SINGES DU NOUVEAU CONTINENT
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LES SAPAJOUS^* ET LES SAGOUINS
Nous passons actuellement d’un continent à l’autre; tous les animaux quadrumanes dont nous avons donné la description dans le volume précédent, et que nous avons compris sous les noms génériques de singes, babouins et guenons, appartiennent exclusivement à l’ancien continent, et tous ceux dont il nous reste à faire mention ne se trouvent, au contraire, que dans le Nouveau-Monde. Nous les distinguons d’abord par deux noms génériques, parce qu’on peut les diviser en deux classes : la première est celle des sapajous, et la seconde celle des sagouins; les uns et les autres ont les pieds conformés à peu près comme ceux des singes, des babouins et des guenons; mais ils diffèrent des singes en ce qu’ils ont des queues; ils diffèrent des babouins et des guenons en ce qu’ils n’ont ni poches au bas des joues ni callosités sur les fesses ; et enfin ils diffèrent de tous trois, c’est-à-dire des singes, des babouins et des guenons en ce que tous ceux-ci ont la cloison du nez mince, et les narines ouvertes à peu près comme celles de l’homme au-dessous du nez , au lieu que les sapajous et les sagouins ont cette cloison des narines fort large et fort épaisse, et les ouvertures des narines placées à côté et non pas au-dessous du nez ; ainsi les sapajous et les sagouins sont non-seulement spécifiquement, mais même génériquement différents des singes, des babouins et des guenons. Et lorsque ensuite on vient à les comparer entre eux, on trouve qu’ils diffèrent aussi par quelques caractères généraux ; car tous les sapajous ont la queue prenante, c’est-à-dire musclée de manière qu’ils peuvent s’en servir comme d’un doigt pour saisir et prendre ce qui leur plaît : cette queue qu’ils plient, qu’ils étendent, dont ils recoquillent ou développent le bout à leur
0. Sapajou, mot dérivé de cayouassou, nom de ces animaux au Brésü, et qui se prononce sajouassou.
b. Sagoin, sagouin, mot dérivé de cagui, qui se prononce sa g oui , et qui est le nom de ces auimaux dans leur pays natal au Brésil.
1. L’histoire des singes du nouveau continent commence le XV® volume de l’édition in-4® de l’Imprimerie royale, volume publié en 1767.
* Les sapajous (Cuv.).
** Les sakis (Cuv.).
LES SAPAJOUS ET LES SAGOUINS
volonté, et qui leur sert principalement à s’accrocher aux branches par son extrémité, est ordinairement dégarnie de poil en dessous et couverte d’une peau lisse. Les sagouins, au contraire, ont tous la queue proportionnellement plus longue que les sapajous, et en même temps ils l’ont entièrement velue, lâche et droite; en sorte qu’ils ne peuvent s’en servir en aucune manière, ni pour saisir, ni pour s’accrocher : cette différence est si apparente qu’elle suffit seule pour qu’on puisse toujours distinguer un sapajou d’un sagouin*.
Nous connaissons huit sapajous que nous croyons pouvoir réduire à cinq espèces : la première est ïouarine ou gouariba du Brésil ; ce sapajou est grand comme un renard , et il ne diffère de celui qu’on appelle alouate à Cayenne que par la couleur : l’ouarine a le poil noir et l’alouate l’a rouge, et comme ils se ressemblent à tous autres égards je n’en fais ici qu’une seule et même espèce; la seconde est le coaïta, qui est noir comme l’ouarine, mais qui n’est pas si grand, et dont Vexqiiima nous paraît être une variété; la troisième est le sajou ou sapajou proprement dit, qui est de petite taille, d’un poil brun, et qu’on connaît vulgairement sous le nom impropre de singe capucin; il y a dans cette espèce une variété que nous appellerons le sajou gris, et qui ne diffère du sajou brun que par cette différence du poil; la quatrième espèce est le saï, que les voyageurs ont appelé le pleureur, il est un peu plus grand que le sajou et il a le museau plus large : nous en connaissons deux qui ne diffèrent que par la couleur du poil; le premier est d’un brun noirâtre, et le second d’un roux blanchâtre; enfin la cinquième espèce est le saïmiri, qu’on appelle vulgairement le singe aurore ou sapajou orangé : celui-ci est le plus petit et le plus joli des sapajous.
Nous connaissons de même six espèces de sagouins : le premier et le plus grand de tous est le saki, qui a la queue couverte d’un poil si long et si touffu qu’on l’a nommé singe à queue de renard; il semble qu’il y ait variété dans cette espèce pour la grandeur; j’en ai vu deux qui paraissaient adultes, dont l’un était presque une fois plus grand que l’autre; le second sagouin est le tamarin; il est ordinairement noir avec les quatre pieds jaunes , mais il varie pour la couleur, car il s’en trouve de bruns mouchetés de jaune; le troisième est V ouistiti, qui est remarquable par les larges toupets de poil qui accompagnent sa face et par sa queue annelée; le quatrième est le marikina, qui a une crinière autour du cou et un flocon de poil au bout de la queue comme le lion, ce qui lui a fait donner le nom de petit-lion; le cinquième est Xepinche, qui a la face d’un beau noir, avec des poils blancs qui descendent du dessus et des côtés de la tête en forme
1. Cuvier divise, comme Buffon, les singes du nouveau continent en singes à queue prenante : les sapajous, et en singes à queue non prenante : les sakis. (Voyez la nomenclature ci-dessus.)
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LES SAPAJOUS ET LES SAGOUINS
de cheveux longs et lisses j le sixième et le dernier est le mico, qui est le plus Joli de tous, dont le poil est d’un blond argentin, et qui a la face colorée d’un rouge aussi vif que du vermillon. Nous allons donner l’iiisloire et la description de ehacun de ces sapajous et de ces sagouins, dont la plupart n’étaient ni dénommés, ni déerits, ni connus.
L’OUARINE“* ET L’ALOUATE/**
L’ouarine et l’alouate sont les plus grands animaux quadrumanes du nouveau continent ; ils surpassent de beaucoup les plus grosses guenons, et approchent de la grandeur des babouins ; ils ont la queue prenante, et sont par conséquent de la famille des sapajous, dans laquelle ils tiennent un rang bien distinct , non-seulement par leur taille, mais aussi par leur voix, qui retentit comme un tambour et se fait entendre à une très-grande distance. « Marcgrave raconte ® que tous les Jours, matin et soir, les oua- « rines s’assemblent dans les bois ; que l’un d’entre eux prend une place « élevée et fait signe de la main aux autres de s’asseoir autour de lui pour « l’écouter; que dès qu’il les voit placés il commence un discours à voix « si haute et si précipitée qu’à l’entendre de loin on croirait qu’ils crient «tous ensemble; que eependant il n’y en a qu’un seul, et que pendant « tout le temps qu’il parle tous les autres sont dans le plus grand silence; « qu’ensuite lorsqu’il cesse il fait signe de la main aux autres de répondre, « et qu’à l’instant tous se mettent à crier ensemble Jusqu’à ce que par un « autre signe de la main il leur ordonne le silence; que dans le moment
a. Ouarin, ouarine , nom de cet animal au Maragnon, et que nous avons adopté. — Guenons, appelées ouarines , sont toutes noires et grandes comme les grands chiens , elles crient si haut qu’on les peut entendre d’environ une lieue. Miss, du P. d’Abbeville, p. 152. — Guariba Bra~ siliensibus. Marcgr., Hist. nat. Bras., p. 226,%. Nota. Il est vraisemblable que le mot de ouarine, ouarina, vient de guariba, qu’on doit prononcer gouarïba. — Cercopilhecus niger. Briss. Règne animal, p. 194. — Panicus. Linn., Syst. nat., edit. X, page 26. Nota. M. Linnæus a mal indiqué cet animal, il le confond avec le coaïta; et sa description, ainsi que sa phrase, est composée et mêlée de celle de Brown et de celle de Marcgrave , dont le dernier a décrit le guariba, et le premier le coaïta.
b. Alouate, allouata à Cayenne, n’est qu’une variété de l’ouarine; celui-ci est d’un brun noir, et l’alouate d’un rouge brun : tous deux font un bruit épouvantable , et on leur a donné également l’épithète de hurleurs. Arabata dans les terres de l’Orénoque , celon Gumilla. « Les singes .« jaunes , dit cet auteur, qu’ils appellent arabata font un bruit insupportable et si lugubre qu’ils font horreur. » Histoire de l’Orénoque, par Gumilla, p. 8.
c. Marcgrave, Hist. Bras., page 226.
* Valouate ouarine ou guariba. — Simia Belzebuth (Linn.). — Mycetes barbatus (Spix). — Ordre des Quadrumanes ; famille des Singes proprement dits ; tribu des Singes du nouveau continent; genre Sapajous; sous-genre Alouates (Cuv. ).
** Simia seniculus (Linn.). — Stentor seniculus (Geolf.). — Valouate rousse (Cuv.).
L’OUAllINE ET L’ALOUATE.
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« ils obéissent et se taisent; qu’enfm alors le premier reprend son discours « ou sa chanson , et que ce n’est qu’après l’avoir encore écoutée bien « attentivement qu’ils se séparent et rompent l’assemblée. » Ces faits, dont Marcgrave dit avoir été plusieurs fois témoin, pourraient bien être exagérés et assaisonnés d’un peu de merveilleux : le tout n'est peut-être fondé que sur le bruit effroyable que font ces animaux; ils ont dans la gorge une espèce de tambour osseux dans la concavité duquel le son de leur voix grossit, se multiplie et forme des hurlements par écho; aussi a-t-on distingué ces sapajous de tous les autres par le nom de hurleurs^ : nous n’avons pas vu l’ouarine, mais nous avons les dépouilles d’un alouate et un embryon desséché de cette même espèce, dans lequel l’instrument du grand bruit, c’est-à-dire l’os de la gorge est déjà très - sensible Selon Marcgrave , l’ouarine a la face large et carrée, les yeux noirs et brillants, les oreilles courtes et arrondies, la queue nue à son extrémité, avec laquelle il s’accroche et s’attache fermement à tout ce qu’il peut embrasser; les poils de tout le corps sont noirs, longs, luisants et polis; des poils plus longs sous le menton et sur la gorge lui forment une espèce de barbe ronde; le poil des mains, des pieds et d’une partie de la queue est brun. Le mâle est de la même couleur que la femelle, et il n’en diffère qu’en ce qu’il est un peu plus grand. Les femelles portent leurs petits sur le dos et sautent avec cette charge de branches en branches et d’arbres en arbres; les petits embrassent avec les bras et les mains le corps de leur mère dans la partie la plus étroite, et s’y tiennent fermement attachés tant qu’elle est en mouvement. Au reste, ces animaux sont sauvages et méchants; on ne peut les apprivoiser ni même les dompter; ils mordent cruellement, et quoiqu’ils ne soient pas du nombre des animaux carnassiers et féroces, ils ne laissent pas d’inspirer de la crainte, tant par leur voix effroyable que par leur air d’impudence ; comme ils ne vivent que de fruits, de légumes, de : graines et do quelques insectes, leur chair n’est pas mauvaise à manger *. j
a. Ce singe alouale est un animal sauvage , rouge bai , fort gros , qui fait un bruit effroyable , '
semblable à un râlement, qu’on entend de bien loin, et c’est par le moyen de l’os hyoïde qui est d’une structure singulière. Barrère, Essai sur l’histoire naturelle de la France équin., page 150. — Dans l’ile Grande ou Vile Saint-George, sous le Tropique, à deux lieues du continent de l’Amérique , il y a des singes grands comme des veaux , qui font un bruit si étrange [ que ceux qui n’y sont pas accoutumés croient que les montagnes vont s’écrouler... Ils sont trèsfarouches. Voyage de le Gentil, t. I, page 15. I
b. Les singes sont le gibier le plus ordinaire et le plus du goût des Indiens de l’Amazone... ' Il y en a d’aussi grands qu’un lévrier. Voyage sur la rivière de l’Amazone , par M. de la Con- \ damine , page 164. — Cayenne est le pays des singes. Quand on a une fois vaincu sa répu- i gnance pour en manger, il est certain qu’on les trouve fort bons; leur chair est blanche, et, j
1. « Les alouates se distinguent par une tête pyramidale , dont la mâchoire supérieure des- I « cend beaucoup plus bas que le crâne , attendu que l’inférieure a ses branches montantes très- i « hautes pour loger uu tambour osseux , formé par un renflement vésiculaire de l’hyoïde, qui ( « communique avec leur larynx , et donne à leur voix un volume énorme et un son effroyable, i <1 De là leur nom de singes hurleurs. » (Cuv.). j
L’OUARINE ET L’ALOUATE.
«Les chasseurs, dit Oexmelin, apportèrent sur le soir des singes qu’ils « avaient tués dans les terres du cap Gracias-a-Dio ; on fit rôtir une partie « de ces singes et bouillir l’autre, ce qui nous sembla fort bon; la chair « en est comme celle du lièvre, mais elle n’a pas le même goût étant un « peu douceâtre, c’est pourquoi il y faut mettre beaucoup de sel en la fai- « sant cuire; la graisse en est jaune comme celle du chapon, et plus même, « et a fort bon goût; nous ne vécûmes que de ces animaux pendant tout le « temps que nous fûmes là, parce que nous ne trouvions pas autre chose; « si bien que tous les Jours les chasseurs en apportaient autant que nous « en pouvions manger. Je fus curieux d’aller à cette chasse, et surpris de « l’instinct qu’ont ces bêtes de connaître plus particulièrement que les « autres animaux ceux qui leur font la guerre, et de chercher les moyens « quand ils sont attaqués de se secourir et de se défendre. Lorsque nous « les approchions, ils se joignaient tous ensemble, se mettaient à crier et « faire un bruit épouvantable, et à nous jeter des branches sèches qu’ils « rompaient des arbres; il y en avait même qui faisaient leur saleté dans « leurs pattes qu’ils nous envoyaient à la tête; j’ai remarqué aussi qu’ils ne « s’abandonnent jamais, et qu’ils sautent d’arbres en arbres si subtilement « que cela éblouit la vue; je vis encore qu’ils se jetaient à corps perdu de « branches en branches sans jamais tomber à terre; car avant qu’ils puis- « sent être à bas ils s’accrochent ou avec leurs pattes ou avec la queue ; ce « qui fait que quand on les tire à coup de fusil, à moins qu’on ne les tue « tout à fait, on ne les saurait avoir; car lorsqu’ils sont blessés, et même « mortellement, ils demeurent toujours accrocbés aux arbres où ils meu- « rent souvent et ne tombent que par pièces. J’en ai vu de morts depuis « plus de quatre jours qui pendaient encore aux arbres, si bien que fort « souvent on en tirait quinze ou seize pour en avoir trois ou quatre tout au « plus ; mais ce qui me parut plus singulier, c’est qu’au moment que l’un « d’eux est blessé on les voit s’assembler autour de lui, mettre leurs doigts « dans la plaie, et faire de même que s’ils la voulaient sonder; alors s’ils «voient couler beaucoup de sang ils la tiennent fermée pendant que « d’autres apportent quelques feuilles, qu’ils mâchent et poussent adroi-
quoique peu chargée de graisse pour l’ordinaire , elle ne laisse pas d’être tendre , délicate et de bon goût; leurs têtes font de bonnes soupes, et on les sert dessus , comme un chapon bouilli, etc. Voyage de Desmarchais, t. III, p. 311 et 338. — Il y a des guenons à Cayenne aussi grosses que de grands chiens, de couleur de rouge-de-vache ; on les appelle les hurleurs, parce qu’étant en troupes, ils hurlent d’ime façon, que d’abord Ton croit que c’est une troupe de pourceaux qui se battent; Us sont affrenx et ont ime gueule fort large; je crois qu’ils sont furieux; si les Sauvages les flèchent, ils retirent la flèche de leur corps avec leurs mains comme une personne ; la chair de ces hurleurs est très-bonne à manger , elle ressemble à la chair du mouton , il y a à manger pour dix personnes ; Us ont un cornet intérieur en la gorge qui leur rend le cri effroyable. Voyage de Binet, p. 341 et 342. — Les Sauvages Achaguas de TOrénoque sont friands des singes jaunes, qu’ils appellent arabata, lesquels font matin et soir un bruit insupportable. Histoire de l’Orénoque , par Gumilla, p. 8.
L’OUARINE ET L’ALOUATE.
« tement dans l’ouverture de la plaie ; je puis dire avoir vu cela plusieurs « fois et l’avoir vu avec admiration. Les femelles n’ont jamais qu’un petit « qu’elles portent de la même manière que les Négresses portent leur « enfant; ce petit sur le dos de sa mère lui embrasse le cou par-dessus les <( épaules avec les deux pattes de devant; et des deux de derrière il la tient « par le milieu du corps; quand elle veut lui donner à teter elle le prend
« dans ses pattes et lui présente la mamelle comme les femmes On ii’a
« point d’autre moyen d’avoir le petit que de tuer la mère, car il ne l’aban- « donne jamais; étant morte il tombe avec elle, et alors on le peut prendre, c( Lorsque ces animaux sont embarrassés, ils s’entr’aident pour passer d’un « arbre ou d’un ruisseau à un autre, ou dans quelque autre rencontre que
« ce puisse être On a coutume de les entendre de plus d’une grande
« lieue®. ))
Dampierre* confirme la plupart de ces faits; néanmoins il assure que ces animaux produisent ordinairement deux petits, et que la mère en porte un sous le bras et l’autre sur le dos. En général les sapajous, même de la plus petite espèce, ne produisent pas en grand nombre, et il est très-vraisemblable que ceux-ci, qui sont les plus grands de tous, ne produisent qu’un ou deux petits.
a. Histoire des aventuriers , par Oexmelin, t. II, p. 251 et suivantes.
h. Les singes qui se trouvent dans les terres de la baie de Campêcbe, sont les plus laids que j’aie vus de ma vie ; ils sont beaucoup plus gros qu’un lièvre , et ont de grandes queues de près de deux pieds et demi de long ; le dessous de leur queue est sans poil , et la peau en est dure et noire , mais le dessus , aussi bien que tout le reste du corps , est couvert d’un poil rude , long , noir et hérissé ; ils vont de vingt ou trente de compagnie , rôder dans les bois où ils sautent d’un arbre à l’autre ; s’ils trouvent une personne seule ils font mine de la vouloir dévorer. Lors même que j’ai été seul, je n’ai pas osé les tirer, surtout la première fois que je les vis; il y en avait une grosse troupe, qui se lançaient d’arbre en arbre par-dessus ma tête, craquetaient des dents et faisaient im bruit enragé; il y en avait même plusieurs qui faisaient des grimaces de la bouche et des yeux, et mille postures grotesques; quelques-uns rompaient des branches sèches et me les jetaient; d’autres répandaient leur urine et leurs ordures sur moi; à la fin , il y en eut un, plus gros que les autres , qui vint sur une petite branche au-dessus de ma tète et sauta tout droit contre moi, ce qui me fit reculer en arrière; mais il se prit à la branche au bout de la queue , et il demeura là suspendu à se brandiller et à me faire la moue ; enfin , je me retirai, et ils me suivirent jusqu’à nos huttes avec les mêmes postures menaçantes. Ces singes se servent de leur queue aussi bien que de leurs pattes, et ils tiennent aussi ferme avec elle. Si nous étions deux ou plusieurs ensemble, ils s’enfuyaient de nous. Les femelles sont fort embarrassées pom sauter après les mâles avec leurs petits ; car elles en ont ordinairement deux , elles en portent un sous un de leurs bras , et l’autre qui est assis sur leur dos se tient accroché à leur cou avec ses deux pattes de devant : ces singes sont les plus farouches que j’aie vus de ma vie , et il ne nous fut jamais possible d’en apprivoiser aucun, quelque artifice que nous missions en œuvre pour en venir à bout; il n’est guère plus aisé de les avoir quand on les a tirés, parce que s’ils peuvent s’attacher à quelques branches avec la queue ou avec les pattes , ils ne tombent point à terre pendant qu’il leur reste le moindre souffle de vie; après en avoir tiré un , et quelquefois lui avoir cassé une jambe ou un bras, j’ai eu compassion de voir cette pauvre bête regarder fixement, et manier la partie blessée et la tourner d’un côté ou d’autre. Ces singes sont fort rarement à terre, et il y en a même qui disent qu’ils n’y vont jamais. T. 111 , p. 304,
L’OÜARINE ET L’ALOUATE.
Caractères distinctifs de ces espèces.
L’ouarine a les narines ouvertes à côté et non pas au-dessous du nez, la cloison des narines très-épaisse j il n’a point d’abajoues, point de callosités sur les fesses; ces parties sont couvertes de poil comme le reste du corps. Il a la queue prenante et tres-longue, le poil noir et long, et dans la gorge un gros os concave; il est de la grandeur d’un lévrier; le poil long qu’il a sous le cou lui forme une espèce de barbe ronde; il marche ordinairement à quatre pieds.
L’alouate a les mêmes caractères que l’ouarine, et ne paraît en différer qu’en ce qu’il n’a point de barbe bien marquée et qu’il a le poil d’un rouge brun, au lieu que l’ouarine l’a noir. J’ignore si les femelles dans ces espèces sont sujettes à l’écoulement périodique; mais par analogie je présume que non, ayant observé généralement qu’il n’y avait que les singes, babouins et guenons à fesses nues qui soient sujets à cet écoulement.
LE COAÏTA®* ET L’EXQUIMA. ***
Le coaïta est, après l’ouarine et l’alouate, le plus grand des sapajous; je l’ai vu vivant à l’hôtel de M. le duc de Bouillon, où, par sa familiarité et même par ses caresses empressées, il méritait l’affection de ceux qui le soignaient; mais, malgré les bons traitements et les soins, il ne put résister aux froids de l’hiver 1764; il mourut, et fut regretté de son nnaître, qui eut la bonté de me l’envoyer pour le placer au cabinet du Roi. J’en ai vu un autre chez M. le marquis de Montmirail; celui-ci était un mâle, et le premier une femelle; tous deux étaient également traitables et bien apprivoisés. Ce sapajou, par son naturel doux et docile, diffère donc beaucoup de l’ouarine et de l’alouate, qui sont indomptables et farouches; il en dif-
a. CocCita ou qoafa, nom de cet animal à la Guiane, et que nous avons adopté; chameck , au Pérou. — Nota. Le mot coaïta pourrait bien venir de caitaia , nom d’un autre sapajou dans la langue brasilienne, qui cependant doit se prononcer saitaia.
b. « Cercopitliecus barbatus Guineensis in Congo vocatur exquima. » Marcg. Hist. nat. Bras., p, 'in.— Nota. Je crois que c’est à cette espèce de coaïta qu’il faut rapporter le passage suivant du P. d’Abbeville. « 11 y a , dit-il, en l’ile de Maragnon d’autres guenons qui s’appellent cayou « (sajou) , d’autant qu’elles sont toutes noires; elles portent une barbe longue de plus de quatre « doigts, aucunes environ d’un demi-pied de long, et sont très-belles et plaisantes à voir. » Miss, au Maragnon, p. 2S2.
* Simia ÿaniscus Ateles faniscus (Geoff.). — Ordre id.; famille id.; tribu fd. ; genre
Sapajous; sous-genre Atèles (Cuv.).
** C’est le roloway (simia diana Linn., exquima Marcg.). — Voyez la nomenclature de la page 100.
LE COAITA ET L’EXQUIMA.
1ère aussi en ce qu’il n’a pas comme eux une poche osseuse dans la gorge; il a, comme l’ouarine, le poil noir, mais hérissé; il en diffère encore, aussi bien que de tous les autres sapajous, en ce qu’il n’a que quatre doigts aux mains et que le pouce lui manque; par ce seul caractère et par sa queue prenante il est aisé de le distinguer des guenons, qui toutes ont la queue lâche et cinq doigts aux mains.
L’animal que Marcgrave appelle exquima est d’une espèce très-voisine de celle du coaïta, et même n’en est peut-être qu’une simple variété; il me paraît que cet auteur a fait une faute lorsqu’il a dit que l’exquima était de Guinée et de Congo* ; la figure ^ qu’il en donne suffit seule pour démontrer l’erreur, car cet animal y est représenté avec la queue recoquillée à l’extrémité, caractère qui n’appartient qu’aux seuls sapajous et point aux guenons, qui toutes ont la queue lâche : or nous sommes assurés qu’il n’y a en Guinée et à Congo que des guenons et point de sapajous; par conséquent l’exquima de Marcgrave n’est pas comme il le dit une guenon ou cercopithèque de Guinée, mais un sapajou à queue prenante, qui sans doute y avait été transporté du Brésil : le nom û’exquima ou quima, en ôtant l’article ex, et qui doit se prononcer qouinia, ne s’éloigne pas de quoaita, et c’est ainsi que plusieurs auteurs ont écrit le nom du coaïta : tout concourt donc à faire croire que cet exquima de Marcgrave, qu’il dit être une guenon ou un cercopithèque de Guinée, est un sapajou du Brésil, et que ce n’est qu’une variété dans l’espèce du coaïta, auquel il ressemble par le naturel, par la grandeur, par la couleur et par la queue prenante ; la seule différence remarquable, c’est que l’exquima a du poil blanchâtre sur le ventre, et qu’il porte au-dessous du menton une barbe blanche, longue de deux doigts". Nos coaïtas n’avaient ni ce poil blanc ni cette barbe; mais ce qui me fait présumer que cette différence n’est qu’une variété dans l’espèce du coaïta, c’est que j’ai reconnu par le témoignage des voyageurs qu’il y en a de blancs et de noirs, les uns sans barbe et d’autres avec une barbe. « Il y a, dit Dampierre ^ dans les terres de l’isthme de l’Amérique, « de grands troupeaux de singes dont les uns sont blancs et la plupart « noirs; les uns ont de la barbe, les autres n’en ont point; ils sont d’une
a. « Cercopithecus barbatus Guineensis; in Congo vocatur Exquima: pilos habet fuscos sed U per totum dorsum quasi adustos seu ferrugineos; fuscis autem punctulatim inspersus color « albus, venter albicat et mentum inferius; barbaui quoque egregiè albam habet, constantem « capillis duos digitos longis et amplius passis quasi ordiuatim pexa fuisset; quaudo hæc « species irascitur, os amplè diducendo et mandibulas celeriter movendo exagitat hominem : « egregiè saltant, varies fructus comedunt. » Marcgr., Hist. nat. Brasil., p. 227 et 228, ubi vidi figuyam.
b. Voyage de Dampierre, t. IV, page 225.
1. L'exquima de Marcgrave, c'est-à-dire le roloway, est, en effet, d’Afrique. C’est une guenon. (Voyez la nomenclature de la page 100.)
2. Cette figure n’est point, en effet, celle de l’exquima; c’est celle de l’ouarine. (Voyez la note 1 de la page 102.)
LE COAITA ET L’EXQUIMA.
« taille médiocre... Ces animaux ont quantité de vers dans les entrailles®... « Ces singes sont fort drôles; ils faisaient mille postures grotesques lorsque « nous traversions les bois; ils sautaient d’une branche à l’autre avec leurs «petits sur le dos; ils faisaient des grimaces contre nous, craquetaient « des dents et cherchaient l’occasion de pisser sur nous; quand ils veu- « lent passer du sommet d’un arbre à l’autre, dont les branches sont trop « éloignées pour y pouvoir atteindre d’un saut, ils s’attachent à la queue « les uns des autres et ils se hrandillent ainsi jusqu’à ce que le dernier « attrape une branche de l’arbre voisin, et il tire tout le reste après lui. » Tout cela et jusqu’aux vers dans les entrailles convient à nos coaïtas; M. Daubenton , en disséquant ces animaux, y a trouvé une grande quantité de vers dont quelques-uns avaient jusqu’à douze et treize pouces de longueur; nous ne pouvons donc guère douter quel’exquima deMarcgrave ne soit un sapajou de l’espèce même, ou de l’espèce très-voisine de celle du coaïta.
Nous ne pouvons aussi nous dispenser d’observer que si l’animal indiqué par M. Linnæus, sous le nom de diana \ est en effet , comme il le dit, l’exquima de Marcgrave, il a manqué dans sa description le caractère essentiel, qui est la queue prenante, et qui seul doit décider si ce diana est du genre des sapajous ou de celui des guenons, et par conséquent s’il se trouve dans l’ancien ou dans le nouveau continent.
Indépendamment de cette variété, dont les caractères sont très-apparents, il y a d’autres variétés moins sensibles dans l’espèce du coaïta; celui qu'a décrit M. Brisson avait du poil blanchâtre sur toutes les parties inférieures du corps, au lieu que ceux que nous avons vus étaient entièrement noirs et n’avaient que très-peu de poils sur ces parties inférieures, où l’on voyait la peau qui était noire comme le poil. Des deux coaïtas dont parle M. Edwards % l’un était noir et l’autre était brun; on leur avait donné, dit-il, le nom de singe-araignée, à cause de leur queue et de leurs membres qui étaient fort longs et fort minces : ces animaux sont en effet fort effilés du corps et des jambes, et mal proportionnés.
On m’en présenta un, il y a plusieurs années, sous le nom de cha-
a. Ces animaux ont quantité de vers dans les entrailles; j’en tirai une fois ma pleine main du corps d’rm que nous ouvrâmes , et il y en avait de sept ou huit pouces de long. Voyage de Dampierre, t. IV, page 225.
b. « Diana simia caudata barbata, fronte barbaque fastigiata. » Linn. , Act. Stockh., 1754 ,
page 210, tab. 6. « Cercopitbecus barbatus Guineensis , Marcgravii Habitat in Guineâ,
« magnitude felis majoris; nigra punctis albidis. Dorsum postice ferrugineum, femora subtiis « belvola, gula pectusque alba, Irons pilis erectis albis fastigiatis, liuea trausversa in formam « lunæ crescentis, barba fastigiata nigra, subtus alba, insidens tuberi adiposo , bnea alba ab ano « ad genua ab exteriori latere femorum ducta. Ludibunda omnia dejicit, peregrinos nutitando « salutat, irata ore hiat maxillasque exagitat; vooata respondet greek. » Linn., Syst. nat., edit. X , pages 26 et 27.
c. Voyez Glanures, page 222.
LE COAITA ET L’EXQUIMA.
meclx ' , que l’on me dit venir des côtes du Pérou -, j’en fis prendre les mesures et faire une description “ ; je la rapporte ici pour qu’on puisse la comparer avec celle que M. Daubenton a faite du coaïta, et reconnaître qu’à quelques variétés près, ce chameck du Pérou est le même animal que le coaïta de la Guiane.
Ces sapajous sont intelligents et très-adroits; ils vont de compagnie, s’avertissent, s’aident et se secourent; la queue leur sert exactement d’une cinquième main ; il paraît même qu’ils font plus de choses avec la queue qu’avec les mains ou les pieds ^ : la nature semble les avoir dédommagés par là du pouce qui leur manque. On assure qu’ils pêchent et prennent du poisson avec cette longue queue, et cela ne nous paraît pas incroyable, car nous avons vu l’un de nos coaïtas prendre de même avec sa queue et
a. Cet animal venait de la côte de Bancet au Pérou, il était âgé de treize nnois ; il pesait environ six livres ; il était noir par tout le corps; la face nue, avec une peau grenue et de couleur de mulâtre; le poil de deux à trois pouces de longueur et un peu rude; les oreilles de même couleur que la face et aussi dégarnies de poil , fort ressemblantes à celles de l’homme ; la queue longue d’un pied dix pouces, grosse de cinq pouces de circonférence à la base, et de onze lignes à l’extrémité, elle était ronde et garnie de poils en dessus et en dessous à son origine , et sur une longueur de treize pouces, mais sans poil par-dessous sur une longueur de neuf pouces à son extrémité , où elle est aplatie par-dessous et sillonnée dans son milieu, et ronde par-dessus ; l'animal se sert de sa queue pour se suspendre et s’accrocher, il s’en sert aussi comme d’une cinquième main pour saisir ce qu’il veut amener à lui ; il avait treize pouces de longueur, depuis le bout du nez jusqu’à l’origine de la queue; neuf pouces et demi de circonférence derrière les bras , et un pied un pouce sur la pointe du sternum qui est très-relevé ; neuf pouces et demi devant les pattes de derrière ; le cou avait cinq pouces et demi de circonférence; il n’y avait que deux mamelles, placées presque sous les aisselles ; la tète avait cinq pouces de circonférence prise à l’endroit le plus gros , et deux pouces au-dessous des yeux ; le nez treize lignes de longueur; les yeux étaient fort ressemblants à ceux d’un enfant, ils avaient neuf lignes de longueur d’un angle à l'autre, l’iris en était brun et environné d’un petit cercle jaunâtre, la prunelle était grande, et il y avait d’un œil à l’autre huit lignes de distance; l’oreille avait un pouce six lignes de longueur et dix lignes de largeur ; le tour de la bouche treize lignes ; les bras six pouces trois lignes de longueur et trois pouces de circonférence; l’avant-bras six pouces de longueur et deux pouces et demi de circonférence ; le reste de la main cinq pouces de longueur; la paume de la main un pouce trois lignes de largeur; il avait aux mains quatre grands doigts garnis d’ongles , et un petit pouce sans ongle qui n’était long que de deux lignes; l’index avait deux pouces deux lignes de longueur ; le doigt du milieu deux pouces et demi ; l’annulaire deux pouces quatre lignes, et le petit doigt deux pouces; les ongles trois lignes et demie à quatre lignes de longueur; la jambe six pouces jusqu’au genou et quatre pouces huit lignes de circonférence au plus gros, depuis le genou jusqu’au talon cinq pouces quatre lignes, et trois pouces de circonférence; le pied cinq pouces et demi de longueur; il avait aux pieds cinq doigts mieux proportionnés que ceux des mains ; le pouce avait un pouce six lignes de longueur , l’index deux pouces , le doigt du milieu deux pouces deux lignes , l’annulaire deux pouces, et le petit doigt un pouce neuf lignes ; le pied deux pouces trois lignes de largeur.
b. « Tins créature lias no more than four Angers to each of its fore paws, but the top of the « tail is smooth underneath, and ontliis it dépends for its chief actions, for the créature holds « every thing by it , and sliiig it self with the greatest ease from every tree and post by its « means... It is a native of the main continent; and a part of the food of the Indians. » Russel, llist. of. Jamaïca, chap. v, scct. v.
1. Le c/iamec/c est mie espèce différente de celle du cûaïta:\\ a un très-petit pouce , qui manque au coaita.
LE COAITA ET L’EXQUIMA. loo
amener à lui un écureuil qu’on lui avait donné pour compagnon dans sa chambre. Ils ont l’adresse de casser l’écaille des huîtres pour les manger ®, et il est certain qu’ils se suspendent plusieurs lés uns au bout des autres, soit pour traverser un ruisseau, soit pour s’élancer d’un arbre à un autre ^ Ils ne produisent ordinairement qu’un ou deux petits, qu’ils portent toujours sur le dos; ils mangent du poisson, des vers et des insectes, mais les fruits sont leur nourriture la plus ordinaire : ils deviennent très-gras dans le temps de l’abondance et de la maturité des fruits, et l’on prétend qu’alors leur chair est fort bonne à manger \
Caractères distinctifs de ces espèces.
Le coaïta n'a ni abajoues ni callosités sur les fesses; il a la queue prenante et très-longue, la cloison des narines très-épaisse, et les narines ouvertes à côté et non pas au-dessous du nez; il n’a que quatre doigts aux mains ou pieds de devant; il a le poil et la peau noirs, la face nue et tannée, les oreilles aussi nues et faites comme celles de l’homme; il a environ un pied et demi de longueur, et la queue est plus longue que le corps et la tête pris ensemble; il marche à quatre pieds.
L’exquima est à peu près de la même grandeur que le coaïta; il a comme lui la queue prenante, mais il n’a pas de poil noir sur tout le corps; il varie pour les couleurs; il y en a de noirs et de fauves sur le dos, et de blancs sur la gorge et le ventre; il a d’ailleurs une barbe remarquable : néanmoins ces différences ne m’ont pas paru suffisantes pour en faire deux espèces séparées, d’autant qu’il y a des coaïtas qui ne sont pas tout noirs, et qui ont du poil blanchâtre sur la gorge et le ventre. Les femelles dans ces deux espèces ne sont pas sujettes à l’écoulement périodique.
a. A nie de Gorgonia sur la côte du Pérou, je remarquai des singes qui venaient cueillir des huîtres lorsque la marée était basse , et qui les ouvraient de cette manière : ils en prenaient une qu’ils mettaient sur ime pierre , et avec une autre pierre ils la frappaient j usqu’à ce qu’ils eussent rompu l’écaille en morceaux, ensuite ils en avalaient les poissons. Voyage de Dampierre, t. IV, page 288.
h. En allant à Panama, je vis en Capira qu’une de ces guenons sauta d’un arbre à un airtre, qui était de l’autre côté de la rivière , ce qui me fit beaucoup émerveiller ; elles sautent où elles veulent , s’entortillant la queue en une branche pour se branler, et quand elles veulent sauter en un lieu éloigné et qu’elles ne peuvent y atteindre d’un saut , elles usent alors d’une gentille façon , qui est qu’elles s’attachent à la queue les unes des autres , et font par ce moyen comme une chaîne de plusieurs , puis après elles s’élancent et se jettent en avant, et la première étant aidée de la force des autres atteint où elle veut et s’attanho à un rameau, puis elle aide et soutient tout le reste jusqu’à ce qu’elles soient toutes parvenues , attachées, comme je l’ai dit, à la queue les unes des autres. Histoire naturelle des Indes, par Joseph d’Acosta, p. 200.
c. Ces animaux sont de taille médiocre, mais fort gras dans la belle saison, lorsque les fruits sont mûrs ; la chair en est exquise, et nous en mangions beaucoup. Voyage de Dampierre. t. IV, page 223,
LE SAJOU.
LE SAJOU.»*
Nous connaissons deux variétés dans cette espèce, le sajou brun*, qu’on appelle vulgairement le singe-capucin, et le sajou gris-, qui ne diffère du sajou brun que par les couleurs du poil; ils sont de la même grandeur, de la même figure et du même naturel : tous deux sont très-vifs, très-agiles et très-plaisants par leur adresse et leur légèreté; nous les avons eus vivants, et il nous a paru que de tous les sapajous, ce sont ceux auxquels la température de notre climat disconvenait le moins ; ils y subsistent sans peine et pendant quelques années, pourvu qu’on les tienne dans une chambre à feu pendant l’hiver; ils peuvent même produire, et nous en citerons plusieurs exemples ; il est né deux de ces petits animaux chez la marquise de Pompadour à Versailles , un chez M. de Réaumur à Paris, et un autre chez M“® de Poursel en Gâtinais**; mais chaque portée n’est ici que d’un petit, au lieu que dans leur climat ils en font souvent deux. Au reste, ces sajous sont fantasques dans leurs goûts et dans leurs affections : ils paraissent avoir une forte inclination pour de certaines personnes, et une grande aversion pour d’autres, et cela constamment.
Nous avons observé dans ces animaux une singularité qui fait qu’on prend souvent les femelles pour les mâles; le clitoris est proéminent au dehors, et paraît autant que la verge du mâle.
Caractères distinctifs de cette espèce.
Les sajous n’ont ni abajoues ni callosités sur les fesses; ils ont la face et les oreilles couleur de chair, avec un peu de duvet par-dessus; la cloison
a. Sajou, mot abrégé de cayouassou ou sajouassou, nom de ces animaux au Maragnon. — Nota. Cayouassou doit se prononcer sajouassou , c’est là l’origine du mot sapajou.
b. M. Sanches, ci-devant premier médecin à la cour de Russie, et que j’ai déjà eu occasion de citer avec reconnaissance , m’a communiqué ce dernier fait par une lettre de de Poursel, doit voici l’extrait : « A Bordeaux en Gàtinois, le 2G janvier 1764. Le 13 de ce mois, la femelle « sapajou a fait un petit, qui avait la tète presque aussi grosse que celle de sa mère; elle a « beaucoup souffert pendant plus de deux heures , on fut obligé de lui couper la ceinture par « laquelle on la tenait attachée, sans cela elle n’aurait pu mettre bas : rien de si joli que de « voir le père et la mère, avec leur petit, qu’ils tourmentent sans cesse, soit en le portant, « soit en le caressant. Fernamhuco (on a donné ce nom au sapajou mâle, qui est venu de cette « partie du Brésil l’été dernier 1763 à Lisbonne, et qu’on a apporté avec sa femelle à Paris au « mois de septembre suivant) aime son enfant à la folie; le père et la mère le portent chacun « à leur tour, et quand il ne se tient pas bien , il est mordu bien serré. »
* Simia apella (Linn.). — Sajou (Cuv.). — Ordre id.; famille id.; tribu id.; genre Sapajous (Cuv.).
1. Le sajou brun de Buffon est le simia apella de Linné, le sajou de Cuvier.