‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 3 sur 105 · Voyez la note 3 de la page · texte numérisé non relu

Voyez la note 3 de la page

4. Pour qu’un corps cristallise, il n’est pas besoin de matière organique active. 11 suffît que ses molécules , séparées par la chaleur ou par un liquide , puissent glisser facilement les

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

comme cause elTiciente la figuration des minéraux : elle seule par son activité différemment dirigée, suivant les résistances de la matière inerte, peut donner la figure aux parties constituantes de chaque minéral, et il ne faut qu’un très-petit nombre de molécules organiques pour imprimer cette trace superficielle d’organisation dans le minéral, dont elles ne peuvent travailler l'intérieur; et c’est par cette raison que ces corps étant toujours bruts dans leur substance, ils ne peuvent croître par la nutrition comme les êtres organisés, dont l’intérieur est actif dans tous les points de la masse, et qu’ils n’ont que la faculté d’augmenter de volume par une simple agrégation superficielle de leurs parties.

Quoique cette théorie sur la figuration des minéraux soit plus simple d’un degré que celle de l’organisation des animaux et des végétaux, puisque la nature ne travaille ici que dans deux dimensions au lieu de trois; et quoique cette idée ne soit qu’une extension * ou même une conséquence de mes vues sur la nutrition, le développement et la reproduction des êtres, je ne m’attends pas à la voir universellement accueillie ni même adoptée de si lot par le plus grand nombre. J’ai reconnu que les gens peu accoutumés aux idées abstraites ont peine à concevoir les moules intérieurs et le travail de la nature sur la matière dans les trois dimensions à la fois; dès lors ils ne concevront pas mieux quelle ne travaille que dans deux dimensions pour figurer les minéraux : cependant rien ne me parait plus clair, pourvu qu’on ne borne pas ses idées à celles que nous présentent nos moules artificiels; tous ne sont qu’extérieurs et ne peuvent que figurer des surfaces, c’est-à-dire opérer sur deux dimensions; mais l’existence du moule intérieur - et son extension, c’est-à-dire ce travail de la nature dans les trois dimensions à la fois, sont démontrées par le développement de tous les germes dans les végétaux , de tous les embryons dans les animaux, puisque toutes leurs parties, soit extérieures, soit intérieures, croissent proportionnellement, ce qui ne peut se faire que par l’augmentation du volume de leur corps dans les trois dimensions à la fois : ceci n’est donc point un système idéal fondé sur des suppositions hypothétiques, mais un fait constant démontré par un elfet général, toujours existant, et à chaque instant renouvelé dans la nature entière; tout ce qu’il y a de nouveau dans cette grande vue, c’est d’avoir aperçu qu’ayant à sa disposition la force pénétrante de l’attraction et celle de la chaleur, la nature peut travailler l’intérieur des corps et brasser la matière dans les trois dimensions à la fois ,

unes sur les autres, et se joindre par leurs faces plaues, de manière à former un corps régulier.

1. G est vrai; ce nen est quune extension : l’extension de Thypotlièse des molécules organiques, produites par la chaleur et l’attraction, etc.; mais étendre une hypothèse, ce n’est pas la confirmer.

2. Voyez, sur le moule intérieur, sur les molécules organiques, etc., les notes des précédents volumes.

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

pour faire croître les êtres organisés, sans que leur forme s’altère en prenant trop ou trop peu d’extension dans chaque dimension : un homme, un animal, un arbre, une plante, en un mot tous les corps organisés sont autant de moules intérieurs dont toutes les parties croissent proportionnellement, et par conséquent s’étendent dans les trois dimensions à la fois; sans cela l’adulte ne ressemblerait pas à l’enfant, et la forme de tous les êtres se corromprait dans leur accroissement ; car en supposant que la nature manquât totalement d’agir dans l’une des trois dimensions, l’être organisé serait bientôt, non-seulement défiguré , mais détruit, puisque son corps cesserait de croître à l’intérieur par la nutrition, et dès lors le solide, réduit à la surface, ne pourrait augmenter que par l’application successive des surfaces les unes contre les autres, et par conséquent d’animal ou végétal il deviendrait minéral, dont effectivement la composition se fait par ta superposition de petites lames presque infiniment minces, qui n’ont été travaillées que sur les deux dimensions de leur surface en longueur et en largeur; au lieu que les germes des animaux et des végétaux ont été travaillés, non-seulement en longueur et en largeur, mais encore dans tous les points de l’épaisseur qui fait la troisième dimension; en sorte qu’il n’augmente pas par agrégation comme le minéral, mais par la nutrition, c’est-à-dire par la pénétration de la nourriture dans toutes les parties de son intérieur, et c’est par cette intussusception de la nourriture que l’animal et le végétal se développent et prennent leur accroissement sans changer de forme.

On a cherché à reconnaître et distinguer les minéraux par le résultat de l’agrégation ou cristallisation de leurs particules ; toutes les fois qu’on dissout une matière, soit par l’eau, soit par le feu, et qu’on la réduit à l’homogénéité, elle ne manque pas de se cristalliser, pourvu qu’on tienne cette matière dissoute assez longtemps en repos pour que les particules similaires et déjà figurées puissent exercer leur force d’affinité, s’attirer réciproquement, se joindre et se réunir*. Notre art peut imiter ici la nature dans tous les cas où il ne faut pas trop de temps, comme pour la cristallisation des sels, des métaux et de quelques autres minéraux; mais quoique la substance du temps ne soit pas matérielle, néanmoins le temps entre comme élément général, comme ingrédient réel et plus nécessaire qu’aucun autre dans toutes les compositions de la matière : or la dose de ce grand élément ne nous est point connue; il faut peut-être des siècles pour opérer la cristallisation d’un diamant, tandis qu’il ne faut que quelques minutes pour cristalliser un sel; on peut même croire que, toutes choses égales d’ailleurs, la ditférence de la dureté des corps provient du plus ou moins

1. Buffon est ici tout à fait dans le vrai. « Toutes les fois qu’on dissout une matière, soit par « l’eau, soit par le feu..., elle ne manque pas de se cristalliser, pourvu qu’on tienne cette U matière dissoute assez longtemps en repos... » ( Voyez la note 4 de la page 6. )

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

de temps que leurs parties sont à se réunir : car comme la force d’affinité, qui est la même que celle de l’attraction, agit à tout instant et ne cesse pas d’agir, elle doit avec plus de temps produire plus d’effet; or, la plupart des productions de la nature, dans le règne minéral, exigent beaucoup plus de temps que nous ne pouvons en donner aux compositions artificielles par lesquelles nous cherchons à l'imiter. Ce n’est donc pas la faute de l’homme ; son art est borné par une limite qui est elle-même sans bornes; et quand, par ses lumières, il pourrait reconnaître tous les éléments que la nature emploie, quand il les aurait à sa disposition, il lui manquerait encore la puissance de disposer du temps et de faire entrer des siècles dans l’ordre de ses combinaisons.

Ainsi les matières qui paraissent être les plus plus parfaites sont celles qui, étant composées de parties homogènes, ont pris le plus de temps pour se consolider, se durcir, et augmenter de volume et de solidité autant qu’il est possible : toutes ces matières minérales sont figurées; les éléments organiques tracent le plan figuré de leurs parties constituantes jusque dans les plus petits atomes et laissent faire le reste au temps, qui, toujours aidé de la force attractive, a d’abord séparé les particules hétérogènes pour réunir ensuite celles qui sont similaires par de simples agrégations toutes dirigées par leurs affinités. Les autres minéraux qui ne sont pas figurés ne présentent qu’une matière brute qui ne porte aucun trait d’organisation ; et comme la nature va toujours par degrés et nuances, il se trouve des minéraux mipartis d’organique et de brut, lesquels otfrent des figures irrégulières, des foi mes extraordinaires, des mélanges plus ou moins assortis, et quelquefois si bizarres qu’on a grande peine à deviner leur origine et même à démêler leurs diverses substances.

L’ordre que nous mettrons dans la contemplation de ces différents objets, sera simple et déduit des principes que nous avons établis; nous commencerons par la matière la plus brute, parce qu’elle fait le fond de toutes les autres matières, et même de toutes les substances plus ou moins organisées; or, dans ces matières brutes, le verre primitif* est celle qui s’offre la première comme la plus ancienne et comme produite par le feu dans le temps où la terre liquéfiée a pris sa consistance : cette masse immense de matière vitreuse, s’étant consolidée par le refroidissement, a formé des boursoufiu res et des aspérités à sa surface; elle a laissé en se resserrant une infinité de vides et de fentes, surtout à l’extérieur, lesquelles se sont bientôt remplies par la sublimation ou la fusion de toutes les matières métalliques; elle s’est durcie en roche solide à l’intérieur, comme une masse de verre bien recuit se consolide et se durcit lorsqu’il n’est point exposé à l’action de l’air. La surface de ce bloc immense s’est divisée, fêlée, fendillée.

1. L ’. verre primitif . — Voyez la note de la page suivante.

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

réduite en poudre par l’impression des agents extérieurs; ces poudres de verre furent ensuite saisies, entraînées et déposées par les eaux, et formèrent dès lors les couches de sable vitreux qui, dans ces premiers temps, étaient bien plus épaisses et plus étendues qu’elles ne le sont aujourd’hui; car une grande partie de ces débris de verre qui ont été transportés les premiers par le mouvement des eaux ont ensuite été réunis en blocs de grès, ou décomposés et convertis en argile par l’action et l’intermède de l’eau : ces argiles durcies par le dessèchement ont formé les ardoises et les schistes ; et ensuite les bancs calcaires produits par les coquillages, les madrépores et tous les détriments des productions de la mer, ont été déposés au-dessus des argiles et des schistes, et ce n’est qu’après l’établissement local de toutes ces grandes masses que se sont formés la plupart des autres minéraux.

Nous suivrons donc cet ordre, qui de tous est le plus naturel; et, au lieu de commencer par les métaux les plus riches ou par les pierres précieuses, nous présenterons les matières les plus communes, et qui, quoique moins nobles en apparence, sont néanmoins les plus anciennes, et celles qui tiennent, sans comparaison, la plus grande place dans la nature, et méritent par conséquent d’autant plus d’être considérées que toutes les autres en tirent leur origine.

DES VERRES PRIMITIFS '

Si Ton pouvait supposer que le globe terrestre, avant sa liquéfaction, eût été composé des mêmes matières qu’il l’est aujourd’hui, et qu’ayant tout à coup été saisi par le feu, toutes ces matières se fussent réduites en verre, nous aurions une juste idée des produits de la vitrification générale, en les comparant avec ceux des vitrifications particulières qui s’opèrent sous nos yeux par le feu des volcans; ce sont des verres de toutes sortes, très-différents les uns des autres par la densité, la dureté, les couleurs, depuis les basaltes et les laves les plus solides et les plus noires jusqu’aux pierres ponces les plus blanches, qui semblent être les plus légères de ces productions de volcans; entre ces deux termes extrêmes, on trouve tous les autres degrés de pesanteur et de légèreté dans les laves plus ou moins compactes, et plus ou moins poreuses ou mélangées; de sorte qu’en jetant un coiiq d’œil sur une collection bien rangée de matières volcaniques, on peut aisé-

1. Je l’ai déjà fait observer, et plus d’une fois : il ne s’agit pas ici de nos verres factices , composés par l’art (voyez les notes des pages 78, 136, 137 , 138 et 139 du Rr volume) : il s’agit des substances que la chaleur fond sans les décomposer ( voyez les notes 1 et 2 de la page 462 du IX« volume), et qui ont été fondues par le feu primitif du globe.

DES VERRES PRIMITIFS

ment reconnaître les différences, les degrés, les nuances, et même la suite des effets et du produit de cette vitrification par le feu des volcans : dans cette supposition, il y aurait eu autant de sortes de matières vitrifiées par le feu primitif que par celui des volcans, et ces matières seraient aussi de même nature que les pierres ponces, les laves et les basaltes; mais le quartz et les matières vitreuses de la masse du globe étant très-différents de ces verres de volcans, il est évident qu’on n’aurait qu’une fausse idée des effets et des produits de la vitrification générale si l’on voulait comparer ces matières primitives aux productions volcaniques.

Ainsi la terre, lorsqu’elle a été vitrifiée, n’était point telle qu’elle est aujourd’hui , mais plutôt telle que nous l’avons dépeinte à l’époque de sa formation®; et, pour avoir une idée plus juste des effets et du produit de la vitrification générale, il faut se représenter le globe entier pénétré de feu et fondu jusqu’au centre, et se souvenir que cette masse en fusion, tournant sur elle-même, s’est élevée sous l’équateur par la force centrifuge, et en même temps abaissée sous les pôles, ce qui n’a pu se faire sans former des cavernes et des boursouflures dans les couches extérieures à mesure qu’elles prenaient de la consistance : tâchons donc de concevoir de quelle manière les matières vitrifiées ont pu se disposer et devenir telles que nous les trouvons dans le sein de la terre.

Toute la masse du globe, liquéfiée par le feu, ne pouvait d’abord être que d’une substance homogène et plus pure que celle de nos verres ou des laves de volcan, puisque toutes les matières qui pouvaient se sublimer étaient alors reléguées dans l’atmosphère avec l’eau et les autres substances volatiles : ce verre homogène et pur nous est représenté par le quartz, qui est la base de toutes les autres matières vitreuses; nous devons donc le regarder comme le verre primitif: sa substance est simple ', dure et résistante à toute action des acides ou du feu^; sa cassure vitreuse démontre son essence, et tout nous porte à penser que c’est le premier verre qu’ait produit la nature.

Et, pour se former une idée de la manière dont ce verre a pu prendre autant de consistance et de dureté, il faut considérer qu’en général le verre en fusion n’acquiert aucune solidité s’il est frappé par l’air extérieur, et que ce n’est qu’en le laissant recuire lentement et longtemps dans un four chaud et bien fermé qu’on lui donne une consistance solide; plus les masses de verre sont épaisses, et plus il faut de temps pour les consolider et les

Page 1