‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 28 sur 105 · Particulièrement de Vacide nitrique · texte numérisé non relu

Particulièrement de Vacide nitrique

DE LA MARNE

leur trop grande compacité opposait à la germination et au développement des graines délicates; la craie pure et même le sable fin, de quelque nature qu’il soit, peuvent donc être employés avec grand avantage pour marner les terres trop compactes ou trop humides; mais il faut au contraire de la marne mêlée de beaucoup d’argile, ou mieux encore de terre limoneuse, pour les terres stériles par sécheresse et qui sont elles-mêmes composées de craie, de tuf et de sable ; la marne la plus grasse est la meilleure pour cetj terrains maigres, et pourvu qu’il y ait dans la marne qu’on veut employer une assez grande quantité de parties calcaires pour que l’argile y soit divisée, cette marne presque entièrement argileuse , et même la terre limoneuse toute pure, seront les meilleurs engrais qu’on puisse répandre sur les terrains sableux. Entre ces deux extrêmes, il sera aisé de saisir les degrés intermédiaires, et de donner à chaque terrain la quantité et la qualité de la marne qui pourra convenir pour engrais On doit seulement observer que dans tous les eas il faut mêler la marne avec une certaine quantité de fumier, et cela est d’autant plus nécessaire que le terrain est plus humide et plus froid. Si l’on répand les marnes sans y mêler de fumier, on perdra beaucoup sur le produit de la première et même de la seconde réeolte, ear le bon effet de l’amendement marneux ne se manifeste pleinement qu’à la troisième ou quatrième année.

Les marnes qui contiennent une grande quantité de eraie sont ordinairement blanches; celles qui sont grises, rougeâtres ou brunes, doivent ces couleurs aux argiles ou à la terre limoneuse dont elles sont mélangées, et ces couleurs plus ou moins foncées, sont encore un indice par lequel on peut juger de la qualité de chaque marne en particulier. Lorsqu’elle est tout à fait convenable à la nature du terrain sur lequel on la répand, il est alors bonifié pour nombre d’années ^ et le cultivateur fait un double profit, le premier par l’épargne des fumiers dont il usera beaucoup moins, et le second par le produit de ses récoltes qui sera plus abondant ; si l’on n’a pas à sa portée des marnes de la qualité qu’exigeraient les terrains qu’on veut améliorer, il est presque toujours possible d’y suppléer en répandant de

a. M. Faujas de Saint-Fond parle de certains cantons du Dauphiné qui sont très-fertiles, et dont le sol contient environ un quart de matière calcaire , mêlée naturellement avec un tiers d’argile noire, tenace , mais rendue friable par environ un quart d’un sable sec et grenu; et,

pour le surplus, d’un second sable fin, doux et brillant Voyez le Mémoire sur la Marne ^

par M. Faujas de Saint-Fond, et les Affiches du Dauphiné, octobre 1780.

b. Suivant Pline, la fécondité communiquée aux terres par certaines marnes dure cinquante et jusqu’à quatre-vingts années. Voyez son Histoire naturelle, livre xvn, chap. vu et vin. Il dit aussi que c’est aux Gaulois et aux Bretons qu’on doit l’usage de cet engrais pour la fertilisation des terres. Idem , ibidem. — M. de Gensane, en parlant des marnes, fait de bonnes observations sur leur emploi, et il cite un exemple qui prouve que cet engrais est non-seulement utile pour augmenter la production des grains, .mais aussi pour faire croitre plus promptement et plus vigoureusement les arbres, et en particulier les mûriers blancs Histoire naturelle du Languedoc, tome I.

DE LA MARNE

l’argile sur les terres trop légères, et de la chaux sur les terres trop fortes ou trop humides, car la chaux éteinte est absolument de la même nature que la craie puisqu’elles ne sont toutes deux que de la pierre calcaire réduite en poudre : ce qu’on a dit ® sur les prétendus sels ou qualités particulières de la marne pour la végétation, sur son eau générative, etc., n’est fondé que sur des préjugés. La cause principale et peut-être unique de l’amélioration des terres est le mélange d’une autre terre différente, et dont les qualités se compensent et font de deux terres stériles une terre féconde Ce n’est pas que les sels en petite quantité ne puissent aider les progrès de la végétation et en augmenter le produit; mais les effets du mélange convenable des terres sont indépendants de cette cause particulière; et ce serait beaucoup accorder à l’o[iiuion vulgaire, que d’admettre dans la marne des principes plus actifs pour la végétation que dans toute autre terre , puisque par elle-même la marne est d’autant plus stérile qu’elle est plus pure et plus approchante de la nature de la craie.

Comme les marnes ne sont que des terres plus ou moins mélangées et formées assez nouvellement par les dépôts et les sédiments des eaux pluviales, il est rare d’en trouver à quelque profondeur dans le sein de la terre; elles gisent ordinairement sous la couche de la terre végétale, et particulièrement au bas des collines et des rochers de pierres calcaires qui portent sur l’argile ou le schiste. Dans certains endroits la marne se trouve en forme de noyaux ou de pelotes, dans d’autres elle est étendue en petites couches horizontales ou inclinées suivant la pente du teri'ain ; et lorsque les eaux pluviales, chargées de cette matière , s’iiiPhtrent à travers les couches de la terre, elles la déposent en forme de concrétions et de stalactites, qui sont formées de couches concentriques et irrégulièrement groupées. Ces concrétions provenant de la craie et de la marne ne

a. Œuvres de Palissy; Paris, 1777, in-4°, page 142 jusqu’à 184.

b. « Eutre les diverses couches que l’on perce en fouillant la terre, il en est plusieurs qui « sont le plus heureusement et le plus prochainement disposées à la fécondité; il suffit, en les « mélangeant, de les exposer aux influences de l’air et à l’aspect du ciel pour les rendre végé- « taies.... Telles sont non-seulement les marnes, mais les craies et les argiles, qui, par des « mélanges appropriés aux différents sols, leur commuuiquent une force de végétation si « vigoureuse et si durable.... Dans ces dépôts précieux, que la nature ne semble avoir cachés à « quelque profondeur que pour les réserver à nos besoins, sont amassés les éléments les plus <( précieux à l’espèce humaine.... N’allons donc plus, loin de la douce vue du ciel, arracher « l’or du sein déchiré de la terre... Les vrais trésors sont sous nos pas : ce sont ces terres « douces et fécondes qu’il faut apporter au jour, dont il faut couvrir nos champs, et qui vont 0 renouveler un sol épuisé par nos déprédations et languissant sous nos mains avides. » Extrait iu. Système de la Fertilisation, par M. l’abbé Bexon; ouvrage que j’ai déjà cité (tome IX, page 247) comme offrant, dans sa brièveté, les vues les plus étendues et les plus profondes.

1. Prise en soi, la chaux est la craie qui a perdu son acide carbonique par la calcination. La chaux éteinte est un hydrate de chaux. On appelle cet hydrate : chaux éteinte pour le distinguer de la chaux vive, nom que l’on donne, dans le langage ordinaire, à la chaux caustique et anhydre.

DE LA MARNE

jircnnent jamais aillant de dureté que celles qui se forment dans les rochers de pierres calcaires dures; elles sont aussi plus impures; elles s’accumulent irrégulièrement au pied des collines pour y former des masses d’une substance à demi pierreuse, légère et poreuse, à laquelle on donne le nom de tuf , qui souvent se trouve en couches assez épaisses et très-étendues au bas des collines argileuses couronnées de rochers calcaires.

C’est aussi à celte même matière crétacée et marneuse qu’on doit atlrihuer l’origine de toutes les incrustations produites par les eaux des fontaines, et qui sont si communes dans tous les pays où il y a de hautes collines de craie et de pierres calcaires. L’eau des pluies, en tillrant à travers les couches de ces matières calcaires, se charge des particules les plus ténues qu’elle soutient et porte avec elle quelquefois très-loin ; elle en dépose la plus grande partie sur le fond et contre les bords des roules qu’elle parcourt, et enveloppe ainsi toutes les matières qui se trouvent dans son cours : aussi voit-on des substances de toute espèce et de toute figure, revêtues et incrustées de cette matière pierreuse qui non-seulement en recouvre la surface, mais se moule aussi dans toutes les cavités de leur intérieur; et c’est à cet effet très-simple qu’on doit rapporter la cause qui produit ce que l’on appelle communément des pétrifications, lesquelles ne diffèrent des incrustations que par cette pénétration dans tous les vides et interstices de l’intérieur des matières végétales ou animales, à mesure qu’elles se décomposent ou pourrissent.

Dans les craies blanches et les marnes les plus pures, on ne laisse pas de trouver des différences assez marquées, surtout pour les sels qu’elles contiennent ; si on fait bouillir quelque temps dans de l’eau distillée une certaine quantité de craie prise au pied d’une colline ou dans le fond d’un vallon, et qu’après avoir filtré la liqueur, on la laisse évaporer jusqu’à siccilé, on en retirera du nitre et un mucilage épais d’un rouge brun; en certains lieux même le nitre est si abondant dans cette sorte de craie ou de marne, qui a ordinairement la forme du tuf, que l’on pourrait en tirer du salpêtre en très-grande quantité, et qu’en effet on en lire bien plus abondamment des décombres ou des murs bâtis de ce tuf crétacé que de toute autre matière. Si l’on fait la môme épreuve sur la craie pelotonnée qui se trouve dans les fentes des rochers calcaires, et surtout sur ces masses de matière molle et légère de fleur de craie dont nous avons parlé, au lieu de nitre on n’en retirera souven't que du sel marin, sans aucun mélange d’autre sel, et en beaucoup plus grande quantité qu’on ne retire de nitre des tufs et des craies prises dans les vallons et sous la couche de terre végétale; cette différence assez singulière ne vient que delà différente qualité des eaux; car, indépendamment des matières terreuses et bitumineuses qui se trouvent dans toutes les eaux, la plupart contiennent des sels en assez grande quantité et de nature différente, selon la différente qualité du terrain où

DE LA MARNE

elles ont passé : par exemple , toutes les eaux dont les sources sont dans la couche de terre végétale ou limoneuse contiennent une assez grande quantité de nitre ; il en est de même de l’eau des rivières et de la plupart des fontaines, au lieu que les eaux pluviales les plus pures *, et recueillies en plein air avec précaution pour éviter tout mélange, donnent après l’évaporation une poudre terreuse très-fine, d’une saveur sensiblement salée et du même goût que le sel marin ; il en est de même de la neige, elle contient aussi du sel marin comme l’eau de pluie, sans mélange d’autres sels, tandis que les eaux qui coulent sur les terres calcaires ou végétales, ne contiennent point de sel marin, mais du nitre. Les couches de marne stratifiées dans les vallons, au pied des montagnes, sous la terre végétale, fournissent du salpêtre, parce que la pierre calcaire et la terre végétale dont elles tirent leur origine en contiennent. Au contraire les pelotes qui se trouvent dans les fentes, ou dans les joints des pierres et entre les lits des bancs calcaires, ne donnent, au lieu de nitre, que du sel marin, parce qu’elles doivent leur formation à l’eau pluviale tombée immédiatement dans ces fentes , et que cette eau ne contient que du sel marin, sans aucun mélange de nitre ^ ; au lieu que les craies, les marnes et les tufs amassés au bas des collines et dans les vallons, étant perpétuellement baignés par des eaux qui lavent à chaque instant la grande quantité de plantes dont la superficie de la terre est couverte, et qui arrivent par conséquent toutes chargées et imprégnées du nitre qu’elles ont dissous à la superficie de la terre, ces couches reçoivent le nitre d’autant plus abondamment que ces mêmes eaux y demeurent sans écoulement et presque stagnantes.

DE LA PIERRE CALCAIRE

La formation des pierres calcaires^ est l’un des plus grands ouvrages de la nature : quelque brute que nous en paraisse la matière, il est aisé d’y reconnaître une forme d’organisation actuelle et des traces d’une organisation antérieure bien plus complète dans les parties dont cette matière est originairement composée. Ces pierres ont en effet été primitivement formées du détriment des coquilles, des madrépores, des coraux et de toutes les autres substances qui ont servi d’enveloppe ou de domicile à ces animaux

1. Les eaux pluviales les plus pures sont encore très-impures. On a trouvé dans celles qui ont été recueillies avec le plus de précaution : du chlorure de sodium, du sulfate de chaux, etc., de l’acide nitrique et de V ammoniaque. (Voyez, dans les Comptes-rendus de l’Àcadémie des Sciences, t. XXXIV, p. 824, l’analyse de Veau de pluie. )

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