IV
ADDITIONS
manière très-incorrecte par les autres naturalistes. Il paraît que cet animal, qui n’est commun que dans les parties orientales de l’Asie, pourrait s’habituer et peut-être même se propager dans nos climats, car il n’exige pas des soins trop recherchés; il a vécu pendant trois ans dans un parc deM. le duc de la Vrillière, à l’Ermitage, près de Versailles, où il n’est arrivé qu’au mois de juin 1772, après avoir été trois autres années en chemin : ainsi voilà six années de captivité et de malaise, pendant lesquelles il s’est très-bien soutenu , et il n’est pas mort de dépérissement, mais d’une maladie accidentelle. On avait recommandé de le nourrir avec du riz crevé dans l’eau, de la mie de pain mêlée avec de la mousse prise sur le tronc et les branches de chêne; on a suivi exactement cette recette, il s’est toujours bien porté, et sa mort, en avril 1775, n’a été causée que par une égagropile, c’est-à-dire par une pelote ou gobbe de son propre poil qu’il avait détaché en se léchant et qu’il avait avalé. M. Daubenton, de l’Académie des Sciences, qui a disséqué cet animal, a trouvé celle pelote dans la caillette, à l’orifice du pylore. Il ne craignait pas beaucoup le froid ; néanmoins, pour l’en garantir, on le tenait en hiver dans une orangerie, et pendant toute cette saison il n’avait point d’odeur de musc, mais il en répandait une assez forte en été, surtout dans les jours les plus chauds ; lorsqu’il était en liberté, il ne marchait pas à pas comptés, mais courait en sautant, à peu près comme un lièvre.
Voici la description de cet animal, que M. de Sève a faite avec exactitude.
Le musc est un animal d’une jolie figure ; il a deux pieds trois pouces de longueur, vingt pouces de hauteur au train de derrière et dix-neuf pouces six lignes à celui de devant; il est vif et léger à la course et dans tous ses mouvements ; ses jambes de derrière sont considérablement plus longues et plus fortes que celles de devant. La nature l’a armé de deux défenses de chaque côté de la mâchoire supérieure, qui sont larges, dirigées en bas et recourbées en arrière; elles sont tranchantes sur leur bord postérieur en finissant en pointe; leur longueur au-dessous de la lèvre est de dix-huit lignes, et leur largeur d’une ligne et demie; elles sont de couleur blanche, et leur substance est une sorte d’ivoire; les yeux sont grands à proportion du corps, et l’iris est d’un brun roux; le bord des paupières est de couleur noire, ainsi que les naseaux ; les oreilles sont grandes et larges, elles ont quatre pouces de hauteur sur deux pouces quatre ou cinq lignes de largeur; elles sont garnies en dedans de grands poils d’un blanc mêlé de grisâtre et eii dessus de poils noirs roussâtres mêlés de gris, comme celui du front et du nez; le noir du front est relevé par une tache blanche qui se trouve au milieu; il y a du fauve jaunâtre au-dessus et au-dessous des yeux, mais le reste de la tête paraît d’un gris d’ardoise, parce que le poil y est mélangé de noir et de blanc, comme celui du cou, où il y a de plus quelques légères
IDÜ MUSC.
teintes de fauve; les épaules et les jambes de devant sont d’un brun noir, ainsi que les pieds ; mais cette couleur noire est moins foncée sur les cuisses et les jambes de derrière, où il y a quelques teintes de fauve ; les pieds sont petits, ceux de devant ont deux ergots qui touchent la terre et qui sont situés au talon; les sabots des pieds de derrière sont inégaux en longueur, l’intérieur étant considérablement plus long que l’extérieur; il en est de même des ergots, dont l’interne est aussi bien plus long que l’externe; tous les sabots des pieds, qui sont fendus comme ceux des chèvres, sont de couleur noire, ainsi que les ergots; le poil du dessus, du dessous et des côtés du corps est noirâtre, mélangé de teintes fauves et même de roussâtre en quelques endroits, parce qu’en général les poils, et surtout les plus longs, sont blancs sur la plus grande partie de leur longueur, tandis que leur extrémité est brune, noire ou de couleur fauve ; les crottes de cet animal sont trèspetites, d’un brun luisant et de forme allongée, et n’ont aucune odeur, et le parfum que l’animal répand dans sa cabane n’est guère plus fort que l’odeur d’une civette. Au reste, le musc paraît être un animal fort doux, mais en même temps timide et craintif ; il est remuant et très-agile dans ses mouvements, et il paraissait se plaire à sauter et à s’élancer contre un mur qui lui servait de point d’appui pour le renvoyer à l’opposite.
Comme M. Daubenton a donné à l’Académie des Sciences" un bon mémoire au sujet de cet animal, nous croyons devoir en rapporter ici l’extrait :
« L’odeur forte et pénétrante du musc, dit-il , est trop sensible pour que « ce parfum n’ait pas été remarqué en même temps que l’animal qui le « porte ; aussi leur a-t-on donné à tous les deux le même nom de musc. Cet « animal se trouve dans les royaumes de Boutan et de ïunquin, à la Chine « et dans la Tartarie chinoise, et même dans quelques parties de la Tar- « tarie moscovite. Je crois que de temps immémorial il a été recherché par « les habitants de ces contrées, parce que sa chair est très-bonne à manger, « et que son parfum a toujours dû faire un commerce; mais on ne sait pas en « quel temps le musc a commencé à être connu en Europe, et même dans la « partie occidentale de l’Asie. 11 ne paraît pas que les Grecs ni les Romains « aient eu connaissance de ce parfum, puisque Aristote ni Pline n’en ont « fait aucune mention dans leurs écrits. Les auteurs arabes sont les pre- « miers qui en aient parlé; Sérapion donna une description de cet animal « dans le viu® siècle...
« Je l'ai vu, au mois de juillet 1772, dans un parc de M. de la Yrillière, « à Versailles : l’odeur du musc qui se répandait de temps en temps, silice vaut la direction du vent autour de l’enceinte où était le porte-musc, c( aurait pu me servir de guide pour trouver cet animal. Dès que je l’aperçus
a. Mémoires de l’Académie des Sciences^ année 1772, seconde partie, p. 215 et suiv.
ADDITIONS
M je reconnus dans sa figure et dans ses attitudes beaucoup de ressem- (( blance avec le chevreuil , la gazelle et le chevrotain ; aucun animal de « ce genre n’a plus de légèreté, de souplesse et de vivacité dans les mou- « vements que le porte-musc; il ressemble encore aux animaux rumi- « nants en ce qu’il a les pieds fourchus et qu’il manque de dents incisives « à la mâchoire supérieure; mais on ne peut le comparer qu’au che- « vrotain pour les deux défenses ou longues dents canines qui tiennent à « la mâchoire de dessus, et sortent d’un pouce et demi au dehors des « lèvres.
« La substance de ces dents est une sorte d’ivoire , comme celle des « défenses du babiroussa et de plusieurs autres espèces d’animaux; mais les « défenses du porte-musc ont une forme très-particulière, elles ressemblent « à de petits couteaux courbes, placés au-dessous de la gueule et dirigés « obliquement de haut en bas, et de devant en arrière ; leur bord posté- « rieur est tranchant... ; je crois qu’il s’en sert à dilférents usages, suivant « les circonstances, soit pour couper les racines, soit pour se soutenir dans « des endroits où il ne peut pas trouver d’autre point d’appui, soit enfin c( pour se défendre ou pour attaquer...
« Le porte-musc n’a point de cornes ; les oreilles sont longues, droites et « très-mobiles ; les deux dents blanches qui sortent de la gueule et les ren- « flements qu’elles forment à la lèvre supérieure donnent à la physionomie « du porte-musc, vu de face, un air singulier, qui pourrait le faire distin- « guer de tout autre animal, à l’exception du chevrotain.
« Les couleurs du poil sont peu apparentes ; au lieu de couleur décidée, « il n’y a que des teintes de brun, de fauve et de blanchâtre, qui semblent « changer lorsqu’on regarde l’animal sous différents points de vue, parce « que les poils ne sont colorés en brun ou en fauve qu’à leur extrémité, le « reste est blanc et paraît plus ou moins à différents aspects... Il y a du « blanc et du noir sur les oreilles du porte-musc, et une étoile blanche au « milieu du front.
« Cette étoile me paraît être une sorte de livrée qui disparaîtra lorsque c< l’animal sera plus âgé; car je ne l’ai pas vue sur deux peaux de porte- « musc qui m’ont été adressées pour le Cabinet du Roi par M. le Monnier, « médecin du Roi, de la part de madame la comtesse de Marsan... Les deux « peaux dont il s’agit m’ont paru venir d’animaux adultes, l’un mâle et « l’autre femelle; les teintes des couleurs du poil y sont plus foncées que « sur le porte-musc vivant que je viens de décrire; il y a de plus sur la «face intérieure du cou deux bandes blanchâtres, larges d’environ un « pouce, qui s’étendent irrégulièrement le long du cou et qui forment une « sorte d’ovale allongé, en se rejoignant en avant sur la gorge, et en arrière « entre les jambes de devant.
« Le musc est renfermé dans une poche placée sous le ventre à l’endroit