‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 124 sur 240 · Le kittaviah est le ganga · texte numérisé non relu

Le kittaviah est le ganga

LE GANGA

nolte des Pyrénées, el juger si ce sont en effet deux individus de la même espèce.

« Le Idttaviah, dit-il, est un oiseau granivore et qui vole par troupes : « il a la forme et la taille d’un pigeon ordinaire, les pieds couverts de « petites plumes, et point de doigt postérieur; il se plaît dans les terrains « incultes et stériles; la couleur de son corps est un brun bleuâtre tacheté « de noir; il a le ventre noirâtre et un croissant jaune sous la gorge; « chaque plume de la queue a une tache blanche à son extrémité, et celles « du milieu sont longues et pointues comme dans le merops ou guespier : « du reste, sa chair est rouge sur la poitrine ; mais celle des cuisses est « blanche, elle est bonne à manger et de facile digestion. »

L’ATTAGAS. *

Cet oiseau est le francolin de Belon , qu’il ne faut pas confondre, comme ont fait quelques ornithologistes, avec le francolin qu’a décrit Olina® ; ce sont deux oiseaux très-différents , soit par la forme du corps , soit par les habitudes naturelles. Le dernier se tient dans les plaines et les lieux bas; il n’a point ces beaux sourcils couleur de feu qui donnent à l’autre une physionomie si distinguée; il a le cou plus court, le corps plus ramassé, les pieds rougeâtres, garnis d’éperons et sans plumes, comme les doigts sans dentelures, c’est-à-dire qu’il n’a presque rien de commun avec le francolin dont il s’agit ici, et auquel, pour prévenir toute équivoque, je conserverai le nom d'attagas , qui lui a été donné, dit-on, par onomatopée, et d’après son propre cri.

Les anciens ont beaucoup parlé de Vattagas ou attagen ( car ils emploient indifféremment ces deux noms ) . Alexandre Myndien nous apprend, dans Athénée ^ qu’il était un peu plus gros qu’une perdrix, et que son plumage, dont le fond tirait au rougeâtre , était émaillé de plusieurs couleurs. Aristophane avait dit à peu près la même chose; mais Aristote, selon son excellente coutume de faire connaître un objet ignoré par sa comparaison avec des objets communs, comparait le plumage de l’altagen avec celui de

«. Olina, Uccellaria , page 33.

h. Athénée, lib. ix.

« Vattagas de Buffon, attagen d’Aldrovande , gelinotte huppée de Brisson, ne me parait « après de longues recherches, faites même en Italie, qu’une gelinotte jeune ou femelle... « Le tetrao canus Gmel. n’est qu’une variété albine de la gelinotte. Je ne crois pas non plus a à l’authenticité du telrao nemesianus ni du tetrao betulinus de Scopoli. Ce ne sont que «des femelles ou des jeunes du tetrao tetrix,on des gelinottes défigurées. » (Cuvier.)

L’ATTAGAS.

la bécasse, cy.o>.o7:a^“. Alexandre Myndien ajoute qu’il a les ailes courtes et le vol pesant, et Théophraste observe qu’il a la propriété qu’ont tous les oiseaux pesants, tels que la perdrix, le coq, le faisan, etc. , de naître avec des plumes, et d’être en état de courir au moment qu’il vient d’éclore : de plus, en sa même qualité d’oiseau pesant, il est encore pulvérateur et frugivore ^ vivant de baies et de grains qu’il trouve tantôt sur les plantes mêmes, tantôt en grattant la terre avec ses ongles®; et, comme il court plus qu’il ne vole, on s’est avisé de le chasser au chien courant, et on y a réussi

Pline, Élien et quelques autres, disent que ces oiseaux perdent la voix en perdant la liberté, et que la même raideur de naturel qui les rend muets dans l’état de captivité, les rend aussi très-difficiles à apprivoiser ®. Yarron donne cependant la manière de les élever, et qui est à peu près la même que celle dont on élevait les paons, les faisans, les poules de Numidie, les perdrix, etc. f.

Pline assure que cet oiseau , qui avait été fort rare, était devenu plus commun de son temps, qu’on en trouvait en Espagne, dans la Gaule et sur les Alpes, mais que ceux d’Ionie étaient les plus estimés ? : il dit ailleurs qu’il n’y en avait point dans l’île de Crète Aristophane parle de ceux qui se trouvaient aux environs de Mégare, dans l’Achaie Clément d’Alexandrie nous apprend que ceux d’Égypte étaient ceux dont les gourmands faisaient le plus de cas : il y en avait aussi en Phrygie, selon Aulugelle, qui dit que c’est un oiseau asiatique. Apicius donne la manière d’apprêter le francolin, qu’il joint à la perdrix i ; et saint Jérôme en parle dans ses lettres comme d’un morceau fort recherché *=.

Maintenant, pour juger si Valtagen des anciens est notre attagas ou francolin, il ne s’agit que de faire l’histoire de cet oiseau d’après les mémoires des modernes et de comparer.

Je remarque d’abord que le nom à’altagen, tantôt bien conservé, tantôt

а. Aristote , Hist. animal. , lib. ix , cap. xxvi.

б. Les anciens ont appelé pwineraO'/ces, les oiseaux qui ont l’instinct de gratter la terre, d’élever la poussière avec leurs ailes ; et en se poudrant, pour ainsi dire, avec cette poussière , de se délivrer de la piqûre des insectes qui les tourmentent , de même que les oiseaux aquatiques s’en délivrent en arrosant leurs plumes avec de l’eau.

c. Aristote, Hist. animal. , lib. ix, cap. xux.

d. Oppien, in Ixenticis. Cet auteur ajoute qu’ils aiment les cerfs, et qu’ils ont au contraire de l’antipathie pour les coqs.

e. Pline, Hist. nat., lib. x, cap. xlviii. Socrate et Élien, dans Athénée.

f. Varron, Geopon. Grœc. à l’article du faisan.

g. Pline, Hist. nat., lib. x, cap. xux.

h. Idem, lib. viii , cap. lviii.

j. Aristophane , in Acharnensibus.

j. Apicius , VI , 3.

k. « Attagenem éructas et comesto ansere gloriaris, » disait saint Jérôme à un hypocrite qui faisait gloire de vivre simplement , et qui se rassasiait en secret de bons morceaux.

L’ATTAGAS.

«orrompu est le nom le plus généralement en usage parmi les auteurs modernes qui ont écrit en latin pour désigner cet oiseau. Il est vrai que quelques ornithologistes, tels que Sibbald, Ray, Willughby, Klein, ont voulu le retrouver dans la lagopus altéra de Pline*; mais outre que Pline n’en a parlé qu’en passant, et n’en a dit que deux mots, d’après lesquels il serait fort difficile de déterminer précisément l’espèce qu’il avait en vue , comment peut-on supposer que ce grand naturaliste, qui venait de traiter assez au long de Vattagen dans ce même chapitre, en parle quelques lignes plus bas sous un autre nom sans en avertir? Cette seule réflexion démontre, ce me semble, que Vattagen de Pline et son lagopus altéra sont deux oiseaux différents, et nous verrons plus bas quels ils sont.

Gessner avait ouï dire qu’à Bologne il s’appelait vulgairement franguello<’i, mais Aldrovande, qui était de Bologne, nous assure que ce nom de franguello [hinguello, selon Olina), était celui qu’on y donnait au pinson, et qui dérive assez clairement de son nom latin fringilla^. Olina ajoute qu’en Italie son francolin, que nous avons dit être différent du nôtre, se nommait communément franguellina , mot corrompu de frangolino , et auquel on avait donné une terminaison féminine pour le distinguer du fringuello \

Je ne sais pourquoi Albin, qui a copié la description que Willughby a donnée du lagopus altéra Flinii t, a changé le nom de l’oiseau décrit par Willughby en celui de coq de marais, si ce n’est parce que Tournefort a dit du francolin de Samos qu’il fréquentait les marais; mais il est facile de voir, en comparant les figures et les descriptions, que ce francolin de Samos est tout à fait différent de l’oiseau qu’il a plu à Albin ou à son traducteur d’appeler coq de marais s, comme il avait déjà donné le nom de francolin au petit tétras à queue fourchue *. L’attagas se nomme chez les Arabes duraz ou alduragi, et chez les Anglais red game, à cause du rouge qu’il a soit à ses sourcils, soit dans son plumage; on lui a encore donné le nom de ferdix asclepica * .

Cet oiseau est plus gros que la bartavelle, et pèse environ dix-neuf onces; ses yeux sont surmontés par deux sourcils rouges fort grands, lesquels sont formés d’une membrane charnue, arrondie et découpée par le

a. a Attago , Actago , Atago , Atchemigi , Atacuigi , Tagenabios , Tagtnari , voces conuptæ « ab Attagene, quæ leguatur apud Sylvaticum. » Voyez Gessner, p. 226 ; et les observations de Delon, fol. 2.

b. Pline, Hist. nat., lib. x, cap. xlviii. t. Gessner, deNaturâ Aviuni, pag. 225.

d. Aldrovande , de Avibus , t. II , p. 73.

e. Olina, Uccellaria , pag. 33.

f. Albin, Ornithologia, l’iS.

g. Idem, Hist. nat. des oiseaux, t. I , page 22.

h. Ibidem , page 21.

«. Jonston , Cbarleton , etc.

L’ATTAGAS.

dessus, et qui s’élève plus haut que le sommet de la tête ; les ouvertures des narines sont revêtues de petites plumes qui font un effet assez agréable; le plumage est mêlé de roux, de noir et de blanc; mais la femelle a moins de roux et plus de blanc que le mâle; la membrane de ses sourcils est moins saillante et beaucoup moins découpée, d’un rouge moins vif, et, en général, les couleurs de son plumage sont plus faibles"; de plus, elle est dénuée de ces plumes noires pointillées de blanc qui forment au mâle une huppe sur la tête, et sous le bec une espèce de barbe

Le mâle et la femelle ont la queue à peu près comme la perdrix, mais un peu plus longue; elle est composée de seize pennes, et les deux du milieu sont variées des mêmes couleurs que celles du dos, tandis que toutes les latérales sont noires; les ailes sont fort courtes, elles ont chacune vingtquatre pennes , et c’est la troisième à compter du bout de l’aile qui est la plus longue de toutes; les pieds sont revêtus de plumes jusqu’aux doigts, selon M. Brisson, et jusqu’aux ongles, selon Willughby : ces ongles sont noirâtres, ainsi que le bec; les doigts gris bruns, et bordés d’une bande membraneuse étroite et dentelée. Belon assure avoir vu dans le même temps, à Venise, des francolins (c’est ainsi qu’il nomme nos attagas) dont le plumage était tel qu’il vient d’être dit, et d’autres qui étaient tout blancs, et que les Italiens appelaient du même nom de francolins : ceux-ci ressemblaient exactement aux premiers, à l’exception de la couleur; et, d’un autre côté, ils avaient tant de rapport avec la perdrix blanche de Savoie, que Belon les regarde comme appartenant à l’espèce que Pline a désignée sous le nom de lagopus altéra'^. Selon cette opinion, qui me paraît fondée, Vattagen de Pline serait notre attagas à plumage varié; et la seconde espèce de lagopus serait notre attagas blanc qui diffère de l’autre attagas par la blancheur de son plumage, et de la première espèce de lagopus, appelée vulgairement perdrix blanche, soit par sa grandeur, soit par ses pieds qui ne sont pas velus en dessous.

Tous ces oiseaux, selon Belon, vivent de grains et d’insectes : la Zoologie britannique ajoute les sommités de bruyère'* et les baies des plantes qui croissent sur les montagnes.

L’attagas est en effet un oiseau de montagne; Willughby assure qu’il descend rarement dans les plaines et même sur le penchant des coteaux % et qu’il ne se plaît que sur les sommets les plus élevés; on le trouve sur les

а. Britisch Zoology, page 85.

б. Aldrovande , de Avibus , t. II, pag. 76.

c. Belon, Nature des oiseaux, page 242.

d. Britisch Zoology, page 85.

e. Willugliby, Ornithologia , pag. 128.

1. Selon Cuvier, le lagopus de Pline est le lagopède [tetrao lagopus), et Vattagen est le ganga (tetrao alchata.)

L’ATTAGAS.

Pyrénées, les Alpes, les montagnes d’Auvergne, de Dauphiné, de Suisse, du pays de Foix, d’Espagne, d’Angleterre, de Sicile, du pays de Yicence, dans la Laponie enfin sur l’Olympe, en Phrygie, où les Grecs modernes l’appellent en langue vulgaire taginari’’, mot évidemment formé de Taypuapio: que l’on trouve dans Suidas, et qui vient lui-même à'attagen ou atlagas, lequel est le nom primitif.

Quoique cet oiseau soit d’un naturel très-sauvage, on a trouvé dans l’île de Chypre, comme autrefois à Rome, le secret de le nourrir dans des volières", si toutefois l’oiseau dont parle Alexander Benedictus est notre attagas : ce qui m’en ferait douter c’est que le francolin représenté planche ccxlvi d’Edwards, et qui venait certainement de File de Chypre, a beaucoup moins de rapport au nôtre qu’à celui d’Olina, et que nous savons d’ailleurs que celui-ci pouvait s’élever et se nourrir dans les volières

Ces atlagas domestiques peuvent être plus gros que les sauvages ; mais ceux-ci sont toujours préférés pour le bon goût de leur chair -, on les met au-dessus de la perdrix ; à Rome un francolino s’appelle par excellence un morceau de cardinal" : au reste, c’est une viande qui se corrompt trèspromptement et qu’il est difficile d’envoyer au loin; aussi les chasseurs ne manquent-ils pas dès qu’il les ont tués de les vider et de leur remplir le ventre de bruyère verte C Pline dit la même chose du lagopuss, et il faut avouer que tous ces oiseaux ont beaucoup de rapports les uns avec les autres.

Les attagas se recherchent et s’accouplent au printemps : la femelle pond sur la terre comme tous les oiseaux pesants; sa ponte est de huit ou dix œufs, aigus par l’im des bouts, longs de dix-huit ou vingt lignes, pointillés de rouge brun, excepté en une ou deux places aux environs du petit bout. Le temps de l’incubation est d’une vingtaine de jours; la couvée reste attachée à la mère et la suit tout l’été ; l’hiver, les petits ayant pris la plus grande partie de leur accroissement se forment en troupes de quarante ou cinquante, et deviennent singulièrement sauvages : tant qu’ils sont jeunes, ils sont fort sujets à avoir les intestins farcis de vers ou lombrics; quelquefois on les voit voltiger ayant de ces sortes de vers qui leur pendent de l’anus de la longueur d’un pied

Présentement si l’on compare ce que les modernes ont dit de notre attagas

a. Voyez Klein, Hist. avium, pap. 173.

b. Belon, Nature des oiseaux, page 242.

c. Gessner, de Nalurâ Avium, pag. 227.

d. Olina, Uccellaria, page 33.

e. Gessner, page 228.

f. Willughby, page 128.

g. Pline, lib. x, cap. xlviii.

h. Willughby , à l’endroit cité ; et Britisch Zoologÿ, p. 86. Mais ne serait-ce pas la verge de ces oiseaux qu’on aurait prise pour un ver, comme j’ai vu des poulets s’y méprendre à l’égard de la verge des canards ?

L’ATTAGAS.

avec ce que les anciens en avaient remarqué, on s’apercevra que les premiers ont été plus exacts à tout dire; mais en même temps on reconnaîtra que les principaux caractères avaient été très-bien indiqués par les anciens; et l’on conclura de la conformité de ces caractères que Valtagen des anciens et notre attagas sont un seul et même oiseau.

Au reste, quelque peine que j’aie prise pour démêler les propriétés qui ont été attribuées pêle-mêle aux différentes espèces d’oiseaux auxquelles on a donné le nom de francolin, et pour ne donner à notre attagas que celles qui lui convenaient réellement, je dois avouer que je ne suis pas sûr d’avoir toujours également réussi à débrouiller ce chaos; et mon incertitude à cet égard ne vient que de la licence que se sont donnée plusieurs naturalistes d’appliquer un même nom à des espèces différentes, et plusieurs noms à la même espèce; licence tout à fait déraisonnable et contre laquelle on ne peut trop s’élever, puisqu’elle ne tend qu’à obscurcir les matières et à préparer des tortures infinies à quiconque voudra lier ses propres connaissances et celles de son siècle avec les découvertes des siècles précédents.

L’ATTAGAS BLANC.”

Cet oiseau se trouve sur les montagnes de Suisse et sur celles qui sont autour de Yicence : je n’ai rien à ajouter à ce que j’en ai dit dans l’histoire de l’attagas ordinaire, sinon que l’oiseau dont Gessner a fait la seconde espèce de lagopus ® me semble être un de ces attagas blancs, quoique dans son plumage le blanc ne soit pur que sur le ventre et sur les ailes, et qu’il soit mêlé plus ou moins de brun et de noir sur le reste du corps; mais nous avons vu ci-dessus que, parmi les attagas, les mâles avaient moins de blanc que les femelles; de plus, on sait que la couleur des jeunes oiseaux, et surtout des oiseaux de ce genre, ne prend guère sa consistance qu’après la première année; et comme d’ailleurs tout le reste de la description de Gessner semble fait pour caractériser un attagas : sourcils rouges , nus, arrondis et saillants, pieds velus jusqu’aux ongles, mais non par-dessous, bec court et noir, queue courte aussi, habitation sur les montagnes de Suisse, etc., je pense que l’oiseau décrit par Gessner était un attagas blanc, et que c’était un mâle encore jeune qui n’avait pas pris tout son accrois-

a. Gessner, Alterum Lagopodis genus. De Âvibus , pag. 579.

* Tetrao ptarm>gan (Temm.). — Le même que le lagopède ordinaire. (Voyez, ci-aprês, la nomenclature du lagopède.)

L’ATTAGAS BLANC.

sement, d’autant qu’il ne pesait que quatorze onces au lieu de dix-neuf, qui est le poids des attagas ordinaires.

J’en dis autant, et pour les mêmes raisons, de la troisième espèce de lagopus de Gessner®, et qui paraît être le même oiseau que celui dont le jésuite Rzaczynski parle sous le nom polonais deparowa’’. Ils ont tous deux une partie des ailes et le ventre blancs, le dos et le reste du corps de couleur variée; tous deux ont les pieds velus, le vol pesant, la chair excellente, et sont de la grosseur d’une jeune poule. Rzaczynski en reconnaît deux espèces: l’une plus petite que j’ai ici en vue; l’autre plus grosse, et qui pourrait bien être une espèce de gelinotte. Cet auteur ajoute qu’on trouve de ces oiseaux parfaitement blancs dans le palatinat de Novogorod. Je ne range pas ces oiseaux parmi les lagopèdes, comme a fait M. Brisson de la seconde et de la troisième espèce de lagopus de Gessner, parce qu’ils ne sont pas en effet lagopèdes, c’est-à-dire qu’ils n’ont point les pieds velus par-dessous, et que ce caractère est d’autant plus décisif qu’il est plus anciennement reconnu, et que par conséquent il paraît avoir plus de consistance.

LE LAGOPÈDE.

Cet oiseau est celui auquel on a donné le nom Ao, perdrix blanche, mais très-improprement, puisque ce n’est point une perdrix, et qu’il n’est blanc que pendant l’hiver, et à cause du grand froid auquel il est exposé pendant cette saison sur les hautes montagnes des pays du nord, où il se tient ordinairement. Aristote, qui ne connaissait point le lagopède, savait que les perdrix, les cailles, les hirondelles, les moineaux, les corbeaux et même les lièvres, les cerfs et les ours, éprouvent dans les mêmes circonstances le même changement de couleur Scaliger y ajoute les aigles, les vautours, les éperviers, les milans, les tourterelles, les renards*^; et il serait facile d’allonger cette liste du nom de plusieurs oiseaux et quadrupèdes, sur lesquels le froid produit ou pourrait produire de semblables effets; d’où il

a. Gessner, Âlterum Lagopodis genus. De Avibus , pag. 579.

b. Rzaczynski, Auctuarium Poloniæ , pag. 410 et 411.

c. Aristote, de Coloribus, cap. vi; et Hist. animal., lib. iii , cap. xii.

ri. Scaliger, Exercitationes in Cardanum , fol. 88 et 89.

* Telrao lagopus (Linn. ). — Le lagopède ordinaire ou perdrix des Pyrénées (Cuv.). — Ordre id. ; genre Tétras, sous-genre lagopèdes ou perdrix de neige (Cuv. ). — Lagogus ( pied de lièvre, pied velu) est le nom ancien de cet oiseau. — « Le lagopède a son plumage d'été M fauve, marqué de petites lignes noires; et, sous ce plumage d’été, c’est le tetrao rupestris « de Latham. L’hiver, le lagopède est blanc. Il se tient l’hiver dans des trous qu’il se creuse « sous la neige. » (Cuvier. )

LE LAGOPEDE.

suit que la couleur blanche est ici un attribut variable, et qui ne doit pas être employé comme un caractère distinctif de l’espèce dont il s’agit; et d’autant moins que plusieurs espèces du même genre, telles que celles du petit tétras blanc, selon le docteur Waygand“ et Rzaczynski*, et de l’attagas blanc selon Selon % sont sujettes aux mêmes variations dans la couleur de leur plumage; et il est étonnant que Frisch ait ignoré que son francolin blanc de montagne, qui est notre lagopède, y fût aussi sujet; ou que, l’ayant su, il n’en ait point parlé : il dit seulement qu’on lui avait rapporté qu’on ne voyait point en été des francolins blancs; et plus bas il ajoute qu’on en avait quelquefois tiré (sans doute en été) qui avaient les ailes et le dos bruns, mais qu’il n’en avait jamais vu ; c’était bien le lieu de dire que ces oiseaux n’étaient blancs que l’hiver, etc.

J’ai dit qu’Aristote ne connaissait pas notre lagopède; et quoique ce soit un fait négatif, j’en ai la preuve positive dans ce passage de son Histoire des animaux, où il assure que le lièvre est le seul animal qui ait du poil sous les pieds * : certainement s’il eût connu un oiseau qui eût eu aussi du poil sous les pieds, il n’aurait pas manqué d’en faire mention dans cet endroit, où il s’occupait en général , selon sa manière, de la comparaison des parties correspondantes dans les animaux , et par conséquent des plumes des oiseaux, ainsi que des poils des quadrupèdes.

Le nom de lagopède, que je donne à cet oiseau, n’est rien moins qu’un nouveau nom; c’est, au contraire, celui que Pline et les anciens lui ont donné f, qu’on a mal à propos appliqué à quelques oiseaux de nuit, lesquels ont le dessus et non le dessous des pieds garni de plumes?, mais qui doit être conservé exclusivement à l’espèce dont il s’agit ici, avec d’autant plus de raison qu’il exprime un attribut unique parmi les oiseaux ; qui est d’avoir, comme le lièvre, le dessous des pieds velu *.

Pline ajoute à ce caractère distinctif du lagopus ou lagopède, sa grosseur, qui est celle d’un pigeon, sa couleur, qui est blanche, la qualité de sa chair, qui est excellente, son séjour de préférence, qui est le sommet des Alpes, enfin, sa nature, qui est d’être très-sauvage et peu susceptible d’être apprivoisé ; il finit par dire que sa chair se corrompt fort promptement.

L’exactitude laborieuse des modernes a complété cette description à l’an-

a. Voyez Actes de Breslaw, novembre 1725, classe iv, art. vu, p. 30 et suiv.

b. Rzaczynski, Auctuarium poloniœ , p. 421.

c. Selon , Nature des oiseaux , p. 242.

d. Léonard Frisch , planche ex et cxi.

e. Aristote, lib. iii , cap. xn.

f. Pline, Hist. nat., hb. x, cap. xlviii.

g. « Si mens aurità gaudet Lagope flacens. » Martial. — Il est visible que le poëte entend parler du duc dans ce passage; mais le duc n’a pas le pied velu par dessous.

h. Voyez Delon, Nature des oiseaux, p. 259 ; Willughby, p. 127; et Klein , Prodrom. Hist. ‘ ium, p. 173.

LE LAGOPÈDE.

tique, qui ne présente que les masses principales; le premier trait qu’ils :

ont ajouté au tableau, et qui n’eût point échappé à Pline s’il eût vu l’oiseau j

par lui-même, c’est cette peau glanduleuse qui lui forme au-dessus des ' yeux des espèces de sourcils rouges, mais d’un rouge plus vif dans le mâle | que dans la femelle : celle-ci est aussi plus petite, et n’a point sur la tête > les deux traits noirs qui, dans le mâle, vont de la base du bec aux yeux, ; et même au delà des yeux en se d’ngeant vers les oreilles : à cela près, le mâle et la femelle se ressemblcrit dans tout le reste quant à la forme exté- ‘

rieure; et tout ce que j’en dirai dans la suite sera commun à l’un et à

l’autre.

La blancheur des lagopèdes n’est pas universelle et sans aucun mélange ; dans le temps même où ils sont le plus blancs, c’est-à-dire au milieu de ' l’hiver : la principale exception est dans les pennes de la queue, dont la plupart sont noires, avec un peu de blanc à la pointe; mais il paraît, par les descriptions, que ce ne sont pas constamment les mêmes pennes qui sont de cette couleur. Linnæus, dans sa Faum suecica, dit que ce sont les pennes du milieu qui sont noires®; et, dans son Systema naturœ, il dit\ ; avec MM. Brisson et Willughby% que ces mêmes pennes sont blanches et j les latérales noires; tous ces naturalistes n’y ont pas regardé d’assez près. | Dans les sujets que nous avons examinés , nous avons trouvé la queue composée de deux rangs de plumes l’un sur l’autre ; celui de dessus blanc en entier , et celui de dessous noir, ayant chacun quatorze plumes ^ Klein parle d’un oiseau de cette espèce qu’il avait reçu de Prusse le 20 janvier 1747, et qui était entièrement blanc, excepté le bec, la partie inférieure de la queue et la tige de six pennes de l’aile. Le pasteur lapon i Samuel Rhéen, qu’il cite, assure que sa poule de neige , qui est notre ; lagopède, n’avait pas une seule plume noire , excepté la femelle, qui en i avait une de cette couleur à chaque ailef; et la perdrix blanche dont i parle Gessners était en effet toute blanche, excepté autour des oreilles, où elle avait quelques marques noires ; les couvertures de la queue , qui sont blanches et s’étendent par toute sa longueur et recouvrent les plumes noires, ont donné lieu à la plupart de ces méprises. M. Brisson compte dix-huit pennes dans la queue , tandis que Willughby et la plupart des autres ornithologistes n’en comptent que seize, et qu’il n’y en

a. « Tetrao rectricibus albis, intermediis nigris , apice albis. » Faun. Suec., n» 169.

b. «Tetrao pedibus lanatis , remigibus albis , rectricibus nigris, apice albis, intermediis « totis albis. » Syst. nat., édit. X, p. 159 , n“ 91 , art. iv.

c. Willugbby, p. 127, n® 5.

(l. On ne peut compter exactement le nombre de ces plumes , qu’en déplumant, comme nous l'avons fait, le dessus et le dessous du croupion de ces oiseaux ; et c’est ainsi que nous nous sommes assuré qu’il y en a quatorze blanches en dessus et quatorze noires en dessous.

e. Klein, page 173.

f. Gessner, page 577.

LE LAGOPÈDE.

a réellement que quatorze; il semble que le plumage de cet oiseau, tout variable qu’il est, est sujet à moins de variétés que l’on n’en trouve dans les descriptions des naturalistes Les ailes ont vingt -quatre pennes , dont la troisième, à compter de la plus extérieure, est la plus longue; et ces trois pennes, ainsi que les trois suivantes de chaque côté, ont la tige noire lors même qu’elles sont blanches; le duvet qui environne les pieds et les doigts jusqu’aux ongles est fort doux et fort épais, et l’on n’a pas manqué de dire que c’étaient des espèces de gants fourrés que la nature avait accordés à ces oiseaux pour les garantir des grands froids auxquels ils sont exposés; leurs ongles sont fort longs, même celui du petit doigt de derrière; celui du doigt du milieu est creusé par-dessous, selon sa longueur, et les bords en sont tranchants, ce qui lui donne de la facilité pour se creuser des trous dans la neige.

Le lagopède est au moins de la grosseur d’un pigeon privé, selon Willughby ; il a quatorze à quinze pouces de long, vingt et un à vingt-deux pouces de vol, et pèse quatorze onces; le nôtre est un peu moins gros; mais M. Linnæus a remarqué qu’il y en avait de différentes grandeurs, et que le plus petit de tous était celui des Alpes**. Il est vrai qu’il ajoute au même endroit que cet oiseau se trouve dans les forêts des provinces du Nord, et surtout de la Laponie, ce qui me ferait douter que ce fût la même espèce que notre lagopède des Alpes, qui a des habitudes toutes différentes, puisqu’il ne se plaît que sur les plus hautes montagnes : à moins qu’on ne veuille dire que la température qui règne sur la cime de nos Alpes est à peu près la même que celle des vallées et des forêts de Laponie. Mais ce qui achève de me persuader qu’il y a ici confusion d’espèces, c’est le peu d’accord des écrivains sur le cri du lagopède. Belon dit qu’il chante comme la perdrix'; Gessner, que sa voix a quelque chose de celle du cerf** ; Linnæus compare son ramage à un caquet babillard et à un rire moqueur. Enfin, ’Willughby parle des plumes des pieds comme d’un duvet doux

а. Il n’est pas étonnant que les auteurs diffèrent du Manc au noir sur la couleur des plumes latérales de la queue de cet oiseau; car en déployant et étendant cette queue avec la main , on est absolument le maître de terminer les côtés par des plumes noires ou par des plumes blaaches, parce qu’on peut les étendre et les placer également de côté. M. Daubenton le jeune a très-bien remarqué qu’il y aurait encore une autre manière de se décider ici sur la contradiction des auteurs, et de reconnaître évidemment que la queue n’est composée que de quatorze plmnes toutes noires , à l’exception de la plus extérieure qui est bordée de blanc près de son origine , et de la pointe qui est blanche dans toutes , parce que les tuyaux de ces quatorze plumes noires sont plus gros, du double, que les tuyaux des quatorze plumes blanches, et que ceux-ci sont moins avancés, ne recouvrant pas même en entier les tuyaux des plumes noires ; en sorte qu’on peut croire que ces plumes blanches ne seraient que de couvertures, quoique les quatre du milieu soient aussi grandes que les noires , lesquelles sont à très-peu près toutes également longues.

б. Linnæus, Fauna Suecica, pag. 169.

c. Belon, Nature des olseOfucc , page 259.

d. Gessner, page 578.

LE LAGOPEDE.

{phmiiUs mollibus), et Frisch les compare à des soies de cochon®. Or, comment rapporter à la même espèce des oiseaux qui diffèrent par la grandeur, par les habitudes naturelles, par la voix, par la qualité de leurs plumes? je pourrais encore ajouter par leurs couleurs, car nous avons vu que celle des pennes de la queue n’est rien moins que constante ; mais ici les couleurs du plumage sont si variables dans le même individu , qu’il ne serait pas raisonnable d’en faire le caractère de l’espèce. Je me crois donc fondé à séparer le lagopède des Alpes, des Pyrénées et autres montagnes semblables, d’avec les oiseaux de même genre qui se trouvent dans les forêts et même dans les plaines des pays septentrionaux, et qui paraissent être plutôt des tétras, des gelinottes ou des attagas ; et en cela je ne fais que me rapprocher de l’opinion de Pline, qui parle de son lagopus comme d’un oiseau propre aux Alpes.

Nous avons vu ci-dessus que le blanc était sa livrée d’hiver; celle d’été consiste en des taches brunes , semées sans ordre sur un fond blanc ; on peut dire néanmoins qu’il n’y a point d’été pour lui, et qu’il est déterminé par sa singulière organisation à ne se plaire que dans une température glaciale; car, à mesure que la neige fond sur le penchant des montagnes, il monte et va chercher sur les sommets les plus élevés celle qui ne fond jamais; non-seulement il s’en approche, mais il s’y creuse des trous, des espèces de clapiers, où il se met à l’abri des rayons du soleil qui paraissent l’offusquer ou l’incommoder Il serait curieux d’observer de près cet oiseau, d’étudier sa conformation intérieure, la structure de ses organes, de démêler pourquoi le froid lui est si nécessaire, pourquoi il évite le soleil avec tant de soin, tandis que presque tous les êtres animés le désirent, le cherchent, le saluent comme le père de la nature, et reçoivent avec délices les douces influences de sa chaleur féconde et bienfaisante : serait-ce par les mêmes causes qui obligent les oiseaux de nuit à fuir la lumière? ou les lagopèdes seraient-ils les chacrelas de la famille des oiseaux?

Quoi qu’il en soit, on comprend bien qu’un oiseau de cette nature est difficile à apprivoiser, et Pline le dit expressément, comme nous l’avons vu : cependant Redi parle de deux lagopèdes qu’il nomme perdrix blanches des Pyrénées, et qu’on avait nourries dans la volière du jardin de Baboli, appartenant au grand-duc

Les lagopèdes volent par troupes, et ne volent jamais bien haut, car ce sont des oiseaux pesants : lorsqu’ils voient un homme ils restent immobiles sur la neige pour n’être point aperçus; mais ils sont souvent trahis par leur blancheur, qui a plus d’éclat que la neige même. Au reste, soit stupidité, soit inexpérience, ils se familiarisent assez aisément avec l’homme; souvent

a. Frisch, Nature des oiseaux, planche ex.

b. Belon, page 2S9.

c. Voyez Collect. Acod., partie étrangère, t. I, page 520.

LE LAGOPEDE.

pour les prendre il ne faut que leur présenter du pain, ou même faire tourner un chapeau devant eux et saisir le moment où ils s’occupent de ce nouvel objet pour leur passer un lacet dans le cou ou pour les tuer par derrière à coups de perches"; on dit même qu’ils n’oseront jamais franchir une rangée de pierres alignées grossièrement, comme pour faire la première assise d’une muraille , et qu’ils iront constamment tout le long de cette humble barrière jusqu’aux pièges que les chasseurs leur ont préparés.

Ils vivent des chatons des feuilles et des jeunes pousses de pin, de bouleau, de bruyère, de myrtille et d’autres plantes qui croissent ordinairement sur les montagnes*’; et c’est sans doute à la qualité de leur nourriture qu’on doit imputer cette légère amertume qu’on reproche à leur chair®, laquelle est d’ailleurs un bon manger : on la regarde comme viande noire, et c’est un gibier très-commun , tant sur le mont Cenis que dans toutes les villes et villages à portée des montagnes de Savoie'* ; j’en ai mangé, et je lui trouve beaucoup de ressemblance pour le goût avec la chair du lièvre.

Les femelles pondent et couvent leurs œufs à terre, ou plutôt sur les rochers ®; c’est tout ce qu’on sait de leur façon de se multiplier : il faudrait avoir des ailes pour étudier à fond les mœurs et les habitudes des oiseaux, et surtout de ceux qui ne veulent point se plier au joug de la domesticité, et qui ne se plaisent que dans des lieux inhabitables.

Le lagopède a un très-gros jabot, un gésier musculeux où l’on trouve de petites pierres mêlées avec les aliments; les intestins longs de trente-six à trente-sept pouces; de gros cæcums cannelés et fort longs, mais de longueur inégale, selon Redi, et qui sont souvent pleins de très-petits versf; les tuniques de l’intestin grêle présentent un réseau très-curieux formé par une multitude de petits vaisseaux, ou plutôt de petites rides disposées avec ordre et symétrie » ; on a remarqué qu’il avait le cœur un peu plus petit, et la rate beaucoup plus petite que l’attagas et que le canal cystique et le conduit hépatique allaient se rendre dans les intestins séparément, et même à une assez grande distance l’un de l’autre

Je ne puis finir cet article sans remarquer, avec Aldrovande, que parmi les noms divers qui ont été donnés au lagopède, Gessner place celui di'urblan comme un mot italien en usage dans la Lombardie, mais que ce mot est tout à fait étranger et à la Lombardie et à toute oreille italienne : il pour-

а. Gessnpr, page 578.

б. Willughhy, p. 127 ; Klein , p. IIG.

c. Gessner, page 578.

d. Belon, page 259.

e. Gessner, p. 578 ; Rzaczynski, p. 411.

f. Collect. Acad., partie étrangère, t. I , p. 520.

g. Voyez Klein , p. 117; et WülugÉby, p. 127, n° 5.

h. Roberg. apudKleinum Hist. Avi.,p. 117.

». Redi, Collect. Acad., part, étrang., t. I, p. 467.

le LAGOPEDE.

rait bien en être de même de rhoncas et de herbey, autres noms que, selon le même Gessner, les Grisons, qui parlent italien, donnent aux lagopèdes. Dans la partie de la Savoie qui avoisine le Valais on les nomme arbeme, et ce mot différemment altéré par différents patois, moitié suisse, moitié grison, aura pu produire quelques-uns de ceux dont je viens de parler.

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