LE PETIT COLIBRI
DIX-NEUVIÈME ESPÈCE
Voici le dernier et le plus petit de tous les colibris : il n’a que deux pouces dix lignes de longueur totale; son bec a onze lignes et sa queue douze à treize ; il est tout vert doré, à l’exception de l’aile qui est violette ou brune ; on remarque une petite tache blanche au bas-ventre et un petit bord de cette même couleur aux plumes de la queue, plus large sur les deux extérieures, dont il couvre la moitié. Marcgrave réitère ici son admiration sur la brillante parure dont la nature a revêtu ces charmants oiseaux. Tout le feu et l’éclat de la lumière, dit-il en particulier de celui-ci, semblent se réunir sur son plumage; il rayonne comme un petit soleil : in summâ splendet ut sol.
Les animaux que l’homme a le plus admirés sont ceux qui lui ont paru participer à sa nature ; il s’est émerveillé toutes les fois qu’il en a vu quel-
a. Voyez les planches illuminées, n» 600 , fig. 1.
b. Guainumbi sexta species. Marcgrave, Hist. nat. Bras., p. 197. — Willughby, Ornilh., p. 167. — Jonston, Avi., p. 135. — Avicula Americana colubritis. Seba, vol. I , p. 93 , tab. 59, fig. 5. — Mellisuga ronckjes dicta. Klein, Avi., p. 106 , n“ 3. — Guainumbi minor , toto corpore aureo. Ray, Synops. avi., p. 83 , n“ 6. — « Polythmus viridi-anreus, cupri puri colore « varians; rectricibus viridi aureis, lateralibus albo flmbriatis, utrimque extimâ exteriùs « albâ , » Polythmus. Brisson, Ornithol., t. III , p. 667.
c. En grec, 'riT-ày.vi; en grec moderne, narraya;; en latin, psitlacus; en allemand, silticfe, sickust, pappengey ( le nom de sittich marque proprement les perruches, celai de pappengey
* Trochilus thaumanlias (Lath. Vieil!. ).
1. Cet article général sur les perroquets est l’expression éloquente d’une philosophie supérieure. La métaphysique de la parole y est exposée avec une justesse de vues et un talent d’analyse , également admirables. « Vous ne me marquez pas, écrivait Buffon à l’abbé Bexon , si le préam- « bule des perroquets vous a fait plaisir ; il me semble que la métaphysique de la parole y est « assez bien jasée... » (Voyez mon Histoire des travaux et des idées de Buffon, au chapitre intitulé : Revue des éditions de Buffon.]
ques-uns faire ou contrefaire des actions humaines ; le singe, par la ressemblance des formes extérieures, et le perroquet, par l’imitation de la parole, lui ont paru des êtres privilégiés, intermédiaires entre l’homme et la brute ; faux jugement produit par la première apparence, mais bientôt détruit par l’examen et la réflexion. Les sauvages, très-insensibles au grand spectacle de la nature, très-indilférents pour toutes ses merveilles , n’ont été saisis d’étonnement qu’à la vue des perroquets et des singes : ce sont les seuls animaux qui aient fixé leur stupide attention. Ils arrêtent leurs canots pendant des heures entières pour considérer les cabrioles des sapajous, et les perroquets sont les seuls oiseaux qu’ils se fassent un plaisir de nourrir, d’élever, et qu’ils aient pris la peine de chercher à perfectionner; car ils ont trouvé le petit art, encore inconnu parmi nous, de varier et de rendre plus riches les belles couleurs qui parent le plumage de ces oiseaux. “
L usage de la main, la marche à deux pieds, la ressemblance, quoique grossière, de la face, le manque de queue, les fesses nues, la similitude des parties sexuelles, la situation des mamelles, l’ecoulement périodique dans les femelles, 1 amour passionne des males pour nos femmes, tous les actes qui peuvent résulter de cette conformité d’organisation ont fait donner au singe le nom à’homme sauvage par des hommes, à la vérité, qui l’étaient à demi, et qui ne savaient comparer que les rapports extérieurs. Que serait-ce, si, par une combinaison de nature aussi possible que toute autre, le singe eût eu la voix du perroquet et comme lui la faculté de la parole : le singe parlant eût rendu muette d’étonnement l’espèce humaine entière, et l’aurait séduite au point que le philosophe aurait eu grande peine à démontrer qu’avec tous ces beaux attributs humains le singe n’en était pas moins une bête. 11 est donc heureux, pour notre intelligence, que la nature ait séparé et placé dans deux espèces très-différentes l’imitation de la parole et celle de nos gestes ; et qu’ayant doué tous les animaux des mêmes sens, et quelques-uns d’entre eux de membres et d’organes semblables à ceux de l’homme, elle lui ait réservé la faculté de se perfectionner : caractère unique et glorieux qui seul fait notre prééminence et constitue l’empire de l’homme sur tous les autres êtres.
les grands perroquets); en anglais, poppinjay ou poppingey (les perroquets), maccaws (les aras), perrockeets (les perruches) ; en espagnol, popagio; en italien, papagallo (les perroquets), peroquetto ( les perruches ); en illyrien, pappauseck; en polonais, papuga; en turc , duii; en ancien mexicain, tuznene , suivant de Laët ; en brésilien, ajuru, et les perruches tui ( Marcgrave ); en ancien français, papegaut, de papagallus , papagallo, en quoi Aldrovande s’imagine trouver une expression de la dignité et de l’excellence de cet oiseau, que ses talents et sa beauté firent regarder, dit-il, comme le pape oiseaux (Aldrovande, t. î, p. 635).
a. On appelle perroquets tapir és ceux auxquels les sauvages donnent ces couleurs artificielles; c’est, dit-on, avec du sang d’une grenouille qu’ils laissent tomber goutte à goutte dans les petites plaies qu’ils font aux jeunes perroquets en leur arrachant des plumes ; celles qui renaissent changent de couleur, et de vertes ou jaunes qu’elles étaient, deviennent orangées, couleur de rose ou panachées, selon les drogues qu’ils emploient.
Car il faut distinguer deux genres de perfectibilité, l’un stérile, et qui se borne à l’éducation de l’individu, et l’autre fécond, qui se répand sur toute l’espèce, et qui s’étend autant qu’on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n’est susceptible de cette perfectibilité d espèce; ils ne sont aujourd’hui que ce qu’ils ont été, que ce qu’ils seront toujours, et jamais rien de plus, parce que leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de leurs père et mère; au lieu que l’homme reçoit l’éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions des autres hommes, et peut, par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour la perfectionner toujours de plus en plus. Aussi, quel regret ne devons-nous pas avoir à ces âges funestes où la barbarie a non-seulement arrêté nos progrès, mais nous a fait reculer au point d imperfection d où nous étions partis? Sans ces malheureuses vicissitudes, 1 espèce humaine eût marché et marcherait encore constamment vers cette perfection glorieuse, qui est le plus beau titre de sa supériorité et qui seule peut faire son
bonheur. ^ ,
Mais l’homme purement sauvage, qui se refuserait à toute société, ne recevant qu’une éducation individuelle, ne pourrait perfectionner son espèce et ne serait pas différent, même pour l’intelligence, de ces animaux auxquels on a donné son nom ; il n’aurait pas même la parole, s’il fuyait sa famille et abandonnait ses enfants peu de temps après leur naissance. C’est donc à la tendresse des mères que sont dus les premiers germes de la société; c’est à leur constante sollicitude et aux soins assidus de leur tendre affection qu’est dù le développement de ces germes précieux. La faiblesse de l’enfant exige des attentions continuelles et produit la nécessité de cette durée d’affection pendant laquelle les cris du besoin et les réponses de la tendresse commencent à former une langue dont les expressions deviennent constantes et l’intelligence réciproque, par la répétition de deux ou trois ans d’exercice mutuel ; tandis que dans les animaux, dont l’accroissement est bien plus prompt, les signes respectifs de besoins et de secours , ne se répétant que pendant six semaines ou deux mois , ne peuvent faire que des impressions légères , fugitives , et qui s évanouissent au moment que le jeune animal se sépare de sa mère. Il ne peut donc y avoir de langue, soit de paroles, soit par signes, que dans l’espèce humaine par cette seule raison que nous venons d exposer, car i’on ne doit pas attribuer à la structure particulière de nos organes la formation de notre parole, dès que le perroquet peut la prononcer comme l’homme; mais jaser n’est pas parler, et les paroles ne font langue que quand elles expriment l’intelligence et qu’elles peuvent la communiquei. Or, ces oiseaux, auxquels rien ne manque pour la facilité de la parole, manquent de cette expression de l’intelligence, qui seule fait la haute
faculté du langage’ ; ils en sont privés comme tous les autres animaux et par les mêmes causes, c’est-à-dire par leur prompt accroissement dans le premier âge, par la courte durée de leur société avec leurs parents, dont les soins se bornent à l’éducation corporelle, et ne se répètent ni ne se continuent assez de temps pour faire des impressions durables et réciproques, ni même assez pour établir l’union d’une famille constante, premier degré de toute société et source unique de toute intelligence.
La faculté de l’imitation de la parole ou de nos gestes ne donne donc aucune prééminence aux animaux qui sont doués de cette apparence de talent naturel. Le singe qui gesticule, le perroquet qui répète nos mots, n’en sont pas plus en état de croître en intelligence et de perfectionner leur espèce : ce talent se borne, dans le perroquet, à le rendre plus intéressant pour nous, mais ne suppose en lui aucune supériorité sur les autres oiseaux, sinon qu’ayant plus éminemment qu’aucun d’eux cette facilité d’imiter la parole, il doit avoir le sens de l’ouïe et les organes de la voix plus analogues à ceux de l’homme ; et ce rapport de conformité, qui dans le perroquet est au plus haut degré, se trouve, à quelques nuances près, dans plusieurs autres oiseaux dont la langue est épaisse, arrondie, et de la même forme à peu près que celle du perroquet : les sansonnets, les merles, les geais, les choucas, etc., peuvent imiter la parole; ceux qui ont la langue fourchue, et ce sont presque tous nos petits oiseaux , sifflent plus aisément qu’ils ne jasent ; enfin, ceux dans lesquels cette organisation propre à siffler se trouve reunie avec la sensibilité de l’oreille et la réminiscence des sensations reçues par cet organe, apprennent aisément à répéter des airs, c’est-à-dire à siffler en musique : le serin, la linotte, le tarin, le bouvreuil, semblent être naturellement musiciens. Le perroquet, soit par imperfection d organes ou défaut de mémoire, ne fait entendre que des cris ou des phrases très-courtes, et ne peut ni chanter ni répéter des airs modulés : néanmoins il imite tous les bruits qu’il entend, le miaulement du chat, l’ahoiement du chien et les cris des oiseaux, aussi facilement qu’il contrefait la parole; il peut donc exprimer et même articuler les sons, mais non les moduler ni
1. Buffon reproduit ici , avec un nouveau bonheur d’analyse, la belle distinction qu’il a déjà faite entre \ imitation physique de la parole et V expression de l'intelligence ^ qui seule fait la haute faculté du langage... « Les singes sont tout au plus des gens à talents que nous prenons « pour des gens d’esprit : quoiqu’ils aient l’art de nous imiter, ils n’en sont pas moins de la « nature des bêtes... C’est par les rapports de mouvement que le chien prend les habitudes de « son maître , c’est par les rapports de figure que le singe contrefait les gestes humains, c’est « par les rapports d’organisation que le serin répète des airs de musique , et que le perroquet « imite re signe le moins équivoque de la pensée, la parole, qui met à l’extérieur autant de « différence entre 1 homme et l’homme qu’entre l’homme et la bête , puisqu’elle exprime dans « les^ uns la lumière et la supériorité de l’esprit , qu’elle ne laisse apercevoir dans les autres « qu une confusion d’idées obscures ou empruntées , et que dans l’imbécile ou le perroijuet elle ' « marque le dernier degré de la stupidité , c’est-à-dire l’impossibilité où ils sont tous deux de « produire intérieurement la pensée , quoiqu’il ne leur manque aucun des organes nécessaires « pour la rendre au dehors. » (T. II, p. 334 et 355.)
les soutenir par des expressions cadencées, ce qui prouve qu il a moins de mémoire, moins de flexibilité dans les organes, et le gosier aussi sec, aussi
agreste, que les oiseaux chanteurs l’ont moelleux et tendre.
D’ailleurs, il faut distinguer aussi deux sortes d imitation, 1 une refléchie ou sentie, et l’autre machinale et sans intention, la première acquise, et la seconde pour ainsi dire innée ; l’une n est que le résultat de 1 instinct commun répandu dans l’espèce entière, et ne consiste que dans la similitude des mouvements et des opérations de chaque individu, qui tous semblent être induits ou contraints à faire les mêmes choses; plus ils sont stupides, plus cette imitation tracée dans l’espèce est parfaite : un mouton ne fait et ne fera jamais que ce qu’ont fait et font tous les autres moutons ; la première , cellule d’une abeille ressemble à la dernière ; l’espèce entière n’a pas plus d’intelligence qu’un seul individu ; et c’est en cela que consiste la différence de l’esprit à l’instinct : ainsi l’imitation naturelle n’est, dans chaque espèce, ! qu’un résultat de similitude, une nécessité d’autant moins intelligente et plus aveugle, qu’elle est plus également répartie : l’autre imitation , qu’on j doit regarder comme artificielle, ne peut ni se repartir ni se communiquer à l’espèce ; elle n’appartient qu’à l’individu qui la reçoit, qui la possède sans pouvoir la donner ; le perroquet le mieux instruit ne transmettra pas le talent de la parole à ses petits. Toute imitation communiquée aux animaux par l’art et par les soins de l’homme reste dans l’individu qui en a i reçu l’empreinte; et quoique cette imitation soit, comme la première, ' entièrement dépendante de l’organisation, cependant elle suppose des facultés particulières qui semblent tenir à l’intelligence, telles que la sensibilité, l’attention, la mémoire, en sorte que les animaux qui sont capables de cette imitation et qui peuvent recevoir des impressions durables et quelques traits d’éducation de la part de l’homme, sont des espèces distinguées dans l’ordre des êtres organisés ; et si cette éducation est facile, et que l’homme puisse la donner aisément à tous les individus, l’espèce, comme celle du chien, devient réellement supérieure aux autres espèces d’animaux tant ! qu’elle conserve ses relations avec l’homme, car le chien abandonné à sa i seule nature retombe au niveau du renard ou du loup, et ne peut de luimême s’élever au-dessus.
Nous pouvons donc ennoblir tous les êtres en nous approchant d eux, mais nous n’apprendrons jamais aux animaux a se pertectionner d euxmêmes ; chaque individu peut emprunter de nous sans que 1 espèce en profite, et c’est toujours faute d’intelligence entre eux : aucun ne peut communiquer aux autres ce qu’il a reçu de nous ; mais tous sont à peu près également susceptibles d’éducation individuelle ; car quoique les oiseaux, par les proportions du corps et par la forme de leurs membres, soient trèsdifférents des animaux quadrupèdes, nous verrons néanmoins que, comme ils ont les mêmes sens, ils sont susceptibles des mêmes degrés d éducation .
on apprend aux agamis à faire à peu près tout ce que font nos chiens j un serin bien élevé marque son affection par des caresses aussi vives, plus innocentes et moins fausses que celles du chat; nous avons des exemples frappants® de ce que peut l’éducation sur les oiseaux de proie, qui de tous paraissent être les plus farouches et les plus difficiles à dompter. On connaît en Asie le petit art d’instruire le pigeon à porter et rapporter des billets à cent lieues de distance : l’art plus grand et mieux connu de la fauconnerie nous démontre qu’en dirigeant l’instinct naturel des oiseaux, on peut le perfectionner autant que celui des autres animaux. Tout me semble prouver que, si l’homme voulait donner autant de temps et de soins à l’éducation d un oiseau ou de tout autre animal qu’on en donne à celle d’un enfant, ils feraient par imitation tout ce que celui-ci fait par intelligence; la seule différence serait dans le produit : l’intelligence, toujours féconde, se communique et s’étend à l’espèce entière, toujours en augmentant, au lieu que l’imitation, nécessairement stérile, ne peut ni s’étendre ni même se transmettre par ceux qui l’ont reçue.
Et cette éducation par laquelle nous rendons les animaux, les oiseaux
a. « On m’apporta, dit M. Fontaine, en 1763, une buse prise au piège; elle était d’abord « extremèment farouche et même cruelle ; j’entrepris de l’apprivoiser, et j’en vins à bout en la <c laissant jeûner et la contraignant de venir prendre sa nourritui’e dans ma main. Je parvins « par ce moyen à la rendre très-familière, et après l’avoir tenue enfermée pendant environ six « semaines, je conamençai à lui laisser un peu de liberté, avec la précaution de lui lier « ensemble les deux fouets de l’aile; dans cet état elle se promenait dans mon jardin et reve- « nait quand je l’appelais pour prendre sa nourriture. Au bout de quelque temps, lorsque je ’’ me crus assuré de sa fidélité, je lui ôtai ses liens et je lui attachai rm grelot d’un pouce et demi « de diamètre au-dessus de la serre, et je lui appliquai une plaque de cuivre sur le jabot, où « était gravé mon nom. Avec cette précaution je lui donnai toute liberté, et elle ne fut pas « longtemps sans en abuser, car elle prit son essor et son vol jusque dans la forêt de Belesme; « je la crus perdue, mais quatre heures après, je la vis fondre dans ma salle qui était ouverte, « poursuivie par cinq autres buses qui lui avaient doimé la chasse , et qui l’avaient contrainte
« avenir chercher son asile Depuis ce temps, elle m’a toujours gardé fidélité, venant tous
« les soirs coucher sur ma fenêtre ; elle devint si familière avec moi, qu’elle paraissait avoir un « singulier plaisir dans ma compagnie : elle assistait à tous mes diners sans y manquer, se « mettait sur un coin de la table et me caressait très-souvent avec sa tête et son bec, en jetant « un petit cri aigu , qu’elle savait pourtant quelquefois adoucir. Il est vrai que j’avais seul ce « privilège; elle me suivit un jour, étant à cheval, à plus de deux lieues de chemin en pla-
« nant Elle n’aimait ni les chiens ni les chats, elle ne les redoutait aucunement; elle a eu
« souvent vis-à-vis de ceux-ci de rudes combats à soutenir, elle en sortait toujours victorieuse.
« J’avais quatre chats très-forts que je faisais assembler dans mon jardin en présence de ma « buse; je leur jetais un morceau de chair crue : le chat qui était le plus prompt s’en saisis- « sait , les autres couraient après , mais l’oiseau fondait sur le corps du chat qui avait le mor- « ceau, et avec son bec lui pinçait les oreilles, et avec ses serres lui pétrissait les reins de telle « force, que le chat était forcé de lâcher sa proie; souvent un autre chat s’en emparait dans le « même instant, mais il éprouvait aussitôt le même sort , jusqu’à ce qu’enfin la buse, qui avait « toujours l’avantage, s’en saisit pour ne pas la céder. Elle savait si bien se défendre, que,
« quand elle se voyait assaillie par les quatre chats à la fois, elle prenait alors son vol avec sa << proie dans ses serres, et annonçait par son cri le gain de sa victoire; enfin les chats, dégoûtés a d’ètre dupes, ont refusé de se prêter au combat.
« Cette buse avait une aversion singulière : elle n’a jamais voulu souffrir de bonnets rouges
186 le perroquet.
plus utiles ou plus aimables pour nous, semble les rendre odieux à tous les autres, et surtout à ceux de leur espèce : dès que l’oiseau privé prend son essor et va dans la forêt, les autres s’assemblent d’abord pour l’admirer, et bientôt ils le maltraitent et le poursuivent comme s’il était d’une espèce ennemie ; on vient d’en voir un exemple dans la buse, je l’ai vu de même sur la pie, sur le geai ; lorsqu’on leur donne la liberté, les sauvages de leur espèce se réunissent pour les assaillir et les chasser ; ils ne les admettent dans leur compagnie que quand ces oiseaux privés ont perdu tous les signes de leur affection pour nous, et tous les caractères qui les rendaient différents de leurs frères sauvages, comme si ces mêmes caractères rappelaient à ceux-ci le sentiment de la crainte qu’ils ont de l’homme, leur tyran, et la haine que méritent ses suppôts ou ses esclaves.
Au reste, les oiseaux sont de tous les êtres de la nature les plus indépendants et les plus fiers de leur liberté, parce qu’elle est plus entière et plus étendue que celle de tous les autres animaux ; comme il ne faut qu’un instant à l’oiseau pour franchir tout obstacle et s’élever au-dessus de ses ennemis, qu’il leur est supérieur par la vitesse du mouvement et par l’avantage de sa position dans un élément où ils ne peuvent atteindre, il voit tous les animaux terrestres comme des êtres lourds et rampants attachés à la terre; il n’aurait même nulle crainte de l’homme, si la balle et la flèche ne leur
« sur la tête d’aucun paysan ; elle avait l’art de le leur enlever si adroitement, qu’ils se trou- « valent tète nue sans savoir qui leur avait enlevé le bonnet ; elle enlevait aussi les perruques « sans faire au.cun mal, et portait ces bonnets et ces perruques sur l’arbre le plus élevé d’un parc
« voisin , qui éteit le dépôt ordinaire de tous ses larcins Elle ne souffrait aucun autre oiseau
« de proie dans le canton, elle les attaquait avec beaucoup de hardiesse, et les mettait en fuite. « Elle ne faisait aucun mal dans ma basse-cour; les volailles, qui dans le commencement la a redoutaient, s’accoutumèrent insensiblement avec elle ; les poulets et les petits canards n’ont « jamais éprouvé de sa part la moindre insulte, elle se baignait au milieu de ces derniers. « Mais ce qu’il y a de singulier, c’est qu’elle n’avait pas cette même modération chez les voi- « sins; je fus obligé de faire publier que je paierais les dommages qu’elle pourrait leur causer. « Cependant elle fut fusillée bien des fois , et a reçu plus de quinze coups de fusil sans avoir « aucune fracture; mais un jour il arriva que, planant dès le grand matin au bord de la forêt, « elle osa attaquer un renard. Le garde de ce bois, la voyant sur les épaules du renard, leur « tira deux coups de fusil : le renard fut tué et ma buse eut le gros de Taile cassé; malgré <( cette fracture, elle s’échappa des yeux du chasseur, et fut perdue pendant sept jours. Cet <1 homme s’étant aperçu, par le bruit du grelot, que c’était mon oiseau, vint le lendemain O m’en avertir; j’envoyai sur les lieux en faire la recherche, on ne put le trouver, et ce ne fut « qu’au bout de sept jours qu’il se retrouva. J’avais coutume de l’appeler tous les soirs par un « coup de sifflet, auquel elle ne répondit pas pendant six jours; mais le septième j’entendis un « petit cri dans le lointain que je crus être celui de ma buse; je le répétai alors une seconde « fois, et j’entendis le même cri; j’allai du côté où je l’avais entendu, et je trouvai enfin ma « pauvre buse qui avait l’aile cassée, et qui avait fait plus d’une demi-lieue à pied pour rega- « gner son asile, dont elle n’était pour lors éloignée que de cent vingt pas. Quoiqu’elle fût « extrêmement exténuée, elle me fit cependant beaucoup de caresses; elle fut près de six « semaines à se refaire et à se guérir de ses blessures, après quoi elle recommença à voler « comme auparavant et à suivre ses anciennes allures pendant environ un an; après quoi elle « disparut pour toujours. Je suis très-persuadé qu’elle fut tuée par méprise, eUe ne m’aurait pa,s « abandonné par sa propre volonté. » ( Lettre de M. Fontaine, curé de Saint-Pierre de Belesme, à M. le comte de Buffon, en date du 28 janvier 1778.)
avaient appris que, sans sortir de sa place, il peut atteindre, frapper et porter la mort au loin. La nature, en donnant des ailes aux oiseaux, leur a départi les attributs de l’indépendance et les instruments de la haute liberté : aussi n’ont-ils de patrie que le ciel qui leur convient; ils en prévoient les vicissitudes et changent de climat en devançant les saisons; ils ne s’y établissent qu’après en avoir pressenti la température; la plupart n’arrivent que quand la douce haleine du printemps a tapissé les forêts de verdure, quand elle fait éclore les germes qui doivent les nourrir; quand ils peuvent s’établir, se gîter, se cacher sous l’ombrage; quand enfin, la nature vivifiant les puissances de l’amour, le ciel et la terre semblent réunir leurs bienfaits pour combler leur bonheur. Cependant cette saison de plaisir devient bientôt un temps d’inquiétude; tout à l’heure ils auront à craindre ces mêmes ennemis au-dessus desquels ils planaient avec mépris : le chat sauvage, la marte, la belette, chercheront à dévorer ce qu’ils ont de plus cher; la couleuvre rampante gravira pour avaler leurs œufs et détruire leur progéniture : quelque élevé, quelque caché que puisse être leur nid, ils sauront le découvrir, l’atteindre, le dévaster; et les enfants, cette aimable portion du genre humain, mais toujours malfaisante par désœuvrement, violeront sans raison ces dépôts sacrés du produit de l’amour : souvent la tendre mère se sacrifie dans l’espérance de sauver ses petits, elle se laisse prendre plutôt que de les abandonner, elle préfère de partager et de subir le malheur de leur sort à celui d’aller seule l’annoncer par ses cris à son amant, qui néanmoins pourrait seul la consoler en partageant sa douleur. L’affection maternelle est donc un sentiment plus fort que celui de la crainte et plus profond que celui de l’amour, puisque ici cette alfection l’emporte sur les deux dans le cœur d’une mère et lui fait oublier son amour, sa liberté, sa vie.
Pourquoi le temps des grands plaisirs est-il aussi celui des grandes sollicitudes? pourquoi les jouissances les plus délicieuses sont-elles toujours accompagnées d’inquiétudes cruelles, même dans les êtres les plus libres et les plus innocents? n’est-ce pas un reproche qu’on peut faire à la nature, cette mère commune de tous les êtres ? Sa bienfaisance n’est jamais pure ni de longue durée. Ce couple heureux qui s’est réuni par choix, qui a établi de concert et construit en commun son domicile d’amour et prodigué les soins les plus tendres à sa famille naissante, craint à chaque instant qu’on ne la lui ravisse; et s’il parvient à l’élever, c’est alors que des ennemis encore plus redoutables viennent l’assaillir avec plus d’avantage : l’oiseau de proie arrive comme la foudre et fond sur la famille entière; le père et la mère sont souvent ses premières victimes, et les petits, dont les ailes ne sont pas encore assez exercées, ne peuvent lui échapper. Ces oiseaux de carnage frappent tous les autres oiseaux d’une frayeur si vive, qu’on les voit frémir à leur aspect; ceux même qui sont en sûreté dans nos basses-cours, quelque éloigné que soit l’ennemi, tremblent au moment qu’ils l’aperçoivent.
iS8 LE PERROQUET.
et ceux de la campagne, saisis du même effroi, le marquent par des cris et par leur fuite précipitée vers les lieux où ils peuvent se cacher. L’état le plus libre de la nature a donc aussi ses tyrans, et malheureusement c’est à eux seuls qu’appartient cette suprême liberté dont ils abusent et cette indé- | pendance absolue qui les rend les plus fiers de tous les animaux : l’aigle méprise le lion et lui enlève impunément sa proie; il tyrannise également i les habitants de l’air et ceux de la terre, et il aurait peut-être envahi l’empire d’une grande portion de la nature, si les armes de l’homme ne l’eussent ; relégué sur le sommet des montagnes et repoussé jusqu’aux lieux inaccessi- ' blés, où il jouit encore sans trouble et sans rivalité de tous les avantages de j sa domination tyrannique.
Le coup d’œil que nous venons de jeter rapidement sur les facultés des oiseaux suffit pour nous démontrer que, dans la chaîne du grand ordre des ; êtres, ils doivent être, après l’homme, placés au premier rang ‘. La nature a i rassemblé, concentré dans le petit volume de leur corps plus de force qu’elle n’en a départi aux grandes masses des animaux les plus puissants; elle leur a donné plus de légèreté sans rien ôter à la solidité de leur organisation; elle leur a cédé un empire plus étendu sur les habitants de l’air, de la terre et des eaux; elle leur a livré les pouvoirs d’une domination exclusive sur le i genre entier des insectes, qui ne semblent tenir d’elle leur existence que pour maintenir et fortifier celle de leurs destructeurs, auxquels ils servent de i pâture; ils dominent de même sur les reptiles, dont ils purgent la terre sans redouter leur venin; sur les poissons, qu’ils enlèvent hors de leur élément pour les dévorer; et enfin sur les animaux quadrupèdes, dont ils font également des victimes. On a vu la buse assaillir le renard , le faucon arrêter i la gazelle, l’aigle enlever la brebis, attaquer le chien comme le lièvre, les mettre à mort et les emporter dans son aire ; et si nous ajoutons à toutes ces prééminences de force et de vitesse celles qui rapprochent les oiseaux de la nature de l’homme, la marche à deux pieds, l’imitation de la parole, la mémoire musicale, nous les verrons plus près de nous que leur forme extérieure ne paraît l’indiquer, en même temps que, par la prérogative unique de l’attribut des ailes et par la prééminence du vol sur la course, nous reconnaîtrons leur supériorité sur tous les animaux terrestres.
Mais descendons de ces considérations générales sur les oiseaux à l’examen particulier du genre des perroquets : ce genre, plus nombreux qu’au-
1. Baffon ne juge ici la question que par un seul côté, par l’avantage que donne à Toiseaii sa plus grande puissance de mobilité. Ailleurs, où il juge la question plus généralement, il place l’oiseau à son véritable rang, c’est-à-dire au second rang après l’homme. « Les animaux « qui ressemblent le plus à l’homme par leur figure et par leur organisation seront maintenus |
« dans la possession où ils étaient d’être supérieurs à tons les autres..., en sorte que le singe, |
« le chien, l’éléphant et les autres quadrupèdes seront au premier rang... ; les oiseaux seront i
« au second, parce que , à tout prendre, ils diffèrent de l’homme plus que les quadrupèdes... » !
cun autri), ne laissera pas de nous fournir de grands exemples d’une vérité nouvelle : c’est que, dans les oiseaux comme dans les animaux quadrupèdes, il n’existe dans les terres méridionales du Nouveau-Monde aucune des espèces des terres méridionales de l’ancien continent, et cette exclusion est réciproque; aucun des perroquets de l’Afrique et des Grandes- Indes ne se trouve dans l’Amérique méridionale, et réciproquement aucun de ceux de cette partie du Nouveau-Monde ne se trouve dans l’ancien continent, C’est sur ce fait général que j’ai établi le fondement de la nomenclature de ces oiseaux, dont les espèces sont très-diversifiées et si multipliées que, indépendamment de celles qui nous sont inconnues, nous en pouvons compter plus de cent, et de ces cent espèces il n’y en a pas une seule qui soit commune aux deux continents. Y a-t-il une preuve plus démonstrative de cette vérité générale que nous avons exposée dans l’histoire des animaux quadrupèdes? Aucun de ceux qui ne peuvent supporter la rigueur des climats froids n’a pu passer d’un continent à l’autre, parce que ces continents n’ont jamais été réunis que dans les régions du Nord. Il en est de même des oiseaux qui, comme les perroquets, ne peuvent vivre et se multiplier que dans les climats chauds; ils sont, malgré la puissance de leurs ailes, demeurés confinés, les uns dans les terres méridionales du .Nouveau-Monde, et les autres dans celles de l’ancien, et ils n’occupent dans chacun qu’une zone de vingt-cinq degrés de chaque côté de l’équateur.
Mais, dira-t-on, puisque les éléphants et les autres animaux quadrupèdes de l’Afrique et des Grandes-Indes ont primitivement occupé les terres du Nord dans les deux continents, les perroquets kakatoès, les loris et les autres oiseaux de ces mêmes contrées méridionales de notre continent n’ont-ils pas dû se trouver aussi primitivement dans les parties septentrionales des deux mondes? comment est-il donc arrivé que ceux qui habitaient jadis l’Amérique septentrionale n’aient pas gagné les terres chaudes de l’Amérique méridionale? car ils n’auront pas été arrêtés comme les éléphants par les hautes montagnes ni par les terres étroites de l’isthme, et la raison que vous avez tirée de ces obstacles ne peut s’appliquer aux oiseaux qui peuvent aisément franchir ces montagnes : ainsi les différences qui se trouvent constamment entre les oiseaux de l’Amérique méridionale et ceux de l’Afrique supposent quelques autres causes que celle de votre système sur le refroidissement de la terre et sur la migration de tous les animaux du Nord au Midi.
Cette objection, qui d’abord paraît fondée, n’est cependant qu’une nouvelle question qui, de quelque manière qu’on cherche à la faire valoir, ne peut ni s’opposer, ni nuire à l’explication des faits généraux de la naissance primitive des animaux dans les terres du Nord, de leur migration vers celles du Midi et de leur exclusion des terr^ de l’Amériqne méridionale ; ces faits, quelque difficulté .qu’ils puissent présenter, n’en sont pas moins con-
stants, et l’on peut, ce me semble, répondre à la question d’une manière satisfaisante sans s’éloigner du système : car les espèces d’oiseaux auxquels il faut une grande chaleur pour subsister et se multiplier n’auront, malgré leurs ailes, pas mieux franchi que les éléphants les sommets glacés des montagnes. Jamais les perroquets et les autres oiseaux du Midi ne s’élèvent assez haut dans la région de l’air pour être saisis d’un froid contraire à leur nature, et par conséquent ils n’auront pu pénétrer dans les terres de l’Amérique méridionale, mais auront péri comme les éléphants dans les contrées septentrionales de ce continent à mesure qu’elles se sont refroidies j ainsi cette objection, loin d’ébranler le système, ne fait que le confirmer et le rendre plus général, puisque non-seulement les animaux quadrupèdes, mais même les oiseaux du midi de notre continent, n’ont pu pénétrer ni s’établir dans le continent isolé de l’Amérique méridionale. Nous conviendrons néanmoins que cette exclusion n’est pas aussi générale pour les oiseaux que pour les quadrupèdes, pour lesquels il n’y a aucune espèce commune à l’Afrique et à l’Amérique, tandis que dans les oiseaux on en peut compter un petit nombre dont les espèces se trouvent également dans ces deux continents j mais c’est par des raisons particulières et seulement pour de certains genres d’oiseaux qui, joignant à une grande puissance de vol la faculté de s’appuyer et de se reposer sur l’eau au moyen des larges membranes de leurs pieds, ont traversé et traversent encore la vaste étendue des mers qui séparent les deux continents vers le Midi. Et comme les perroquets n’ont ni les pieds palmés, ni le vol élevé et longtemps soutenu, aucun de ces oiseaux n’a pu passer d’un continent à l’autre, à moins d’y avoir été transporté par les hommes on en sera convaincu par l’exposition de leur nomenclature et par la comparaison des descriptions de chaque espèce, auxquelles nous renvoyons tous les détails de leurs ressemblances et de leurs différences, tant génériques que spécifiques ; et cette nomenclature était peut-être aussi difficile à démêler que celle des singes, parce que tous les naturalistes avant moi avaient également confondu les espèces et même les genres des nombreuses tribus de ces deux classes d’animaux, dont néanmoins aucune espèce n’appartient aux deux continents à la fois ‘.
Les Grecs ne connurent d’abord qu’une espèce de perroquet ou plutôt de
a. « Les perroquets ont le vol court et pesant , au point de ne pouvoir traverser des bras de mer de sept ou huit lieues de largeur; chaque île de TAmérique méridionale a ses perroquets pjarticuliers : ceux des îles de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent, de la Dominique, de la Martinique, de la Guadeloupe, sont différents les uns des autres; ceux des îles Caraïbe^ ne leur ressemblent point, et les perroquets des îles Caraïbes ne se trouvent point vers TOrénoque, qui cependant est le canton du continent le plus voisin de ces îles. ( Note communiquée par M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne. )
1. Buffon ne fait ici que se rendre justice. C’est lui qui a posé la belle loi de la distribution des espèces selon les climats : grande loi qui, ainsi que je l’ai déjà dit, s’étend aux oiseaux comme aux singes et aux quadrupèdes. Le lecteur ne peut avoir oublié mes précédentes nob'.s sur ce sujet.
perruche : c’est celle que nous nommons aujourd’hui grande perruche à collier, qui se trouve dans le continent de l’Inde. Les premiers de ces oiseaux furent apportés de l’île Taprobane en Grèce par Onésicrite, commandant de la flotte d’Alexandre ; ils y étaient si nouveaux et si rares, qu’ Aristote lui-même ne parait pas en avoir vu et semble n’en parler que par relation". 3Iais la beauté de ces oiseaux et leur talent d’imiter la parole en firent bientôt un objet de luxe chez les Romains : le sévère Caton leur en fait un reproche^; ils logeaient cet oiseau dans des cages d’argent, d’écaille et d’ivoire % et le prix d’un perroquet fut quelquefois plus grand chez eux que celui d’un esclave.
On ne connaissait de perroquets à Rome que ceux qui venaient des Indes jusqu’au temps de Néron, où des émissaires de ce prince en trouvèrent dans une île du Nil , entre Siène et Méroë % ce qui revient à la limite de 24 à 25 degrés que nous avons posée pour ces oiseaux, et qu’il ne paraît pas qu’ils aient passée. Au reste, Pline nous apprend que le nompsittacus, donné par les Latins au perroquet, vient de son nom mAïQw psittace ou siltacef.
Les Portugais, qui les premiers ont double le cap de Ronne-Espérance et reconnu les côtes de l’Afrique, trouvèrent les terres de Guinée et toutes les îles de l’océan Indien peuplées, comme le continent, de diverses espèces de perroquets, toutes inconnues à l’Europe et en si grand nombre qu’à Calicuts, à Rengale et sur les côtes d’Afrique, les Indiens et les Nègres étaient obligés de se tenir dans leurs champs de maïs et de riz vers le temps de la maturité pour en éloigner ces oiseaux qui viennent les dévaster *.
Cette grande multitude de perroquets dans toutes les régions qu’ils habitent * semble prouver qu ils reiterent leurs pontes, puisque chacune est assez peu nombreuse; mais rien n’égale la variété d’espèces d’oiseaux de ce
а. « Indica avis cui nomen psittace, quam loqui aiimt. » Aristote, lib. viii , cap. xii.
б. Ce rigide censeur s’écrie au milieu du sénat assemblé : « O sénateurs! ô Rome malheureuse! quel augure pour toi ! A quels temps sommes-nous arrivés, de voir les femmes nourrir les chiens sur leurs genoux , et les hommes porter sur le poing des perroquets ! » Voyez Golumelle, Dict. Antiq , lib. iii.
c. Voyez Statius in psitt. Ateclii.
d. Pline, lib. x, cap. xlii. — Pausanias, in Corinthiac.
e. « A Siene in Meroen.... Insulam Gagaudem esse in medio eo tractu renuntiavêre ( Neronis « exploratores ) ; inde primùm visas aves psittacos. » Un peu plus loin ces voyageurs trouvèrent des singes. Pline, lib. vi , cap. xxix.
f- «India hanc avem mittit, sittacem vocat. » Pline, üb.x, cap. xlii. — On les apportait encore, au xv« siècle, de ces contrées par la route d’Alexandrie. Voyez la relation de Cadamosto, Hist. générale des Voyages, t. Il, p. 305.
g. Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la Compagnie des Indes, etc ; Amsterdam, 1702 , t. lli , p. 195.
A. Voyez Mandeslo, suite i’Oléarius , t. II, p, lU.
i. « Entre plusieurs animaux remarquables, les perroquets du Malabar excitent l’admiration es vojageurs, par leur quantité prodigieuse autant que par la variété de leurs espèces. Dell on ^sure qu il avait souvent eu le plaisir d’en voir prendre jusqu’à deux cents d’un coup de filet, » aist. générale des Voyages, t. XI , p. 454.
genre qui s’offrirent aux navigateurs sur toutes les plages méridionales du Nouveau-Monde, lorsqu’ils en firent la découverte. Plusieurs îles reçurent le nom d’îles des Perroquets, Ce furent les seuls animaux que Colomb trouva dans la première où il aborda», et ces oiseaux servirent d’objets d’échange dans le premier commerce qu’eurent les Européens avec les Américains \ Enfin, on apporta des perroquets d’Amérique et d’Afrique en si grand nombre que le perroquet des anciens fut oublié : on ne le connaissait plus du temps de Belon que par la description qu’ils en avaient laissée et cependant, dit Aldrovande, nous n’avons encore vu qu’une partie de ces espèces, dont les îles et les terres du Nouveau-Monde nourrissent une si grande multitude que, pour exprimer leur incroyable variété aussi bien que le brillant de leurs couleurs et toute leur beauté, il faudrait quitter la plume et prendre le pinceau : c’est aussi ce que nous avons fait en donnant le portrait de toutes les espèces remarquables et nouvelles dans nos planches coloriées.
Maintenant, pour suivre autant qu’il est possible l’ordre que la nature a mis dans cette multitude d’espèces, tant par la distinction des formes que par la division des climats, nous partagerons le genre entier de ces oiseaux d’abord en deux grandes classes, dont la première contiendra tous les perroquets de l’ancien continent, et la seconde tous ceux du Nouveau-Monde^ ensuite nous subdiviserons la première en cinq grandes familles; savoir, les kakatoès, les perroquets proprement dits, les loris, les perruches à longue queue et les perruches à queue courte; et de même nous subdiviserons ceux du nouveau continent en six autres familles; savoir, les aras, les amazones, les criks, les papegais, les perriches à queue longue, et enfin les perriches à queue courte. Chacune de ces onze tribus ou familles, est désignée par des caractères distinctifs, ou du moins chacune porte quelque livrée particulière qui les rend reconnaissables, et nous allons présenter celles de l’ancien continent les premières.