‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 301 sur 392 · Voyez la note de la page 433 du III® volume · texte numérisé non relu

Voyez la note de la page 433 du III® volume

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« Le lama de la seconde espèce est Yalpaca. Cet animal ressemble en « général au lama, mais il en diffère en ce qu’il est plus bas de Jambes et «beaucoup plus large de corps; l’alpaca est absolument sauvage et se « trouve en compagnie des vigognes; sa laine est plus fournie et beaucoup « plus fine que celle du lama, aussi est-elle plus estimée.

« La troisième espèce est la vigogne’, qui est encore semblable au lama, « à la réserve qu’elle est bien plus petite; elle est comme l’alpaca tout à « fait sauvage. Quelques personnes de Lima en nourrissent par rareté et « par pure curiosité (mais on ignore si dans cet état ces animaux se mul- « tiplient et même s’ils s’accouplent). Les vigognes dans cet état de capti- « vité, mangent à peu près de tout ce qu’on leur présente, du maïs ou blé « de Turquie, du pain, et toutes sortes d’herbes.

« La laine de la vigogne est encore plus fine que celle de l’alpaca, et ce « n’est que pour avoir sa dépouille qu’on lui fait la guerre; il y a dans sa « toison trois sortes de laine : celle du dos, plus foncée et plus fine, est la « plus estimée; ensuite celle des flancs, qui est d’une couleur plus claire; « et la moins appréciée est celle du ventre, qui est argentée. On distingue « dans le commerce ces trois sortes de laine par la différence de leur prix.

« Les vigognes vont toujours par troupes assez nombreuses ; elles se tien- « lient sur la croupe des montagnes de Cusco, de Potosi et du Tucuman, « dans des rochers âpres et des lieux sauvages; elles descendent dans les « vallons pour paître. Lorsqu’on veut les chasser, on recherche leurs pas ou « leurs crottes qui indiquent les endroits où on peut les trouver, car ces « animaux ont la propreté et l’instinct d’aller déposer leur crottin dans le « même tas... On commence par tendre des cordes dans les endroits par où « elles pourraient s’échapper; on attache de distance en distance à ces « cordes des chiffons d’étoffes de différentes couleurs; cet animal est si « timide qu’il n’ose franchir cette faible barrière; les chasseurs font grand « bruit et tâchent de pousser les vigognes contre quelques rochers qu’elles « ne puissent surmonter; l’extrême timidité de cet animal l’empêche de « tourner la tête vers ceux qui le poursuivent; dans cet étal il se laisse « prendre par les jambes de derrière, et l’on est sùr de n’en pas manquer « un; on a la cruauté de massacrer la troupe entière sur le lieu. Il y a des « ordonnances qui défendent ces tueries, mais elles ne sont pas observées. « Il serait cependant aisé de les tondre lorsqu’ils sont pris, et de se ména- « ger une nouvelle laine pour l’année suivante : ces chasses produisent « ordinairement de cinq cents à mille peaux de vigognes; quand les chas- « seurs ont le malheur de trouver quelque alpaca dans leur battue, leur « chasse est perdue; cet animal, plus hardi, sauve immanquablement les

1 . Le lama , V alpaca et la vigogne , sont , en effet, trois espèoes distinctes. 11 y a même une quatrième espèce à ajouter à ces trois-là, selon M. de Humboldt : le guanaco. (Voyez la note 2 de la page 432 du llle volume )

DE LA VIGOGNE

« vigognes; il franchit la corde sans s’effrayer ni s’embarrasser des chiffons « qui llottent, rompt l’enceinte et les vigognes le suivent.

«Dans toutes les Cordillères du nord de Lima, en se rapprochant de « Quito, on ne trouve plus ni lamas, ni alpacas, ni vigognes dans l’état « sauvage; cependant le lama domestique est fort commun à Quito, où on « le charge et on l’emploie pour tous les ouvrages de la campagne.

« Si on voulait se procurer des vigognes en vie de la côte du sud du « Pérou, il faudrait les faire descendre des provinces de Cusco ou Potosi au « port d’Arica; là on les embarquerait pour l’Europe : mais la navigation « depuis la mer du Sud, par le cap de Horn, est si longue et sujette à tant « d’événements qu’il serait peut-être très-difficile de les conserver pendant « la traversée; le meilleur expédient et le plus sûr serait d’envoyer un bâti- « ment exprès dans la rivière de la Plata; les vigognes qu’on aurait fait « prendre, sans les maltraiter, dans la province de Tucuman, se trouve- « raient très à portée de descendre à Buenos-Ayres et d’y être embarquées; « mais il serait difficile de trouver à Buenos-Ayres un bâtiment de retour « préparé et arrangé pour le transport de trois ou quatre douzaines de «vigognes; il n’en coûterait pas davantage pour l’armement en Europe « d’un bâtiment destiné tout exprès pour cette commission que pour le fret « d’un navire trouvé par hasard à Buenos-Ayres.

« Il faudrait en conséquence charger une maison de commerce à Cadix « de faire armer un bâtiment espagnol pour la rivière de la Plata ; ce bâti- « ment, qui serait chargé en marchandises permises pour le compte du « commerce, ne ferait aucun tort aux finances d’Espagne; on demanderait « seulement la permission d’y mettre à bord un ou deux hommes chargés « de la commission des vigognes pour le retour; ces hommes seront munis « de passe-ports et de recommandations efficaces du ministère d’Espagne « pour les gouverneurs du pays, afin qu’ils soient aidés dans l’objet et pour « le succès de leur commission. Il faut nécessairement que de Buenos- « Ayres on donne ordre à Santa-Cruz de la Sierra pour que des montagnes « de Tucuman on y amène en vie trois ou quatre douzaines de vigognes « femelles avec une demi-douzaine de mâles, quelques alpacas et quelques «lamas, moitié mâles et moitié femelles. Le bâtiment sera arrangé de « manière à les y recevoir et à les y placer commodément; c’est pour cela « qu’il faudrait lui défendre de prendre aucune autre marchandise en « retour, et lui ordonner de se rendre d’abord à Cadix, où les vigognes se « reposeraient, et d’où l’on pourrait ensuite les transporter en France... Une « pareille expédition, dans les termes qu’on vient de la projeter, ne saurait « être fort coûteuse... On pourrait même donner ordre aux officiers de la « marine du Roi, ainsi qu’à tous les bâtiments qui reviennent de l’île de « France et de l’Inde, que si par hasard ils sont jetés sur les côtes de l’Amé- « rique et obligés d’y chercher un abri, de préférer la relâche dans la

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« rivière de la Plata. Pendant qu’on serait occupé aux réparations du vais- « seau, il faudrait ne rien épargner avec les gens du pays pour obtenir « quelques vigognes en vie, mâles et femelles, ainsi que quelques lamas et « quelques alpacas -, on trouvera à Montevideo des Indiens qui font trente à « quarante lieues par jour, qui iront à Santa-Cruz de la Sierra, et qui s’ac- « quitteront fort bien de la commission... Cela serait d’autant plus facile que « les vaisseaux français qui reviennent de l’île de France ou de l’Inde peu- « vent relâcher à Montevideo, au lieu d’aller à Sainte-Catherine, sur la côte « du Brésil, comme il leur arrive très-souvent. Le ministre, qui aurait con- « tribué à enrichir le royaume d’un animal aussi utile, pourrait s’en applau- « dir comme de la conquête la plus importante. Il est surprenant que les « jésuites n’aient jamais songé à essayer de naturaliser les vigognes en « Europe, eux qui, maîtres du Tucuman et du Paraguai, possédaient ce « trésor au milieu de leurs missions et de leurs plus beaux établisse- « ments. »

Ce mémoire intéressant de M. l’abbé Béliardy m’ayant été communiqué, j’en fis part à mon digne et respectable ami M. de Tolozan , intendant du commerce, qui dans toutes les occasions agit avec zèle pour le bien public; il a donc cru devoir consulter, sur ce mémoire et sur te projet qu’il contient, un homme intelligent (M. de la Folie, inspecteur général des manufactures ), et voici les observations qu’il a faites à ce sujet :

« L’auteur du mémoire, animé d’un zèle très-louable, dit M. de la Folie, « propose comme une grande conquête à faire par un ministre la popula- « tion des lamas, alpacas et vigognes en France ; mais il me permettra les « réflexions suivantes :

« Les lamas, ainsi nommés par les Péruviens, et carneros de la terra « par les Espagnols, sont de bons animaux domestiques, tels que l’auteur « l’annonce. On observe seulement qu’ils ne peuvent point marcher pen- « dant la nuit avec leurs charges : c’est la raison qui détermina les Espace gnols à se servir de mulets et de chevaux. Au reste, ne considérons point <( ces animaux comme bêtes de charge ( nos ânes de France sont bien pré- « férables) ; le point essentiel est leur toison : non-seulement leur laine est ce très-inférieure à celle des vigognes, comme l’observe l’auteur, mais elle « a une odeur forte et désagréable qu’il est difficile d’enlever.

« La laine de l’alpaca est en effet, comme il le dit, bien supérieure à celle « du lama; on la confond tous les jours avec celle de la vigogne, et il est « rare que cette dernière n’en soit pas mêlée.

c( Le lama s’apprivoise très-bien , comme l’observe l’auteur, mais on lui (( objecte que les Espagnols ont fait beaucoup d’essais chez eux pour y na- (( turaliser les alpacas et les vigognes. L’auteur, qui prétend le contraire, c( if a pas eu à cet égard des éclaircissements fidèles. Plusieurs fois on a ce fait venir en Espagne une quantité de ces animaux, et on a tenté de les

DE LA VIGOGNE

« faire peupler; les épreuves qu’on a multipliées à cet égard ont été abso- « lument infructueuses; ces animaux sont tous morts, et c’est ce qui est « cause qu’on a depuis longtemps abandonné ces expériences.

« Il y aurait donc bien à craindre que ces animaux n’éprouvassent le « même sort en France; ils sont accoutumés dans leur pays à une nour- « riture particulière; cette nourriture est une espèce de jonc très- fin , « appelé ycho , et peut-être nos herbes de pâturages n’ont-ellcs pas les « mêmes qualités, les mêmes principes nutritifs en plus ou en moins.

« La laine de vigogne fait de belles étoffes, mais qui ne durent pas autant « que celles qui sont faites avec de la laine des brebis. »

Ayant reçu cette réponse satisfaisante à plusieurs égards, et qui conflrme l’existence réelle d’une troisième espèce, c’est-à-dire de l’alpaca, dans le genre du lama, mais qui semble fonder quelques doutes sur la possibilité d’élever ces animaux, ainsi que la vigogne en Europe, je l’ai communiquée, avec le mémoire précédent de M. Béliardy, à plusieurs personnes instruites, et particulièrement à M. l’abbé Bexon, qui a fait sur cela les observations suivantes :

« Je remarque , dit-il, que le lama vit dans les vallées basses et chaudes « du Pérou, aussi bien que dans la partie la plus froide de la Sierra, et « que par conséquent ce n’est pas la température de notre climat qui pour- « rait faire obstacle et l’empêcher de s’y habituer.

« A le considérer comme animal de monture, son pas est si doux que « l’on s’en sert de préférence au cheval et à l’âne ; il paraît de plus qu’il « vit aussi durement que l’âne, d’une manière aussi agreste, et sans exiger « plus de soins.

« Il semble que les Espagnols eux-mêmes ne savent pas faire le meilleur c< ou le plus bel emploi de la laine du lama, puisqu’il est dit que, quoique « cette laine soit plus belle que celle de nos brebis, et aussi douce que la « soie, on l’emploie aux mêmes usages auxquels nous employons le crin.

« L’alpaca, espèce intermédiaire entre le lama et la vigogne, et jusqu’ici « peu connue, même des naturalistes, est encore entièrement sauvage : « néanmoins c’est peut-être, des trois animaux péruviens, celui dont la « conquête serait la plus intéressante, puisque avec une laine plus fournie « et beaucoup plus fine que celle du lama, l’alpaca paraît avoir une con- « stitution plus forte et plus robuste que celle de la vigogne.

« La facilité avec laquelle se sont nourries les vigognes privées que l’on «a eues par curiosité à Lima, mangeant du maïs, du pain et de toutes « sortes d’herbes, garantit celle qu’on trouverait à faire en grand l’éduca- (( lion de ces animaux : une négligence inconcevable nous laisse ignorer « si les vigognes privées que l’on a eues jusqu’ici ont produit en domes- « ticité ; mais je ne fais aucun doute que cet animal , social par instinct , « faible par nature, et doué comme le mouton d’une timidité douce, ne se

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« plût en troupeaux rassemblés, et ne se propageât volontiers dans l’asile « d’un parc ou dans la paix d’une étable, et bien mieux que dans les vallons « sauvages, où leurs troupes fugitives tremblent sous la serre de l’oiseau « de proie ou à l’aspect du chasseur.

« La cruauté avec laquelle on nous dit que se font au Pérou les grandes « chasses, ou plutôt les grandes tueries de vigognes, est une raison de plus « de se hâter de sauver dans l’asile domestique une espèce précieuse que c( ces massacres auront bientôt détruite, ou du moins affaiblie au dernier « point.

(c Les dangers et les longueurs de la navigation par le cap Horn me « semblent, comme à M. Béliardy, être un grand obstacle à tirer les vigo- « gnes de la côte du Sud par Arica , Gusco ou Potosi j et la véritable route « pour amener ces animaux précieux serait en effet de les faire descendre « du Tucuman par Rio de la Plata jusqu’à Buénos-xAyres, où un bâtiment, « frété exprès et monté de gens entendus aux soins délicats qu’exigeraient « ces animaux dans la traversée, les amèneraient à Cadix, ou mieux encore « dans quelques-uns de nos ports les plus voisins des Pyrénées ou des « Cévennes, où il serait le plus convenable de commencer l’éducation de « ces animaux dans une région de l’air analogue à celle des Sierras, d’où « on les a fait descendre.

« Il me reste quelques remarques à faire sur la lettre de M. de la Folie, « qui ne me paraît offrir que des doutes assez peu fondés et des difficultés « assez légères.

« 1“ On a vu que si le cheval et l’âne l’emportent par la constance du ser- « vice sur le lama, celui-ci, à son tour, leur est préférable à d’autres égards, « et d’ailleurs l’objet est bien moins ici de considérer le lama comme bête « de somme, que de le regarder conjointement, avec la vigogne et l’alpaca, « comme bétail à toison.

« 2“ Qui peut nous assurer qu’on ait fait en Espagne beaucoup d’essais « pour naturaliser ces animaux, et les essais supposés faits, l’ont-ils été avec (( intelligence? Ce n’est point dans une plaine chaude, mais, comme nous « venons de l’insinuer, sur des croupes de montagnes voisines de la région « des neiges, qu’il faut faire retrouver aux vigognes un climat analogue à « leur climat natal.

« 3“ C’est moins des vigognes venues du Pérou que l’on pourrait espérer « de former des troupeaux que de leur race née en Europe, et c’est à obte- « nir cette race et à la multiplier qu’il faudrait diriger les premiers soins, « qui, sans doute, devraient être grands et continuels pour des animaux « délicats et aussi dépaysés.

« 4“ Quant à l’herbe ycho, il est difficile de croire qu’elle ne puisse pas « être remplacée par quelques-uns de nos gramens ou de nos joncs j mais « s'il le fallait absolument, je proposerais de transporter l’herbe ycho elle-

DE LA VIGOGNE

tt même ; il ne serait probablement pas plus difficile d’en faire le semis que « tout autre semis d’herbage, et il serait heureux d’acquérir une nouvelle « espèce de prairie artificielle avec une nouvelle espèce de troupeaux.

« 5® Et pour la crainte de voir dégénérer la toison de la vigogne trans- « plantée, elle paraît peu fondée -, il n’en est pas de la vigogne comme d’une « race domestique et factice perfectionnée, ou, si l’on veut, dégénérée tant « qu’elle peut l’être, telle que la chèvre d’Angora, qui, en effet, quand on « la transporte hors de la Syrie, perd en peu de temps sa beauté ; la vigogne « est dans l’état sauvage, elle ne possède que ce que lui a donné la nature, « et que la domesticité pourrait sans doute, comme dans toute autre espèce, « perfectionner pour notre usage. »

J’adopte entièrement ces réflexions très-justes de M. l’abbé Bexon, et je persiste à croire qu’il est aussi possible qu’il serait important de naturaliser chez nous ces trois espèces d’animaux si utiles au Pérou et qui paraissent si disposés à la domesticité.

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