LE PETIT TETRAS A PLUMAGE VARIABLE
les taillis épais el les bruyères, où ils ont coutume de choisir chaque année un certain espace de terrain, où ils s’assemblent ordinairement, s’ils ont été dispersés par les chasseurs, ou par l’oiseau de proie, ou par un orage; c’est là qu’ils se réunissent bientôt après en se rappelant les uns les autres. Si on leur donne la chasse il faut, la première fois qu’on les fait partir, remarquer soigneusement la remise; car ce sera à coup sùr le lieu de leur rendez-vous de l’année, et ils ne partiront pas si facilement une seconde fois, surtout s’ils aperçoivent les chasseurs; au contraire, ils se tapiront contre terre et se cacheront de leur mieux , mais c’est alors qu’il est facile de les tirer.
On voit qu’ils diffèrent des tétras noirs non-seulement par la couleur et par l’uniformité de plumage du mâle et de la femelle, mais encore par leurs habitudes, puisqu’ils ne se perchent point; ils diffèrent aussi des lagopèdes, vulgairement perdrix blanches, en ce qu’ils se tiennent non sur les hautes montagnes, mais dans les bois et les bruyères; d’ailleurs, on ne dit point qu’ils aient les pieds velus jusque sous les doigts, comme les lagopèdes; et j’avoue que je les aurais rangés plus volontiers parmi les francolins ou attagas que parmi les tétras, si je n’avais cru devoir soumettre mes conjectures à l’autorité de trois écrivains instruits, et parlant d’un oiseau de leur pays.
LA GELINOTTE
Nous avons vu ci-dessus que, dans toutes les espèces de tétras, la femelle dilOférait du mâle par les couleurs du plumage, au point que plusieurs naturalistes n’ont pu croire qu’ils fussent oiseaux de même espèce. Schwenckfeld “, et, d’après lui, Rzaczynski^ est tombé dans un défaut tout opposé en confondant dans une seule et même espèce la gelinotte ou poule des coudriers, et le francolin , ce qu’il n’a pu faire que par une induction forcée et mal entendue, vu les nombreuses différences qui se trouvent entre ces deux espèces. Frisch est tombé dans une méprise de même genre, en Refaisant qu’un seul oiseau de Vattagen et de Vhasel-hiilin, qui est la poule des coudriers ou gelinotte, et en ne donnant sous cette double dénomination que l’histoire de la gelinotte, tirée presque mot à mot de Gessner, erreur dont il aurait dû, ce me semble, être préservé par une autre qui lui avait fait confondre, d’après Charleton le petit tétras avec la gelinotte,
a. Schweiickfeld , Aviarium Silesiæ, pag. 279.
b. Rzaczynski, Auctuarium Poloniæ , pag. 366.
c. Charleton, ExercUationes , pag. 82, n“ 7.
‘ Tetrao bonasia (Linn.). — La gelinotte oa poule des coudriers (Cuv.). — Ordre «cf., genre id.
LE GELINOTTE
laquelle n’est autre que celle même poule des coudriers : à l’égard du francolin, nous verrons, à son article, à quelle autre espèce il pourrait se rapporter beaucoup plus naturellement.
Tout ce que dit Varron de sa poule rustique ou sauvage® convient trèsbien à la gelinotte, et Belon ne doute pas que ce ne soit la même espèce*. C était, selon Yarron, un oiseau d’une très-grande rareté à Rome, qu’on ne pouvait élever que dans des cages tant il était difficile à apprivoiser, et qui ne pondait presque jamais dans l’état de captivité ; et c’est ce que Belon et Sclîwenckfeld disent de la gelinotte : le premier donne en deux mots une idée fort juste de cet oiseau, et plus complète qu’on ne pourrait faire par la description la plus détaillée. « Qui se feindra, dit-il, voir quelque espèce « de perdrix métive entre la rouge et la grise, et tenir je ne sais quoi des « plumes du faisan, aura la perspective de la gelinotte de bois »
Le mâle se distingue de la femelle par une tache noire très-marquée qu’il a sous la gorge, et par ses flammes ou sourcils, qui sont d’un rouge beaucoup plus vif : la grosseur de ces oiseaux est celle d’une bartavelle; ils ont environ vingt et un pouces d’envergure, les ailes courtes, et par conséquent le vol pesant, et ce n’est qu’avec beaucoup d’efforts et de bruit qu’ils prennent leur volée; en récompense ils courent très-vite*^. Il y a dans chaque aile vingt-quatre pennes presque toutes égales, et seize à la queue; Schwenckfeld dit quinze®; mais c’est une erreur d’autant plus grossière, qu’il n’est peut-être pas un seul oiseau qui ait le nombre des pennes de la queue impair; celle de la gelinotte est traversée vers son extrémité par une large bande noirâtre, interrompue seulement par les deux pennes du milieu. Je n’insiste sur cette circonstance que parce que, selon la remarque de Willughby, dans la plupart des oiseaux ces deux mêmes pennes du milieu n’observent point l’éloignement des pennes latérales, et sortent un peu plus basf, en sorte qu’ici la différente couleur de ces pennes semblerait dépendre de la différence de leur position. Les gelinottes ont, comme les tétras, les sourcils rouges, les doigts bordés de petites dentelures, mais plus courtes; l’ongle du doigt du milieu tranchant, et les pieds garnis de plumes par devant, mais seulement jusqu’au milieu du tarse; le ventricule ou gésier musculeux ; le tube intestinal long de trente et quelques pouces; les appendices ou cæcums de treize à quatorze, et sillonnés par des canneluress; leur chair est blanche lorsqu’elle est cuite, mais cependant plus au dedans qu’au dehors; et ceux qui l’ont examinée de plus près prétendent
a. Vairon, de Re Ruslica, lib. iii, cap. ix
b. Belon , Nature des oiseaux, page 253
c. Idem, ibidem.
d. Voyez Gessner, page 229.
e. Schwenckt'eld , Ariarium Silesiœ , pag. 278.
f. Willughby, Ornilhologia , pag. 3.
(J. Idem, ibidem, pag. 126.
LA GELINOTTE
y avoir reconnu quatre couleurs différentes, coname on a trouvé trois goûts différents dans celle des outardes et des tétras : quoi qu’il en soit, celle des gelinottes est exquise, et c’est de là que lui vient, dit-on, son nom latin bonasa, et son nom hongrois tschasarmadar, qui veut dire oiseau de César, comme si un bon morceau devait être réservé exclusivement pour l’empereur : c’est en effet un morceau fort estimé, et Gessner remarque que c’est le seul qu’on se permettait de faire reparaître deux fois sur la table des princes
Dans le royaume de Bohême on en mange beaucoup au temps de Pâques, comme on mange de l’agneau en France, et l’on s’en envoie en présent les uns aux autres
Leur nourriture, soit en été, soit en hiver, est à peu près la même que celle des tétras : on trouve en été dans leur ventricule des baies de sorbier, de myrtille et de bruyère, des mûres de ronces, des graines de sureau des Alpes, des siliques de saltarella, des chatons de bouleau et de coudrier, etc. , et en hiver des baies de genièvre, des boutons de bouleau, des sommités de bruyère, de sapin, de genévrier et de quelques autres plantes toujours vertes “ ; on nourrit aussi les gelinottes qu’on tient captives dans les volières avec du blé, de l’orge, d’autres grains, mais elles ont encore cela de commun avec les tétras, qu’elles ne survivent pas longtemps à la perte de leur liberté soit qu’on les renferme dans des prisons trop étroites et peu convenables, soit que leur naturel sauvage, ou plutôt généreux, ne puisse s’accoutumer à aucune sorte de prison.
La chasse s’en fait en deux temps de l’année, au printemps et en automne; mais elle réussit surtout dans cette dernière saison : les oiseleurs et même les chasseurs les attirent avec des appeaux qui imitent leur cri , et ils ne manquent pas d’amener des chevaux avec eux , parce que c’est une opinion commune que les gelinottes aiment beaucoup ces sortes d’animaux®. Autre remarque de chasseurs : si l’on prend d’abord un mâle, la femelle, qui le cherche constamment, revient plusieurs fois, amenant d’autres mâles à sa suite; au lieu que si c’est la femelle qui est prise la première, le mâle s’attache tout de suite à une autre femelle et ne reparaît plus/' : ce qu’il y a de plus certain, c’est que si on surprend un de ces oiseaux mâle ou femelle et qu’on le fasse lever, c’est toujours avec grand bruit qu’il part, et son instinct le porte à se jeter dans un sapin touffu , où il reste immobile avec une patience singulière pendant tout le temps que
O. Gessuer, Ornithologia , pag. 231.
b. Schweackfeld, Aviarium , pag. 279.
c. Voyez Ray, Sinopsis avium , pag. 55; Schwenckfcld , pag. 278; et Rzaczynski, Auctuarium, pag. 366.
d. Gessner, Schwenckfeld, etc., aux endroits cités.
e. Gessner, page 230.
Gessner, Ornitiwîogia , pag. 230.
LA GELINOTTE
le chasseur le guette : ordinairement ces oiseaux ne se posent qu’au centre de l’arbre, c’est-à-dire dans l’endroit où les branches sortent du tronc.
Comme on a beaucoup parlé de la gelinotte, on a aussi débité beaucoup de fables à son sujet , et les plus absurdes sont celles qui ont rapport à la façon dont elle se perpétue. Encelius et quelques autres ont avancé que ces oiseaux s’accouplaient par le bec , que les coqs eux-mêmes pondaient, lorsqu’ils étaient vieux , des œufs qui , étant couvés par des crapauds, produisaient des basilics sauvages, de même que les œufs de nos coqs de basses-cours, couvés aussi par des crapauds, produisent, selon les mêmes auteurs, des basilics domestiques ; et de peur qu’on ne doutât de ces basilics, Encelius en décrit un qu’il avait vu“ ; mais heureusement il ne dit pas qu’il l’eût vu sortir d’un œuf de gelinotte, ni qu’il eût vu un mâle de cette espèce pondre cet œuf ; et l’on sait à quoi s’en tenir sur ces prétendus œufs de coq; mais comme les contes les plus ridicules sont souvent fondés sur une vérité mal vue ou mal rendue , il pourrait se faire que des ignorants, toujours amis du merveilleux, ayant vu les gelinottes, en amour, faire de leur bec le même usage qu’en font d’autres oiseaux en pareil cas, et préluder au véritable accouplement par des baisers de tourterelles, aient cru de bonne foi les avoir vues s’accoupler par le bec. Il y a dans l’histoire naturelle beaucoup de faits de ce genre qui paraissent ridiculement absurdes, et qui cependant renferment une vérité cachée; il ne faut, pour la dégager, que savoir distinguer ce que l’homme a vu de ce qu’il a cru.
Selon l’opinion des chasseurs, les gelinottes entrent en amour et se couplent dès les mois d’octobre et de novembre; et il est vrai que dans ce temps l’on ne tue que des mâles qu’on appelle avec une espèce de sifflet qui imite le cri très-aigu de la femelle; les mâles arrivent à l’appeau en agitant les ailes d’une façon fort bruyante, et on les tire dès qu’ils se sont posés.
Les gelinottes femelles, en leur qualité d’oiseaux pesants, font leur nid à terre, et le cachent d’ordinaire sous des coudriers ou sous la grande fougère de montagne : elles pondent ordinairement douze ou quinze œufs, et même jusqu’à vingt, un peu plus gros que des œufs de pigeons*’; elles les couvent pendant trois semaines, et n’amènent guère à bien que sept ou huit petits ' qui courent dès qu’ils sont éclos, comme font la plupart des oiseaux brachyptères ou à ailes courtes <*.
a. Gessner, Ornithologia , pag. 230.
b. Schwenckfeld , page 278.
c. Léonard Frisch, planche cxii.
d. -M. de Bomare , qui d’ailleurs extrait et copie si fidèlement, dit que les gelinottes ne font que deux petits, Tun mâle et l’autre femelle. Voyez le Dictionnaire d’histoire naturelle, à l’article Gelinotte. Rien n’est moins vrai , ni même moins vraisemblable : cette erreur ne peut venir que de celle des nomenclateurs peu instruits, qui ont confondu la gelinotte avec l’oiseau œnas d’Aristote [vinago de Gaza) , quoique ce soient des especes très-éloignées , Tœnas étant du genre des pigeons, et ne pnndaiit en effet que deux œufs
LA GELINOTTE
Dès que ces petits sont élevés et qu’ils se trouvent en état de voler, les père et mère les éloignent du canton qu’ils se sont approprié, et ces petits, s’assortissant par paires, vont chercher chacun de leur côté un asile où ils puissent former leur établissement pondre, couver et élever aussi des petits qu’ils traiteront ensuite de la même manière.
Les gelinottes se plaisent dans les forêts, où elles trouvent une nourriture convenable et leur sûreté contre les oiseaux de proie qu’elles redoutent extrêmement, et dont elles se garantissent en se perchant sur les basses branches Quelques-uns ont dit quelles préféraient les forêts en montagnes; mais elles habitent aussi les forêts en plaines, puisqu’on en voit beaucoup aux environs de Nuremberg : elles abondent aussi dans les bois qui sont aux pieds des Alpes, de l’Apennin et de la montagne des Géants en Silésie, en Pologne, etc. Autrefois elles étaient en si grande quantité, selon Varron, dans une petite île de la mer Ligustique, aujourd’hui le golfe de Gênes, qu’on l’appelait pour cette raison Yîle aux Gelinottes.
LA GELINOTTE D’ÉGOSSE.^'
Si cet oiseau est le même que le gallus palustris de Gessner, comme le croit M. Brisson, on peut assurer que la figure qu’en donne Gessner n’est rien moins qu’exacte, puisqu’on n’y voit point de plumes sur les pieds, et qu’on y voit au contraire des barbillons rouges sous le bec : mais aussi ne serait-il pas plus naturel de soupçonner que cette figure est celle d’un autre oiseau? Quoi qu’il en soit, ce gallus palustris ou coq de marais, est un excellent manger; et tout ce qu’on sait de son histoire, c’est qu’il se plaît dans les lieux marécageux, comme son nom de coq de marais le fait assez entendre Les auteurs de la Zoologie britannique prétendent que la gelinotte d’Écosse de M. Brisson n’est autre que le ptarmigan dans son habit d’été, et que son plumage devient presque tout blanc en hiver mais il faut donc qu’il perde aussi en été les plumes qui lui couvrent les doigts, car M. Brisson dit positivement qu’elle n’a de plumes que jusqu’à l’origine des doigts, et le ptarmigan de la Zoologie britannique en a jusqu’aux ongles : d’ailleurs ces deux animaux, tels qu’ils sont représentés dans la Zoologie et fans M. Brisson, ne se ressemblent ni par le port, ni par la physionomie, ni
а. Gessner, Ornithologia, pag. 23.
б. Idem, ibidem, pag. 229 et 230.
c. Gessner, de Nalurâ Avium, pag. 23.
d. Brilisch Zoology , page 86.
* Tetrao scoticus (Lath. ). — Le lagopède d’Écosse { Vieill. ) — La poule de marais (Guv. ). — Ordre id., genre id., sous-genre Lagopèdes ou Perdrix de neige (Guv. ).
LA GELINOTTE D’ËCOSSE.
par la conformation totale. Quoi qu’il en soit, la gelinotte d’Écosse de M. Brisson est un peu plus grosse que la nôtre, et a la queue plus courte; elle tient de la gelinotte des Pyrénées par la longueur de ses ailes, par ses pieds garnis antérieurement de plumes jusqu’à l’origine des doigts, par la longueur du doigt du milieu, relativement aux deux latéraux, et par la brièveté du doigt de derrière; elle en diffère en ce que ses doigts sont sans dentelures, et sa queue sans ses deux plumes longues et étroites, qui sont le caractère le plus frappant de la gelinotte des Pyrénées. Je ne dis rien des couleurs du plumage; les figures les représenteront plus exactement aux yeux que ma description ne pourrait les peindre à l’esprit : d’ailleurs rien de plus incertain ici pour caractériser les espèces que les couleurs du plumage, puisque ces couleurs varient considérablement d’une saison à l’autre dans le même individu.
LE G AN G A