comme il avait été plusieurs « mois sur un vaisseau et qu’il avait été pris assez jeune, il était presque « devenu domestique -, cependant si on le poursuivait, et s’il ne connaissait « pas les gens, il se retirait lentement en arrière, en présentant le front « d’un air menaçant, et ceux-là même qu’il voyait tous les jours devaient U s’en défier. L’homme à qui la garde en était confiée en a fait une triste « expérience : cet animal se mit un jour de mauvaise humeur contre lui, « et d’un coup de ses défenses il lui fit une large blessure à la cuisse dont il « mourut le lendemain. Pour prévenir de pareils acccidents dans la suite, « on fut obligé de l’ôter de la ménagerie et de le tenir dans un endroit « renfermé où personne ne pouvait en approcher. Il est mort au bout d’une « année, et sa dépouille se voit dans le Cabinet d’histoire naturelle du « prince d’Orange. Celui qui l’a remplacé, et qui est actuellement dans la « même ménagerie, est encore fort jeune; ses défenses n’ont guère plus de « deux pouces de longueur. Quand on le laisse sortir du lieu où on le ren- « ferme, il témoigne sa joie par des bonds et des sauts, et en courant avec « beaucoup plus d’agilité que nos cochons; il tient alors sa queue élevée et « fort droite. C’est pour cela sans doute que les habitants du Cap lui ont « donné le nom de hartlooper, ou de coureur.
« On ne peut pas douter que cet animal ne fasse un genre très-distinct « de ceux qui ont été connus jusqu’à présent dans la race des cochons : « quoiqu’il leur ressemble par le corps, le défaut de dents incisives et la « singulière configuration de sa tête sont des caractères distinctifs trop « marqués pour qu’on puisse les attribuer aux changements opérés par le « climat, et cela d’autant plus qu’il y a en Afrique des cochons qui ne dif- «fèrenten rien des nôtres que par la taille, qui est plus petite. Ce qui « confirme ce que je dis ici, c’est qu’il ne paraît pas qu’il puisse multi- « plier avec nos cochons. Du moins a-t-on lieu de le présumer par l’expé-
rience qu’on en a faite. On lui donna une truie de Guinée : après qu’il « l’eut flairée pendant quelque temps, il la poursuivit jusqu’à ce qu’il la « tînt dans un endroit d’où elle ne pouvait pas s’échapper, et là il l’éventra « d’un coup de dents. Il ne fit pas meilleur accueil à une truie ordinaire « qu’on lui présenta quelque temps après; il la maltraita si fort, qu’il fallut « bientôt la retirer pour lui sauver la vie.
« Il est étonnant que cet animal , qui, comme je l’ai remarqué, paraît « n’être pas rare dans les lieux dont il est originaire, n’ait point été décrit
a. Voyez Pallas : Miscellanea zoologica, et ejusdem Spicilegia zoologica : fascicidus secundus.
b. Voyez Beschryving van een Africaavsch Breedsnentig Varken, door A. Wosmaër.
ADDITIONS
« par aucun voyageur, ou que, s’ils en ont parlé, ce soit en termes si vagues « qu’on ne peut s’en former aucune idée. Flacourt® dit qu’il y a à Mada- « gascar des sangliers qui ont deux cornes à côté du nez qui sont comme « deux callosités*, et que ces animaux sont presque aussi dangereux qu’en « France. M. de Buffon ^ croit qu’il s’agit, dans ce passage, du babiroussa, « et peut-être a-t-il raison; peut-être aussi y est-il question de notre san- « glier : ces cornes, qui ressemblent à deux callosités, peuvent aussi bien « être les défenses de ce sanglier que celles du babiroussa, mais très-mal « décrites; et ce que Flaeourt ajoute , que ces animaux sont dangereux, « semble mieux convenir à notre sanglier afrieain. M. Adanson**, en par- « lant d’un sanglier qu’il a vu au Sénégal, s’exprime en ces termes : « J’a- « perçus, dit-il, un de ces énormes sangliers particuliers à l’Afrique, et « dont je ne sache pas qu’aucun naturaliste ait encore parlé. Il était noir « comme le sanglier d’Europe, mais d’une taille infiniment plus haute. Il « avait quatre grandes défenses, dont les deux supérieures étaient recour- « bées en demi-cercle vers le front, où elles imitaient les cornes que portent « d’autres animaux. » M. de Buffon suppose encore que M. Adanson a « voulu parler du babiroussa, et sans son autorité je serais porté à croire a que cet auteur a indiqué notre sanglier, car je ne comprends pas com- « ment il a pu dire qu’aucun naturaliste n’en a parlé, s’il a eu le babiroussa « en vue; il est trop versé dans l’histoire naturelle pour ignorer que cet « animal a été souvent décrit, et qu’on trouve la tête de son squelette dans « presque tous les Cabinets de l’Europe.
« Mais peut-être aussi y a-t-il en Afrique une autre espèce de sanglier « qui ne nous est pas encore connue, et qui est celle qui a été aperçue par « M. Adanson. Ce qui me le fait soupçonner est la description que M. Dau- « benton a donnée d’une partie des mâchoires d’un sanglier du cap Vert : « ce qu’il en dit prouve clairement qu’il diffère de nos sangliers, et serait « tout à fait applicable à celui dont il est ici question, s’il n’y avait pas des « dents incisives dans chacune de ces mâchoires ^ »
Je souscris bien volontiers à la plupart des réflexions que fait ici M. Allamand : seulement je persiste à croire, comme il l’a cru d’abord lui-même, que le sanglier du Cap dont nous avons parlé, et des mâchoires duquel M. Daubenton a donné la description, est le même animal que celui-ci, quoiqu’il n’eùt point de dents incisives; il n’y a aucun genre d’animaux où l’ordre et le nombre des dents varient plus que dans le cochon. Cette différence seule ne me paraît donc pas suffisante pour faire deux espèces dis-
a. Histoire de la grande île de Madagascar, page 132.
b. Histoire naturelle du Sénégal, par Adanson, page 76 du Voyage.
1. Voyez la note 2 delà page 404 du volume. — Voyez aussi la note de la page 480 du présent volume.