‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 96 sur 392 · Mot charmant par sa sincérité · texte numérisé non relu

Mot charmant par sa sincérité

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dans les espèces pures, est encore bien plus grand dans les espèces mixtes*. Le mâle influe donc en général plus que la femelle sur la production, puisqu’il donne son sexe au plus grand nombre, et que ce nombre des mâles devient d’autant plus grand que les espèces sont moins voisines; il doit en être de même des races différentes : on aura en les croisant, c’est-à-dire en prenant celles qui sont les plus éloignées, on aura, dis-je, non-seulement de plus belles productions, mais des mâles en plus grand nombre; j’ai souvent tâché de deviner pourquoi dans aucune religion , dans aucun gouvernement, le mariage du frère et de la sœur n’a jamais été autorisé. Les hommes auraient-ils reconnu, par une très-ancienne expérience, que cette union du frère et de la sœur était moins féconde que les autres, ou produisait-elle moins de mâles et des enfants plus faibles et plus mal faits? ce qu’il y a de sûr, c’est que l’inverse du fait est vrai , car on sait , par des expériences mille fois répétées, qu’en croisant les races au lieu de les réunir, soit dans les animaux, soit dans l’homme, on ennoblit l’espèce, et que ce moyen seul peut la maintenir belle et même la perfectionner.

Joignons maintenant ces faits, ces résultats d’expériences et ces indications à d’autres faits constatés , en commençant par ceux que nous ont transmis les anciens. Aristote dit positivement que le mulet engendre avec la jument un animal appelé par les Grecs hinnus ou gimus. Il dit de même que la mule peut concevoir aisément, mais qu’elle ne peut que rarement perfectionner son fruit®. De ces deux faits, qui sont vrais , le second est en effet plus rare que le premier, et tous deux n’arrivent que dans des climats chauds, M. de Bory, de l’Académie royale des Sciences, et ci-devant gouverneur des îles de l’Amérique, a eu la bonté de me communiquer un fait récent sur ce sujet, par sa lettre du 7 mai 1770, dont voici l’extrait :

« Vous vous rappelez peut-être, Monsieur, que M. d’Alembert lut à « l’Académie des Sciences, l’année dernière 1769, une lettre dans laquelle « on lui mandait qu’une mule avait mis bas un muleton dans une habita- « tion de l’île Saint-Domingue; je fus chargé d’écrire pour vérifier le fait,

« et j’ai l’honneur de vous envoyer le certificat que j’en ai reçu Celui

« qui m’écrit est une personne digne de foi. Il dit avoir vu des mulets coûte vrir indistinctement des mules et des cavales, comme aussi des mules « couvertes par des mulets et des étalons. »

Ce certificat est un acte juridique de notoriété, signé de plusieurs témoins et dûment contrôlé et légalisé. Il porte en substance que, le 14 mai 1769, M. deNort, chevalier de Saint-Louis et ancien major de la Légion royale de

a. Arist., Hist. anim., lib. vi, cap. xxiv.

1. J’ai recueilli sur ce point, dans mes expériences relatives au croisement des espèces , un certain nombre d’observations. Buffon n’en cite que 4; j’en ai réuni 59. — 59 portées , résultant de l’union croisée du loup avec le chien ou du chien avec le chacal, m’ont donné 294 petits ; 161 mâles et 133 femelles.

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Saint-Domingue, étant sur son habitation de la Petite-Anse, on lui amena une mule qu’on lui dit être malade : elle avait le ventre très-gros, et il lui sortait un boyau par la vulve, M. de Nort, la croyant enflée, envoya chercher une espèce de maréchal nègre , qui avait coutume de panser les animaux malades; que ce nègre, étant arrivé en son absence, il avait jeté bas la mule pour lui faire prendre un breuvage; que l’instant d’après la chute il la délivra d’un petit mulet bien conformé, dont le poil était long et trèsnoir; que ce muleton a vécu une heure, mais qu’ayant été blessé, ainsi que la mule, par sa chute forcée, ils étaient morts l’un et l’autre, le muleton le premier, c’est-à-dire presque en naissant, et la mule dix heures après; qu’ensuite on avait fait écorcher le muleton, et qu’on a envoyé sa peau au docteur Mathi, qui l’a déposée, dit M. de Nort, dans le cabinet de la Société royale de Londres.

D'autres témoins oculaires, et particulièrement M. Cazavant, maître en chirurgie, ajoutent que le muleton paraissait être à terme et bien conformé ; que par l’apparence de son poil, de sa tête et de ses oreilles, il a paru tenir plus de l’âne que les mulets ordinaires; que la mule avait les mamelles gonflées et remplies de lait; que lorsque l’on aperçut les pieds du muleton sortant de la vulve, le nègre, maréchal ignorant, l’avait tiré si rudement qu’en arrachant de force le muleton, il avait occasionné un renversement dans la matrice et des déchirements qui avaient , occasionné la mort de la mère et du petit.

Ces faits, qui me paraissent bien constatés, nous démontrent que, dans les climats chauds, la mule peut non-seulement concevoir, mais perfectionner et porter à terme son fruit. On m’a écrit d’Espagne et d’Ilalie qu’on en avait plusieurs exemples, mais aucun des faits qui m’ont été transmis n’est aussi bien vérifié que celui que je viens de rapporter : seulement, il nous reste à savoir si cette mule de Saint-Domingue ne tenait pas sa conception de l’âne plutôt que du mulet; la ressemblance de son muleton au premier plus qu’au second de ces animaux paraîtrait l’indiquer; l’ardeur du tempérament de l’âne le rend peu délicat sur le choix des femelles, et le porte à rechercher presque également l’ânesse, la jument et la mule.

Il est donc certain que le mulet peut engendrer et que la mule peut produire : ils ont, comme les autres animaux, tous les organes convenables et la liqueur nécessaire à la génération ; seulement ces animaux d’espèce mixte sont beaucoup moins féconds et toujours plus tardifs que ceux d’espèce pure ; d’ailleurs , ils n’ont jamais produit dans les climats froids, et ce n’est que rarement qu’ils produisent dans les pays chauds, et encore plus rarement dans les contrées tempérées; dès lors, leur infécondité, sans être absolue, peut néanmoins être regardée comme positive, puisque la production est si rare qu’on peut à peine en citer un certain nombre d’exemples;

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mais on a d’abord eu tort d’assurer qu’absolument les mulets et les mules ne pouvaient engendrer, et ensuite on a eu encore plus grand tort d’avancer que tous les autres animaux d’espèces mélangées étaient comme les mulets hors d’état de produire; les laits que nous avons rapportés ci-devant sur les métis produits par le bouc et la brebis, sur ceux du chien et de la louve, et particulièrement sur les métis des serins et des autres oiseaux, nous démontrent que ces métis ne sont point inféconds, et que quelquesuns sont même aussi féconds à peu près que leurs père et mère.

Un grand défaut ou, pour mieux dire, un vice très-fréquent dans l’ordre des connaissances humaines, c’est qu’une petite erreur particulière et souvent nominale, qui ne devrait occuper que sa petite place en attendant qu’on la détruise, se répand sur toute la chaîne des choses qui peuvent y avoir rapport, et devient par là une erreur de fait, une très-grande erreur, et forme un préjugé général plus difficile à déraciner que l’opinion particulière qui lui sert de base. Un mot, un nom qui, comme le mot mulet, n’a dû et ne devrait encore représenter que l’idée particulière de l’animal provenant de l’âne et de la jument, a été mal à propos appliqué à l’animal provenant du cheval et de l’ânesse, et ensuite encore plus mal à tous les animaux quadrupèdes et à tous les oiseaux d’espèces mélangées. Et comme dans sa première acception, ce mot mulet renfermait l’idée de l’infécondité ordinaire de l’animal provenant de l’âne et de la jument, on a , sans autre examen, transporté cette même idée d’infécondité à tous les êtres auxquels on a donné le même nom de mulet; je dis à tous les êtres, car, indépendamment des animaux quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, on a fait aussi des mulets dans les plantes, auxquels on a, sans hésiter, donné, comme à tous les autres mulets, le défaut général de l’infécondité, tandis que, dans le réel, aucun de ces êtres métis n’est absolument infécond, et que de tous, le mulet proprement dit, c’est-à-dire l’animal qui seul doit porter ce nom , est aussi le seul dont l’infécondité, sans être absolue, soit assez positive pour qu’on puisse le regarder comme moins fécond qu’aucun autre, c’est-à-dire comme infécond dans l’ordre ordinaire de la nature, en comparaison des animaux d’espèce pure , et même des autres animaux d’espèce mixte.

Tous les mulets, dit le préjugé, sont des animaux viciés qui ne peuvent produire; aucun animal, quoique provenant de deux espèces, n’est absolument infécond, disent l’expérience et la raison' : tous au contraire peuvent

1. Les métis ou mulets ne sont pas absolument inféconds, mais ils n’ont qu’une fécondité bornée. (Voyez la note 1 de la page 129.) Le mulet de Vâne et du cheval est stérile dès la première ou seconde génération ; celui du chien et du loup l’est dès la troisième ou quatrième, etc. — J’ai fait de la fécondité bornée le caractère du genre : toutes les espèces d’un même genre sont fécondes entre elles, mais d’une fécondité bornée ; et j’ai fait de la fécondité continue le caractère de Vespèce • tous les individus d’une même espèce sont féconds entre eux, et féconds d’une fécondité continue. (Voyez mon Histoire des travaux de Cuvier.)

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produire, et il n’y a de différence que du plus au moins ; seulement on doit observer que dans les espèces pures, ainsi que dans les espèces mixtes, il y a de grandes différences dans la fécondité. Dans les premières , les unes, comme les poissons, les insectes, etc. , sc multiplient chaque année par milliers, par centaines; d’autres, comme les oiseaux et les petits animaux quadrupèdes, se reproduisent par vingtaines, par douzaines; d’autres enfin, comme Thomme et tous les grands animaux , ne se reproduisent qu’un à un. Le nombre dans la production est, pour ainsi dire, en raison inverse de la grandeur des animaux. Le cheval et l’âne ne produisent qu’un par an, et dans le même espace de temps les souris, les mulots, les cochons-d’Inde, produisent trente ou quarante. La fécondité de ces petits animaux est donc trente ou quarante fois plus grande ; et en faisant une échelle des différents degrés de fécondité, les petits animaux que nous venons de nommer seront aux points les plus élevés, tandis que le cheval, ainsi que l’âne, se trouveront presque au terme de la moindre fécondité, car il n’y a guère que l’éléphant qui soit encore moins fécond.

Dans les espèces mixtes, c’ést-à-dire dans celles des animaux qui, comme le mulet, proviennent de deux espèces différentes, il y a comme dans les espèces pures des degrés différents de fécondité ou plutôt d’infécondité ; car les animaux qui viennent de deux espèces, tenant de deux natures , sont en général moins féconds, parce qu’ils ont moins de convenances entre eux qu’il n’y en a dans les espèces pures, et cette infécondité est d'autant plus grande que la fécondité naturelle des parents est moindre, üès lors si les deux espèces du cheval et de l’âne, peu fécondes par ellesmêmes, viennent à se mêler, l’infécondité primitive, loin de diminuer dans l’animal métis, ne pourra qu’augmenter; le mulet sera non-seulement plus infécond que son père et sa mère, mais peut-être le plus infécond de tous les animaux métis, parce que toutes les autres espèces mélangées dont on a pu tirer du produit, telles que celles du bouc et de la brebis, du chien et de la louve, du chardonneret et de la serine, etc., sont beaucoup plus fécondes que les espèces de l’âne et du cheval. C’est à cette cause particulière et primitive qu’on doit rapporter l’infécondité des mulets et des bardots. Ce dernier animal est même plus infécond que le premier, par une seconde cause encore plus particulière. Le mulet, provenant de l’âne et de la jument, tient de son père l’ardeur du tempérament, et par conséquent la vertu prolifique à un très-haut degré, tandis que le bardot provenant du cheval et de l’ânesse est , comme son père, moins puissant en amour et moins habile à engendrer; d’ailleurs la jument, moins ardente que l’ânesse, est aussi plus féconde, puisqu’elle retient et conçoit plus aisément, plus sûrement; ainsi tout concourt à rendre le mulet moins infécond que le bardot; car l’ardeur du tempérament dans le mâle, qui est si nécessaire pour la bonne génération , et surtout pour la nombreuse multi-

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plicaüon, nuit au contraire dans la femelle, et l’empêche presque toujours de retenir et de concevoir.

Ce fait est généralement vrai, soit dans les animaux, soit dans Tespèce humaine : les femmes les plus froides , avec les hommes les plus chauds, engendrent un grand nombre d’enfants ; il est rare au contraire qu’une femme produise, si elle est trop sensible au physique de l’amour. L’acte par lequel on arrive à la génération n’est alors qu’une fleur sans fruit , un plaisir sans effet; mais aussi, dans la plupart des femmes qui sont pure ment passives, c’est comme dans le figuier, dont la sève est froide, un fruit qui se produit sans fleur* ; car l’effet de cet acte est d’autant plus sûr, qu’il est moins troublé dans la femelle par les convulsions du plaisir : elles sont si marquées dans quelques-unes, et même si nuisibles à la conception dans quelques femelles, telles que l’ânesse, qu’on est obligé de leur jeter de l’eau sur la croupe, ou même de les frapper rudement pour les calmer ; sans ce secours désagréable elles ne deviendraient pas mères, ou du moins ne le deviendraient que tard, lorsque dans un âge plus avancé la grande ardeur du tempérament serait éteinte ou ne subsisterait qu’en partie. On est quelquefois obligé de se servir des mêmes moyens pour faire concevoir les juments.

Mais, dira-t-on, les chiennes et les chattes, qui paraissent être encore plus ardentes en amour que la jument et l’ânesse, ne manquent néanmoins jamais de concevoir; le fait que vous avancez sur l’infécondité des femelles trop ardentes en amour n’est donc pas général et souffre de grandes exceptions. Je réponds que l’exemple des chiennes et des chattes, au lieu de faire une exception à la règle, en serait plutôt une confirmation ; car, à quelque excès qu’on veuille supposer les convulsions intérieures des organes de la chienne, elles ont tout le temps de se calmer pendant la longue durée du temps qui se passe entre l’acte consommé et la retraite du mâle, qui ne peut se séparer tant que subsiste le gonflement et l’irritation des parties; il en est de même de la chatte, qui, de toutes les femelles, parait être la plus ardente, puisqu’elle appelle ses mâles par des cris lamentables d’amour qui annoncent le plus pressant besoin ; mais c’est comme pour le chien par une autre raison de conformation dans le mâle que cette femelle si ardente ne manque jamais de concevoir ; son plaisir très-vif dans l’accouplement est nécessairement mêlé d’une douleur presque aussi vive. Le gland du chat est hérissé d’épines plus grosses et plus poignantes que celles de sa langue, qui, comme l’on sait, est rude au point d’offenser la peau ; dès lors l’intromission ne peut être que fort douloureuse pour la femelle, qui s’en plaint et l’annonce hautement par des cris encore plus perçants que les

1 . Allusion à une ancienne erreur. — On a cru longtemps que le figuier n’avait pas des (leurs; mais il en a.

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premiers; la douleur est si vive que la chatte fait en ce moment tous ses efforts pour échapper, et le chat pour la retenir est forcé de la saisir sur le cou avec ses dents et de contraindre et soumettre ainsi par la force cette même femelle amenée par l’amour.

Dans les animaux domestiques soignés et bien nourris, la multiplication est plus grande que dans les animaux sauvages : on le voit par l’exemple des chats et des chiens, qui produisent dans nos maisons plusieurs fois par an, tandis que le chat sauvage et le chien abandonné à la seule nature ne produisent qu’une seule fois chaque année. On le voit encore mieux par l’exemple des oiseaux domestiques : y a-t-il dans aucune espèce d’oiseaux libres une fécondité comparable à celle d’une poule bien nourrie, bien fêtée par son coq? Et dans l’espèce humaine quelle différence entre la chétive propagation des sauvages et l’immense population des nations civilisées et bien gouvernées? mais nous ne parlons ici que de la fécondité naturelle aux animaux dans leur état de pleine liberté ; on en verra d’un coup d’œil les rapports dans la table suivante, de laquelle on pourra tirer quelques conséquences utiles à l’histoire naturelle ‘.

1. Les lois de la fécondité, reconnues ou indiquées par Buffon, sont au nomtre de trois : la première est celle de la fécondité inverse de la grandeur ; la seconde , celle de la prédominance des mâles dans les naissances ; et la troisième , celle de l’accroissement de la fécondité par la domesticité. (Voyez mon Histoire des travaux et des idées du Buffon.)

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