DU TAPIR OU MAÏPOURI
Cet animal , qu’on peut regarder comme l’éléphant du Nouveau-Monde , ne le représente néanmoins que très-imparfaitement par la forme, et en approche encore moins par la grandeur. Nous avons eu ici l’animal vivant, auquel notre climat ne convient guère, car après son arrivée il n’a vécu ■que très-peu de temps à Paris entre les mains du sieur Rugiéri, qui cependant en avait beaucoup de soin.
L’espèce de trompe qu’il porte au bout du nez n’est qu’un vestige ou rudiment de celle de l’éléphant; c’est le seul caractère de conformation par lequel on puisse dire que le tapir ressemble à l’éléphant. M. de la Borde , médecin du Roi à Cayenne , qui cultive avec succès différentes parties de l’histoire naturelle, m’écrit que le tapir est en effet le plus gros de tous les quadrupèdes de l’Amérique méridionale, et qu’il y en a qui pèsent jusqu’à cinq cents livres : or, ce poids est dix fois moindre que celui d’un éléphant de taille ordinaire, et l’on n’aurait jamais pensé à comparer deux animaux aussi disproportionnés, si le tapir, indépendamment de cette espèce de trompe, n’avait pas quelques habitudes semblables à celles de l’éléphant. R va très-souvent à l’eau pour se baigner et non pour y prendre du poisson, dont il ne mange jamais, car il se nourrit d’herbes comme l’éléphant, et de feuilles d’arbrisseaux : il ne produit aussi qu’un petit.
Ces animaux fuient de même le voisinage des lieux habités, et demeurent aux environs des marécages et des rivières, qu’ils traversent souvent pendant le jour et même pendant la nuit. La femelle se fait suivre par son petit, et l’accoutume de bonne heure à entrer dans l’eau, où il plonge et joue devant sa mère, qui semble lui donner des leçons pour cet exercice; le père n’a point de part à l’éducation , car l’on trouve les mâles toujours seuls, à l’exception du temps où les femelles sont en chaleur.
L’espèce en est assez nombreuse dans l’intérieur des terres de la Guiane, et il en vient de temps en temps dans les bois qui sont à quelque distance de Cayenne. Quand on les chasse, ils se réfugient dans l’eau, où il est aisé de les tirer; mais, quoiqu’ils soient d’un naturel tranquille et doux, ils deviennent dangereux lorsqu’on les blesse : on en a vu se jeter sur le canot d’où le coup était parti, pour tâcher de se venger en le renversant; il faut aussi s’en garantir dans les forêts; ils y font des sentiers, ou plutôt d’assez larges chemins battus par leurs fréquentes allées et venues, car ils ont l’habitude de passer et repasser toujours par les mêmes lieux , et il est à craindre de se trouver sur ces chemins, dont ils ne se détournent jamais ,
• Voyez la nomenclature et le nota de la page 291 du III« volume.
ADDITIONS
parce que leur allure est brusque, et que, sans chercher à offenser, ils heurtent rudement tout ce qui se rencontre devant eiix“. Les terres voisines du haut des rivières de la Guiane sont habitées par un assez grand nombre de tapirs, et les bords des eaux sont coupés par les sentiers qu’ils y pratiquent; ces chemins sont si frayés que les lieux les plus déserts semblent, au premier coup d’œil, être peuplés et fréquentés par les hommes. Au reste, on dresse des chiens pour chasser ces animaux sur terre et pour les suivre dans l’eau : mais comme ils ont la peau très-ferme et très-épaisse, il est rare qu’on les tue du premier coup de fusil.
Les tapirs n’ont pas d’autre cri qu’une espèce de sifflet vif et aigu que les chasseurs et les sauvages imitent assez parfaitement pour les faire approcher et les tirer de près; on ne les voit guère s’écarter des cantons qu’ils ont adoptés. Ils courent lourdement et lentement; ils n’attaquent ni les hommes ni les animaux, à moins que les chiens ne les approchent de trop près, car dans ce cas ils se défendent avec les dents et les tuent.
La mère tapir paraît avoir grand soin de son petit; non-seulement elle lui apprend à nager, jouer et plonger dans l’eau, mais encore, lorsqu’elle est à terre, elle s’en fait constamment accompagner ou suivre, et si le petit reste en ai-rière, elle retourne de temps en temps sa trompe, dans laquelle est placé l’organe de l’odorat, pour sentir s’il suit ou s’il est trop éloigné, et dans ce cas elle l’appelle et l’attend pour se remettre en marche.
On en élève quelques-uns à Cayenne en domesticité; ils vont partout sans faire de mal : ils mangent du pain, de la cassave, des fruits; ils aiment qu’on les caresse et sont grossièrement familiers, car ils ont un air pesant et lourd, à peu près comme le cochon. Quelquefois ils vont pendant le jour dans les bois, et reviennent le soir à la maison : néanmoins il arrive souvent, lorsqu’on leur laisse cette liberté, qu’ils en abusent et ne reviennent plus. Leur chair se mange, mais n’est pas d’un bon goût; elle est pesante, semblable, pour la couleur et par l’odeur, à celle du cerf. Les seuls morceaux assez bons sont les pieds et le dessus du cou.
M. Bajon, chirurgien du Roi à Cayenne, a envoyé à l’Académie des Sciences, en 1774, un mémoire au sujet de cet animal. Nous croyons devoir donner par extrait les bonnes observations de M. Bajon, et faire remarquer en même temps deux méprises qui nous paraissent s’être glissées dans son écrit, qui d’ailleurs mérite des éloges.
a. Un voyageur m’a raconté qu’il avait failli d’être la victime de son peu d’expérience à ce sujet; que dans un voyage par terre, il avait attaclié son hamac à deux arbres pour y passer la nuit, et que le hamac traversait un chemin battu par les tapirs. Vers les neuf à dix heures du soir, il entendit un grand bruit dans la foret , c’était un tapir qui venait de son côté; il n’eut que le temps de se jeter hors de son hamac et de se serrer contre un arbre. L’animal ne s’arrêta point, il fit sauter le hamac aux branches et froissa cet homme contre l’arbre ; ensuite sans se détourner de son sentier battu , il passa au milieu de quelques nègres qui dormaient à terre auprès d’un grand feu , et il ne leur fit aucun mal.
LE TAPIR
« La figure de cet animal, dit M, Bajon , approche en général de celle du « cochon; il est cependant de la hauteur d’un petit mulet, ayant le corps « extrêmement épais, porté sur des jambes très-courtes; il est couvert de « poils* plus gros, plus longs que ceux de l’âne ou du cheval, mais plus fins « et plus courts que les soies du cochon, et beaucoup moins épais. Il a une « crinière dont les crins, toujours droits, ne sont qu’un peu plus longs que « les poils du reste du corps; elle s’étend depuis le sommet de la tôle jus- « qu’au commencement des épaules. La tête est grosse et un peu allongée, « les yeux sont petits et très-noirs, les oreilles courtes, ayant pour la forme « quelque rapport avec celles du cochon ; il porte au bout de sa mâchoire « supérieure une trompe d’environ un pied de long, dont les mouvements « sont très-souples, et dans laquelle réside l’organe de l’odorat; il s’en sert, « comme l’éléphant, pour ramasser des fruits, qui font une partie de sa « nourriture; les deux ouvertures des narines partent de l’extrémité de la « trompe; sa queue est très-petite, n’ayant que deux pouces de long : elle « est presque sans poils.
« Le poil du corps est d’un brun légèrement foncé, les jambes sont « courtes et grosses, les pieds sont aussi fort larges et un peu ronds; les « pieds de devant ont quatre doigts, et ceux de derrière n’en ont que trois : « tous ces doigts sont enveloppés d’une corne dure et épaisse; la tête, quoi- « que fort grosse, contient un très-petit cerveau ; les mâchoires sont fort « allongées et garnies de dents, dont le nombre ordinaire est de quarante^ : « cependant il y en a quelquefois plus et quelquefois moins; les dents « incisives sont tranchantes, et c’est dans celles-ci qu’on observe de la « variété dans le nombre. Après les incisives on trouve une dent canine « de chaque côté, tant supérieurement qu'inférieurement , qui a beaucoup « de rapport aux défenses du sanglier. On trouve ensuite un petit espace « dégarni de dents, et les molaires suivent après, qui sont très-grosses et « ont des surfaces fort étendues.
« En disséquant le tapir ou maïpouri, la première chose qui m’avait « frappé, continue M. Bajon, c’est de voir qu’il est animal ruminant... Les « pieds et les dents du maïpouri n’ont pourtant aucun rapport avec ceux de « nos animaux ruminants... Cependant le maïpouri a trois poches ou esto- « macs considérables qui communément sont fort pleins, surtout le pre- « mier, que j’ai toujours trouvé comme un ballon... Cet estomac répond à « la panse du bœuf, mais ici le réseau ou bonnet n’est presque point dis- « tinct, de sorte que ces deux parties n’en font qu’une. Le deuxième esto- « mac, nommé le feuillet, est aussi fort considérable, et ressemble beaucoup « à celui du bœuf, avec cette différence que les feuillets en sont beaucoup
1. Ce fapîV, couvert de poils , est le tapir des Cordillères. (Voyez la nomenclature et le nota de la page 291 du lU® volume. ) La peau du tapir ordinaire est presque nue.