Voyez la note précédente
L’ORFRAIE
chouette dans l’obscurité; mais il tire plus de parti, plus de produit que l’un ou l’autre de cette conformation singulière de ses yeux, qui n’appartient qu’à lui , et qui est aussi différente de celle des yeux des oiseaux de nuit, que des oiseaux de jour.
Autant j’ai trouvé de vérité dans la plupart des faits rapportés par Aristote dans son Histoire des animaux , autant il m’a paru d’erreurs de fait dans son traité de Mirabilibiis : souvent même on y trouve énoncés des faits absolument contraires à ceux qu’il rapporte dans ses autres ouvrages, en sorte que je suis porté à croire que ce traité de Mirabilibus n’est point de ce philosophe*, et qu’on ne le lui aurait pas attribué si l’on se fut donné la peine d’en comparer les opinions, et surtout les faits, avec ceux de son Histoire des animaux. Pline, dont le fond de l’ouvrage sur l’Histoire naturelle est en entier tiré d’Aristote, n’a donné tant de faits équivoques ou faux, que parce qu’il les a indifféremment puisés dans les différents traités attribués à Aristote, et qu’il a réuni les opinions des auteurs subséquents , la plupart fondées sur des préjugés populaires : nous pouvons en donner un exemple sans sortir du sujet que nous traitons. L’on voit qu’Aristote désigne et spécifle parfaitement l’espèce de Vhaliœtus ou balbuzard dans son Histoire des animaux, puisqu’il en fait la cinquième espèce de ses aigles, à laquelle il donne des caractères très-distinctifs; et l’on trouve en même temps, dans le traité de Mirabilibus, que Vhaliœtus n’est d’aucune espèce, ou plutôt ne fait pas une espèce; et Pline, amplifiant cette opinion, dit non-seulement que les balbuzards ( haliœti) n’ont point d’espèce, et qu’ils proviennent des mélanges des aigles de différentes espèces, mais encore que ce qui naît des balbuzards ne sont point de petits balbuzards, mais des orfraies, desquels orfraies missent, dit-il, des petits vautours, lesquels, ajoute-t-il encore, produisent de grands vautours qui nont plus la facidté d’engendrer Que de faits incroyables sont compris dans ce passage! que de choses absurdes et contre toute analogie 1 car en étendant autant qu’il est permis ou possible les limites des variations de la nature, et en donnant à ce passage l’explication la moins défavorable, supposons pour un instant que les balbuzards ne soient en effet que des métis provenant de l’union de deux différentes espèces d’aigles, ils seront féconds comme le sont les métis de quelques autres oiseaux, et produiront entre eux de seconds métis qui pourront remonter à l’espèce de l’orfraie, si le premier mélange a été de l’oi fraie avec un autre aigle : jusque-là les lois de la nature ne se trouvent pas entièrement violées; mais dire ensuite que de ces balbuzards, devenus orfraies , il provient de petits vautours qui en produisent de
a. « Haliæti suiim genus non hâtent , sed ex diverse aquilarum coïta nascuntar : id quidem, H quod ex iis natum est, in ossifragis genus hahet, e quitus vultares progenerantur minores , « et ex iis magni, qui omninô non générant. » Plin. Hist. naf., lit. x , cap. iii.
1. Buffon a raison. Le traité de Mirabilibus n’est point d’Aristote.
L’ORFRAIE
grands, lesquels ne peuvent plus rien produire, c’est ajouter trois faits absolument incroyables à deux qui sont déjà difficiles à croire; et quoiqu’il y ait dans Pline bien des choses écrites légèrement, je ne puis me persuader qu’il soit l’auteur de ces trois assertions, et j’aime mieux croire que la fin de ce passage a été entièrement altérée. Quoi qu’il en soit, il est très-certain que les orfraies n’ont jamais produit de petits vautours, ni ces petits vautours bâtards d’autres grands vautours mulets qui ne produisent plus rien. Chaque espèce, chaque race de vautour engendre son semblable; il en est de même de chaque espèce d’aigie, et encore de même du balbuzard et de l’orfraie; et les espèces intermédiaires qui peuvent avoir été produites par le mélange des aigles entre eux ont formé des races constantes qui se soutiennent et se perpétuent, comme les autres, par la génération. Nous sommes particulièrement très-assurés que le mâle balbuzard produit avec sa femelle des petits semblables à lui, et que si les balbuzards produisent des orfraies ce ne peut être par eux-mêmes, mais par leur mélange avec l’orfraie; il en serait de Punion du balbuzard mâle avec l’orfraie femelle, comme de celle du bouc avec la brebis : il en résulte un agneau, parce que la brebis domine dans la génération, et il résulterait de l’autre mélange une orfraie, parce qu’en général ce sont les femelles qui dominent, et que d’ordinaire les métis ou mulets féconds remontent à l’espèce de la mère, et que même les vrais mulets, c’est-à-dire les métis inféconds, représentent plus l’espèce de la femelle que celle du mâle *.
Ce qui rend croyable cette possibilité du mélange et du produit du balbuzard et de l’orfraie, c’est la conformité des appétits, du naturel et même de la figure de ces oiseaux; car, quoiqu’ils diffèrent beaucoup par la grandeur, l'orfraie étant de près d’une moitié plus grosse que le balbuzard, ils se ressemblent assez par les proportions, ayant tous deux les ailes et les jambes courtes en comparaison de la longueur du corps, le bas des jambes et les pieds dénués de plumes; tous deux ont le vol moins élevé, moins rapide que les aigles; tous deux pêchent beaucoup plus qu’ils ne chassent, et ne se tiennent que dans les lieux voisins des étangs et des eaux abondantes en poisson; tous deux sont assez communs en France et dans les autres pays tempérés; mais à la vérité l’orfraie, comme plus grande, ne pond que deux œufs, et le balbuzard en produit quatre “; celui-ci a la peau
a. L’aigle de mer, dite orfraie , fait son nid sur les plus hauts chênes , et un nid extrêmement large, où elle ne pond que deux œufs fort gros, tout ronds et très-pesants , d’un blanc sale. Il y a quelques années qu’on en trouva un dans le parc de Chambord : j’envoyai les deux œufs à M. de Réaumur; mais on ne put détacher le nid. L’année dernière on en dénicha un nid à Saint-Laurent-des Eaux , dans le bois de Briou, où il n’y avait qu’un aiglon, que le maître de poste du lieu a fait élever. On a tué à Bellegarde , dans la forêt d’Orléans , une orfraie qui pendant la nuit pêchait tous les plus gros brochets d’un étang qui appartenait ci-devant à M le duc d’Anlin. Une autre a été tuée depuis peu à Seneley en Sologne, dans le moment qu’elle empor-
!. Voyez la note de la page 387 du IB volume, et la note de la page 242 du IV<>.
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qui recouvre la base du bec et les pieds ordinairement bleue; au lieu que dans l’orfraie cette peau de la base du bec et les écailles du bas des jambes et des pieds sont ordinairement d’un jaune vif et foncé. Il y a aussi quelque diversité dans la distribution des couleurs sur le plumage; mais toutes ces petites différences n’empêchent pas que ces oiseaux ne soient d’espèces assez voisines pour pouvoir se mêler; et des raisons d’analogie me persuadent que le mélange est fécond, et que le balbuzard mâle produit, avec l’orfraie femelle, des orfraies; mais que la femelle balbuzard, avec l’orfraie mâle, produit des balbuzards, et que ces bâtards, soit orfraies, soit balbuzards, tenant presque tout de la nature de leurs mères, ne conservent que quelques caractères de celte de leurs pères, par lesquels caractères ils diffèrent des orfraies ou balbuzards légitimes. Par exemple, on trouve quelquefois des balbuzards à pieds jaunes et des orfraies à pieds bleus, quoique communément le balbuzard les ait bleus et l’orfraie les ait jaunes. Cette variation de couleur peut provenir du mélange de ces deux espèces : de même on trouve des balbuzards, tels que celui qu’ont décrit MM. de l’Académie, qui sont beaucoup plus grands et plus gros que les autres; et en même temps on voit des orfraies beaucoup moins grandes que les autres, et dont la petitesse ne peut être attribuée ni au sexe ni à l’âge, et ne peut dès lors provenir que du mélange d’une plus petite espèce, c’est-à-dire du balbuzard, avec l’orfraie *.
Comme cet oiseau est des plus grands, que par cette raison il produit peu, qu’il ne pond que deux œufs une fois par an, et que souvent il n’élève qu’un petit, l’espèce n’en est nombreuse nulle part , mais elle est assez répandue : on la trouve presque partout en Europe, et il paraît même qu’elle est commune aux deux continents, et que ces oiseaux fréquentent les lacs de l’Amérique septentrionale “
tait une grosse carpe en plein jour... Le faucon de marais (balhiizard) habite parmi les roseaux , le long des eaux; il pond à chaque fois quatre œufs blancs , elliptiques ou ovalaires ; il se nourrit de poisson. Ornithologie de Salerne , p. 5 et 7.
a. Il me paraît que c’est à l’orfraie qu’il faut rapporter le passage suivant : « il y a encore « quantité d’aigles qu’ils appellent en leur langue sondaqua ; elles font ordinairement leurs nids « sur le bord des eaux ou de quelque autre précipice , tout au-dessns des plus hauts arbres « ou rochers , de sorte qu’elles sont fort difficiles à avoir ; nous en dénichâmes néanmoins plu-
1. Je n’ai pas besoin de faire remarquer combien toutes ces idées de généalogies mêlées sont peu fondées. Comme le disait tout à l’heure (p. 70) Buffon : « chaque espèce de vautour pro- « duit son semblable ; il en est de même de chaque espèce d’aigle , et encore de même du
c< balbuzard et de l’orfraie u Dans l’état de nature, les espèces se mêlent peu ; et , quant à
toutes les variations secondaires de taille et de plumage , les différences d’âge ou de sexe suffisent pour les expliquer. — «Ce n’est que de nos jours que l’on est parvenu à éclaircir l’histoire « des espèces d’aigles , et à reconnaître les changements de couleur qu’elles éprouvent avec « l’âge et qui les avaient fait multiplier par les naturalistes. Il est fort douteux , au reste , .( qu’ Aristote les ait mieux distinguées, quoique Buifon, qui lui-même ne les distinguait pas (( bien, ait voulu lui attribuer l’honneur de les avoir mieux connues que les modernes. >' (Cuvier.)