Voyez la note 2 do la page
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LE PYGARGUE
LE PYGARGUE
L’espèce du pygargue me paraît être composée de trois variétés, savoir: le grand pyfjarguc, \q petit pygargue et \e pygargue à tête blaneheK Les deux premiers ne ditîèrent guère que par la grandeur, et le dernier ne diirère presque en rien du premier, la grandeur étant la même, et n’y ayant d’autre différence qu’un peu plus de blanc sur la tête et le cou. Aristote ne fait mention que de l'espèce®, et ne dit rien des variétés : ce n’est même que du grand pygargue qu’il a entendu parler, puisqu’il lui donne pour surnom le mot fri nnulari a, qui indique que cet oiseau fait sa proie des faons [hinnulos), c’est-à-dire des jeunes cerfs, des daims et chevreuils; attribut qui ne peut convenir au petit pygargue, trop faible pour attaquer d’aussi grands animaux.
Les différences entre les pygargues et les aigles sont : 1" la nudité des jambes; les aigles les ont couvertes jusqu’au talon, les pygargues les ont nues dans toute la partie inférieure; 2° la couleur du bec, les aigles l’ont d’un noir bleuâtre et les pygargues l’ont jaune ou blanc; 3“ la blancheur de la queue, qui a fait donner aux pygargues le nom d’aigles à queue blanche, parce qu’il a en effet la queue blanche en dessus et en dessous dans toute son étendue; ils diffèrent encore des aigles par quelques habitudes naturelles, ils n’habitent pas les lieux déserts ni les hautes montagnes; les pygargues se tiennent plutôt à portée des plaines et des bois qui ne sont pas éloignés des lieux habités. Il paraît que le pygargue , comme l’aigle commun, affecte les climats froids de préférence; on le trouve dans toutes les
a. « Aquilarum plura sunt généra. Unum quod pygargus ab albicante caudà dicitur, ac si « albicillam nomines. Gaudet hæc planis, et lucis, et oppidis. Hinnulaiia a nonnullis vocatacogno- « mine est. Montes etiam sylvasque suis fréta viribus petit ; reliqua généra raro plana et lucos « adeunt. » Aristot. Hist. anim.,\û>. ix, cap. xxxii.
* Falco ossifragus , falco albicilla et falco albicaudus ( Gmel.). — L’orfraie et le pygargue ( Cuv. ). — Ordre id., famille id. , genre id. , sous-genre aigles pécheurs ( Cuv. ). — « L’orfraie « et le pygargue ne forment qu’une espèce qui , dans ses premières années , a le bec noir, la « queue noirâtre , tachetée de blanchâtre , et le plumage brunâtre , avec une flamme brun- « foncé sur le milieu de chaque plume : c’est alors le falco ossifragus ou orfraie : avec l’âge « Yorfraie devient d’un gris brun uniforme, plus pâle à la tète et au cou, avec une queue toute « blanche et un bec jaune pâle, et c’est le falco albicilla ou pygargue. — On a vérifié plu- » sieurs fois ce changement à la ménagerie du Muséum. Quant au petit pygargue, falco albi- « caudus, ce n’est que le mâle du grand : falco albicilla. x (Cuvier.)
1. De ces trois variétés, les deux premières, c’est-à-dire le grand et le petit pygargue , ne font qu’une seule espèce : \e petit est le mâle, et le grand la femelle. (Voyez la nomenclature ci-dessus). Le pygargue à tête blanche est une espèce propre et distincte; c’est le falco leucocephalus (Gmel.), l’aigle à tête blanche (Cuv.). — « L’aigle à tète blanche vit dans l’Amô- « rique septentrionale , et y poursuit sans cesse le poisson. Il paraît qu’il en vient quelquefois
« dans le nord de l’Europe On ne doit pas le confondre avec le vieux pygargue à tête blam
« châtre. » (Cuvier.)
LE PYGARGUE
provinces du nord de l’Europe Le grand pygargue est à peu près de la même grosseur et de la même force, si même il n’est pas plus fort que l’aigle commun; il est au moins plus carnassier, plus féroce et moins attaclié à ses petits; car, il ne les.nourrit pas longtemps; il les chasse hors du nid avant même qu’ils soient en état de se pourvoir, et l’on prétend que, sans le secours de l’orfraie*’, qui les prend alors sous sa protection , la plupart périraient : il produit ordinairement deux ou trois petits et fait son nid sur de gros arbres. On trouve la description d’un de ces nids dans Willnghhy et dans plusieurs autres auteurs qui l’ont traduit ou copié; c’est une aire ou un plancher tout plat, comme celui du grand aigle, qui n’est abrité dans le dessus que par le feuillage des arbres, et qui est composé de petites perches et de branches, qui soutiennent plusieurs lits alternatifs de bruyères et d’autres herbes : ce sentiment contre nature, qui porte ces oiseaux à chasser leurs petits avant qu’ils puissent se procurer aisément leur subsistance, et qui est commun à l’espèce du pygargue et à celles du grand aigle et du petit aigle tacheté, indique que ces trois espèces sont plus voraces et plus paresseuses à la chasse que celle de l’aigle commun, qui soigne et nourrit largement ses petits, les conduit ensuite, les instruit à chasser, et ne les oblige à s’éloigner que quand ils sont assez forts pour se passer de fout secours; d’ailleurs 1e naturel des petits tient de celui de leurs parents ; les aiglons de l’espèce commune sont doux et assez tranquilles; au lieu que ceux du grand aigle et du pygargue, dès qu’ils sont un peu grands, ne cessent de se battre et de se disputer la nourriture et la place dans le nid; en sorte que souvent le père et la mère en tue quelqu’un pour terminer le débat. On peut encore ajouter que, comme le grand aigle et le pygargue ne chassent ordinairement que de gros animaux, ils se rassasient souvent sur le lieu, sans pouvoir les emporter; que par conséquent les proies qu’ils enlèvent sont moins fréquentes, et que, ne gardant point de chair corrompue dans leur nid , ils sont souvent au dépourvu; au lieu que l’aigle commun , qui tous les jours prend des lièvres et des oiseaux, fournit plus aisément et plus abondamment la subsistance nécessaire à ses petits. On a aussi remarqué, surtout dans l’espèce des pygargues, qui fréquentent de près les lieux habités, qu’ils ne chassent que pendant quelques heures dans le milieu du jour , et qu’ils se reposent le matin, le soir et la nuit, au lieu que l’aigle commun [aquila valeria) est en effet plus valeureux, plus diligent et plus infatigable.
fit. M. Linaæus dit que cet oiseau se trouve dans toutes les forêts de la Suède... qu’il est de la biandour d'une oie, et que la femelle est plus blancliàtre que le mâle.
b. a Quæ ossifraga appellatur... nutricat bene et sues pullos et aquilæ ; eùm enim ilia sues « nido ejecerit, hæc recipit cos ac educat; mittit namque suos aquila autequam tempus sit, « adhuc pareutis operain desiderantes , nec volandi adeptos facultatem... Pulli a parente eji- « ciuutur et pulsantur; dejeeti vociferantur, periclitanturque ; sed ossifraga recipit eos benignè « et tueturet alit dum, quantum satis sit, adolescant. » Aristot. Ilist. anim. , lib. ix, cap. xxxiv.
LE BALBUZARD.
LE BALBUZARD.*
Le balbuzard est l’oiseau que nos nomenclateurs appellent aigle de mer, et que nous appelons en Bourgogne craupêcherot, mot qui signifie corbeaupêcheur. Grau ou craw est le cri du corbeau; c’est aussi son nom dans quelques langues, et particulièrement en anglais, et ce mot est resté en Bourgogne parmi les paysans, comme quantité d’autres termes anglais que j’ai remarqués dans leur patois, qui ne peuvent venir que du séjour des Anglais dans cette province sous les règnes de Charles V, Charles YI, etc. Gessner, qui le premier a dit que cet oiseau était appelé crospescherot par les Bourguignons, a mal écrit ce nom faute d’entendre le jargon de Bourgogne; le vrai mot est crau et non pas cros, et la prononciation n’est ni cros, ni crau, mais craiv, ou simplement crâ avec un â fort ouvert.
A tout considérer, on doit dire que cet oiseau n’est pas un aigle, quoiqu’il ressemble plus aux aigles qu’aux autres oiseaux de proie. D’abord il est bien plus petit “, il n’a ni le port, ni la figure, ni le vol de l’aigle. Ses habitudes naturelles sont aussi très-différentes, ainsi que ses appétits, ne vivant guère que de poisson qu’il prend dans l’eau, même à quelques pieds de profondeur''; et ce qui prouve que le poisson est en effet sa nour-
a. Il y a une différence plus grande encore que dans les aigles entre la femelle et le mâle Balbuzard : celui que M. Brisson a décrit, et qui sans doute était mâle, n'avait qu’un pied sept pouces de longueur jusqu’aux ongles , et cinq pieds trois pouces de vol; et un autre que l’on m’a apporté n’avait qu’un pied neuf pouces de longueur de corps , et cinq pieds sept pouces de vol : au lieu que la femelle décrite par MM. de l’Académie des Sciences, sous le nom â’haliætus, à l’article de l’aigle que nous avons cité, avait deux pieds neuf pouces de longueur de corps, y compris la queue, ce qui fait au moins deux pieds de longueur pour le corps seul, et sept pieds et demi de vol ; cette différence est si grande qn’on pourrait douter que cet oiseau décrit par MM. de l’Académie fût le balbuzard ou craupêcherot , si l’on n’en était assuré par les autres indications.
b. Malgré toutes ces différences , Aristote a mis le balbuzard au nombre des aigles , et voici ce qu’il en dit : « Quintum (aquilœ) genus est quod haliætus, hoc est marina vocatur, cervice « magna et crassà, alis curvantibus, caudàlatà; moratur bæc in littoribus et oris. Acciditbuic « sæpii'.s ut cùm ferre quod ceperit nequeat, in gurgitem demergatur. » Aristot. Hist. anim. , lib. IX, cap. XXXII. Mais il faut observer que les Grecs comprenaient tous les oiseaux de proie qui volent de jour sous les noms génériques de aëlos , gyps et hierax, c’est-à-dire, aquila, vultur et accipiter; aigle , vautour et épervier, et que dans ces trois genres ils en distinguaient peu par des noms spécifiques; et c’est sans doute par cette raison qu’ Aristote a mis le balbuzard au nombre des aigles. Je ne conçois pas pourquoi M. Ray, qui d’ailleurs est un écrivain savant et exact, assure que l’haliætus et Yossifraga ne sont que le même oiseau, puisque Aristote les distingue si nettement tous deux et qu’il en traite dans deux chapitres séparés ; la seule raison que Ray donne de son opinion , c’est que le balbuzard étant trop petit pour être mis au nombre des aigles , il n’est pas Vhaliœtus; mais il n’a pas fait attention que le morphnus ou petit aigle auquel on peut faire le même reproche , a cependant été compté parmi les aigles, comme Vhaliœlus, par Aristote, et qu’il n’est pas possible que Vhaliœtus soit Vossifraga, puisqu’il en assigne toutes les différences. Je fais cette remarque, parce que cette erreur de Ray a été adoptée et répétée par plusieurs auteurs, et surtout par les Anglais.
* Falco haliætus (Linn.). — Le balbuzard (Guv.). — Ordre id., famille id. , genre et sousgenre id. (Cuv. 1.
LE BALBUZARD
ritiire la plus ordinaire, c’est que sa chair en a une très-forte odeur. J’ai vu quelquefois cet oiseau demeurer pendant plus d’une heure perché sur un arbre, à portée d’un étang, jusqu’à ce qu’il aperçût un gros poisson sur lequel il pût fondre et l’emporter ensuite dans ses serres. Il a les jambes nues et ordinairement de couleur bleuâtre; cependant il y en a ({uelquesuns qui ont les jambes et les pieds jaunâtres, les ongles noirs très-grands et très-aigus, les pieds et les doigts si raides qu’on ne peut les fléchir ; le ventre tout blanc, la queue large et la tête grosse et épaisse. Il diffère donc des aigles en ce qu’il a les pieds et le bas des jambes dégarnis de plumes, et que l’ongle de derrière est le plus court, tandis que dans les aigles cet ongle de derrière est le plus long de tous ; il diffère encore en ce qu’il a le bec plus noir que les aigles, et que les pieds, les doigts, et la peau qui recouvre la base du bec sont ordinairement bleus, au lieu que dans les aigles toutes ces parties sont jaunes. Au reste, il n’a pas de demi-membranes entre les doigts du pied gauche, comme le dit M. Linnæus car les doigts des deux pieds sont également séparés et dénués de membranes. C’est une erreur populaire que cet oiseau nage avec un pied, tandis qu’il prend le poisson avec l’autre, et c’est celte erreur populaire qui a produit la méprise de M. Linnæus. Auparavant, M. Klein a dit la même chose de l’orfraie ou grand aigle de mer, et il s’est également trompé , car ni l’un ni l’autre de ces oiseaux n’a de membranes entre aucun doigt du pied gauche. La source commune de ces erreurs est dans Albert le Grand, qui a écrit que cet oiseau avait l’im des pieds pareil à celui d’un épervier, et l’autre semblable à celui d’une oie, ce qui est non-seulement faux, mais absurde et contre toute analogie : en sorte qu’on ne peut qu’être étonné de voir que Gessner, Aldrovande, Klein et Linnæus, au lieu de s’élever contre cette fausseté l’aient accréditée, et qu’Aldrovande nous dise froidement que cela n’est pas contre toute vraisemblance, puisque je sais, ajoute-t-il très-positivement, qu’il y a des poules d’eau moitié palmipèdes et moitié lîssipèdes, ce qui est encore un autre fait tout aussi faux que le premier.
Au reste, je ne suis pas surpris qu’Aristote ait appelé cet oiseau haliœtos, aigle de mer; mais je suis encore étonné que tous les naturalistes anciens et modernes aient copié cette dénomination sans scrupule, et, j’ose dire, sans réflexion; car Vhaliœtus ou balbuzard ne fréquente pas de préférence les cotes de la mer ; on le trouve plus souvent dans les terres méditerranées voisines des rivières, des étangs et des autres eaux douces; il est peut-être plus commun en Bourgogne, qui est au centre de la France,
a. « Haliætus... victitat piscibus, majoribus anatibus, pes sinister subpalmatus*. » Liim. Syst. nat., édit. X, t. I, p. 91.
1 (a). Le pied gauche à demi palmé. C’est bien toujours le bon Linné (voyez la note de la
page 52 du 11I« volume) ; et c’est bien aussi Buffon « Ce qui est non-seulement faux, mais
« absurde et contre toute analogie. »
LE BALBUZARD.
que sur aucune de nos côtes maritimes. Comme la Grèce est un pays où il n’y a pas beaucoup d’eaux douces, et que les terres en sont traversées et environnées par la mer à d’assez petites distances, Aristote a observé dans son pays que ces oiseaux pêcheurs cherchaient leur proie sur les rivages de la mer, et par cette raison il les a nommés aigles de mer; mais, s’il eût habité le milieu de la France ou de l’Allemagne “, la Suisse et les autres pays éloignés de la mer, où ils sont très-communs, il les eût plutôt appelés aigles des eaux douces. Je fais cette remarque afin de faire sentir que j’ai eu d’autant plus de raison de ne pas adopter cette dénomination, aigle de mer, et d’y substituer le nom spécifique balbuzard, qui empêchera qu’on ne le confonde avec les aigles®. Aristote assure que cet oiseau a la vue très-perçante*^ ; il force, dit-il, ses petits à regarder le soleil, et il tue ceux dont les yeux ne peuvent en supporter l’éclat ; ce fait, que je n’ai pu vérifier, me paraît difficile à croire, quoiqu’il ait été rapporté, ou plutôt répété par plusieurs autres auteurs, et qu’on l’ait même généralisé en l’attribuant à tous les aigles qui contraignent , dit-on , leurs petits à regarder fixement le soleil ; celte observation me paraît bien difficile à faire, et d’ailleurs il me semble qu’Aristote, sur le témoignage duquel seul le fait est fondé, n’était pas trop bien informé au sujet des petits de cet oiseau -, il dit qu’il n’en élève que deux, et qu’il tue celui qui ne peut regarder le soleil. Or nous sommes assurés qu’il pond souvent quatre œufs, et rarement moins de trois; que de plus il élève tous ses petits. Au lieu d’habiter les rochers escarpés et les hautes montagnes comme les aigles, il se tient plus volontiers dans les terres basses et marécageuses, à portée des étangs et des lacs poissonneux; et il me paraît encore que c’est à Vorfraie ou ossifrague, et non pas au bcdbuzard ou haliætus qu’il faut attribuer ce que dit Aristote de sa chasse aux oiseaux de mer®, car le balbuzard pêche bien plus qu’il ne d’.asse, et je n’ai pas ouï dire qu’il s’éloignât du rivage à la poursuite des
a. « liane aquilam ( haliœtum ) nuper accepi a iiobili Dom. Nicolas Zedlitz, in Schildlau, quam « servitor ejns bombardæ globulo, dum in Bobero pisces venaretur, interfecerat. Miras pingue- « dinis avis quæ tota piscium odorem spirabat... non solum circa mare moratnr, verum etiam
ad flumina et stagna Silesiæ nostræ degit, et arboribus insidens piscibus insidiatur. » Schwenckfeld, Avi. SU., p. 217.
b. Gessner dit que cet oiseau se trouve en Suisse en plusieurs endroits, et qu’il fait son nid dans certains rochers près des eaux ou dans des vallées profondes : il ajoute qu’on peut l’apprivoiser et s’en servir dans la fauconnerie.
c. M. Salerne a fait une méprise en disant que l’oiseau appelé en Bourgogne craupécherot est l’ossifrague ou le grand aigle de mer; c’est au contraire celui qu’il appelle le faucon de marais qui est le craupèchcro*. Voyez VOrnühol. de M. de Salerne, in-4<>. Paris, 1707, p. 6 et 7, et corrigez cette erreur.
d. « At vero marina ilia {aquila) clarissimâ oculorum acie est, ac pullos adhuc implumes cogit « adverses intueri solem, percutit eiim qui recuset et vertit ad solem; tum cujus oerdi prius « lacrymàrint hune occidit , reliquiim educat. » Aristot. llist. anim., lili. ix, cap. xxxiv.
e. « Vagatur hæc {aquila) per mare et littora , unde nomen accepit. Vivitque avium maii- (I narum venatu. Aggreditur singulas. » Aristot, lib. ix, cap. xxxiv.
LE BALBUZARD.
mouoUes ou dos autres oiseaux de mer; il paraît au contraire cpi’il ne vit (pie de poisson. Ceux qui ont ouvert le corps de cet oiseau n’ont trouvé que du poisson dans son estomac, et sa chair qui, comme je l’ai dit, a une trèsforte odeur de poisson, est un indice certain qu’il en fait au moins sa nourl'iture habituelle; il est ordinairement très-gras, et il peut, comme les aigles, se passer d’aliments pendant plusieurs jours sans en être incommodé ni paraître affaibli®. Il est aussi moins fier et moins féroce que l’aigle ou le pygarguc , et l’on prétend qu’on peut assez aisément le dresser pour la pêche, comme l’on dresse les autres oiseaux pour la chasse.
Après avoir comparé les lémoigiiagcs des auteurs, il m’a paru que l’espèce du balbuzard est l’une des plus nombreuses des grands oiseaux de proie, et qu’elle est répandue assez généralement en Europe, du nord au midi, depuis la Suède jusqu’en Grèce, et que même on la retrouve dans des pays plus chauds, comme en Égypte et jusqu’en Nigritie*'.
J’ai dit, dans une des notes de cet article, que MM. de l’Académie des Sciences avaient décrit un balbuzard ou haliœtus femelle % et qu’ils lui avaient trouvé deux pieds neuf pouces depuis l’extrémité du bec jusqu’à celle de la queue , et sept pieds et demi de vol ou d’envergure, tandis que les autres naturalistes ne donnent au balbuzard que deux pieds de longueur de corps jusqu’au bout de la queue, et cinq pieds et demi de vol ; cette grande différence pourrait faire croire que ce n’est pas le balbuzard, mais un oiseau plus grand que MM. de l’Académie décrit : néanmoins, après avoir comparé leur description avec la nôtre on ne peut guère en douter ; car de tous les oiseaux de ce genre, le balbuzard est le seul qui puisse être mis avec les aigles, le seul qui ait le bas des jambes et les pieds bleus, le bec tout noir, les jambes longues, et les pieds petits à proportion du corps ; je pense donc, avec MM, de l’Académie, que leur oiseau est le vrai haliœtus d’Aristote, c’est-à-dire notre balbuzard, et que c’était une des plus grandes femelles de cette espèce qu’ils ont décrite et disséquée.
Les parties intérieures du balbuzard diffèrent peu de celles des aigles. MM. de l’Académie n’ont remarqué de différences considérables que dans le foie, qui est bien plus petit dans le balbuzard ; dans les deux cæcum de la femelle, qui sont aussi moins grands; dans la position de la rate, qui est immédiatement adhérente au côté droit de l’estomac dans l’aigle^ au lieu
а. « Captus aliquamdo haliætus a doctissimo quodam medico , moribus satis placidus visus « fuit, ac tractabilis et famis patietitissimus. Vixit dies septem absque omni cibo et qnidem in M altà quiete... Carnem oblatam recusavit, pisces sine dubio voraturus, si cxbibiti fuissent, « cùiu ccvtf) constavet cuin liisce vivere.» Aldrov. Ornitliol.,t. I, lib. ii, p. 193.
б. 11 me parait que c'est au balbuzard qu’on doit rapporter le passage suivant : « On nous fit « remarquer quantité d'oiseaux en Nigritie , entre autres des aigles de deux sortes, dont l’une « rit de proie de terre et l’autre de poisson; nous appelons celle-ci nonette, parce qu’elle a le « plumage de couleur de l'habit d'une carmélite avec son scapulaire blanc. Leur vue surpassa « en clarté celle de l’homme. » Relation de la Nigritie , par Gaby. Paris , 1689.
c. Mémoires pour servir à l'Ilisloire des animaux , partie ii, article de l’aigle.
LE BALBUZARD.
que dans le balbuzard elle était située sous le lobe droit du foie; dans la grandeur des reins, le balbuzard les ayant à peu près comme les autres oiseaux, qui les ont ordinairement fort grands à proportion des autres animaux, et l’aigle les ayant au contraire plus petits.
L’ORFRAIE
L’orfraie , ossifraga^, a été appelé par nos nomenclateurs le grand aigle de mer^. Il est en effet à peu près aussi grand que le grand aigle; il paraît même qu’il a le corps plus long à proportion , mais il a les ailes plus courtes; car l’orfraie a jusqu’à trois pieds et demi de longueur, depuis le bout du bec à l’extrémité des ongles, et en même temps il n’a guère que sept pieds de vol ou d’envergure, tandis que le grand aigle, qui n’a communément que trois pieds deux ou trois pouces de longueur de corps, a huit et jusqu’à neuf pieds de vol. Cet oiseau est d’abord très-remarquable par sa grandeur, et il est reconnaissable, T par la couleur et la figure de ses ongles, qui sont d’un noir brillant et forment un demi-cercle entier; 2" par les jambes, qui sont nues à la partie inférieure, et dont la peau est couverte de petites écailles d’un jaune vif; 3“ par une barbe de plumes qui pend sous le menton, ce qui lui a fait donner le nom d’aigle barbu ' . L’orfraie se tient volontiers près des bords de la mer et assez souvent dans le milieu des terres à portée des lacs, des étangs et des rivières poissonneuses; il n’enlève que le plus gros poisson , mais cela n’empêche pas qu’il ne prenne aussi du gibier; et comme il est très-grand et très-fort, il ravit et emporte aisément les oies et les lièvres, et même les agneaux et les chevreaux. Aristote assure que non-seulement l’orfraie femelle soigne ses petits avec la plus grande affection, mais que même elle en prend pour les petits aiglons qui ont été chassés par leurs père et mère , et qu’elle les nourrit comme s’ils lui appartenaient. Je ne trouve pas que ce fait, qui est assez singulier et qui a été répété par tous les naturalistes, ait été vérifié par aucun, et ce qui m’en ferait douter , c’est que cet oiseau ne pond que deux œufs , et
a. Les anciens lui ont donné le nom d’ossifrague, parce qu’ils avaient remarqué que cet oiseau cassait avec son Lee les os des animaux dont il fait sa proie.
b. Le grand aigle de mer. Brisson, 1. 1 . p 437 — Orfraie ou ossifrague. Description du cap de Bonne-Espérance , par Kolbe, t. III , p. 140.
* C’est le pygargue. — Voyez la nomenclature de la page 60. a Buffou est dans une double M erreur, lorsqu’il veut que Vossifraga ou le phène soit un oiseau qu’il nomme orfraie, car sa prétendue orfraie n’est qu’un jeune pygargue. n (Cuvier. ) — Le phène des Grecs, Vossifraga des Latins est, selon Cuvier, qui suit eu cela Savigny, le gypaète ou læmmer geyer {vautour des agneaux). — Voyez, plus loin , l’article des vautours.
1. Ce trait revient encore au gypaète, le seul des oiseaux de proie qui ait une barbe.
LORFRAIE.
n’élève ordinairement qu’un petit , et que par conséquent on doit présumer qu’il se trouverait très-embarrassé, s’il avait à soigner et nourrir une nombreuse famille. Cependant, il n’y a guère de faits dans l’Histoire des animaux d’Aristote qui ne soient vrais, ou du moins qui n’aient un fondement de vérité ; j’en ai vérifié moi-même plusieurs qui me paraissaient aussi suspects que celui-ci , et c’est ce qui me porte à recommander à ceux qui se trouveront à portée d’observer cet oiseau , de tâcher de s’assurer du vrai ou du faux de ce fait. La preuve, sans aller chercher plus loin, qu’Aristote voyait bien et disait vrai presque en tout, c’est un autre fait qui d’abord paraît encore plus extraordinaire, et qui demandait également à être constaté. «L’orfraie, dit-il, a la vue faible, les yeux lésés et obscurcis par une « espèce de nuage®. » En conséquence, il paraît que c’est la principale raison qui a déterminé Aristote à séparer l’orfraie des aigles et à le mettre avec la chouette et les autres oiseaux qui ne voient pas pendant le jour. A juger de ce fait par les résultats, on le croirait non-seulement suspect, mais faux; car tous ceux qui ont observé les allures de l’orfraie ont bien remarqué qu’il voyait assez pendant la nuit pour prendre du gibier et même du poisson , mais ils ne se sont pas aperçus qu’il eût la vue faible, ni qu’il vît mal pendant le jour; au contraire, il vise d’assez loin le poisson sur lequel il veut fondre ; il poursuit vivement les oiseaux dbnt il veut faire sa proie, et, quoiqu’il vole moins vite que les aigles, c’est plutôt parce qu’il a les ailes plus courtes que les yeux plus faibles. Cependant, le respect qu’on doit à l’autorité du grand philosophe que je viens de citer a engagé le célèbre Aldrovande à examiner scrupuleusement les yeux de l’orfraie, et il a reconnu que l’ouverture de la pupille ^ qui d’ordinaire n’est recouverte que par la cornée, l’était encore dans cet oiseau par une membrane extrêmement mince*, et qui forme en effet l’apparence d’une petite taie sur le milieu de l’ouverture de la pupille; il a de plus observé que l’inconvénient de cette conformation paraît être compensé par la transparence parfaite de la partie circulaire qui environne la pupille, laquelle partie dans les autres
a. « Parum ossifraga oculis valet; nuteculâ enim oculos liahet læsos. » Aristot. Hist. anim., lib. IX , cap. xxxiv.
b. « Sed in oculo dignum observatione est quod uvea, quæ bomini in pupillâ perforatur, tenuis- « sûnam quandam membranulam pupillæ prætensam babeat : atqui boc est quod pbilosopbus « dicere voluit,... subtibssimam illam membranam, nubeculam vocans. Istæc tamen ne prorsus « visionem præpediret , qnôd rétro et ab lateribus nigro , ut bomini, colore imbuta et substantia c( paulo crassior sit ; itaque partem, quæ iridis ambitu clauditur, subtilissimam omnisque coloris « expertem et exacte pellucidam naturà fabricata est : boc ipsum visûs detrimentum non nihil « resarcii’e potest superciliorum aut supernæ orbitæ oculorum partis prominentia quæ seu tectum « oculos supernè operit. » Aldrov. Avi. , t. I , p. 226.
1. Cette membrane , extrêmement mince, est la membrane nicHtanle ou clignotante, laquelle se trouve dans tous les oiseaux (voyez la note de la page 15). — « La troisième « paupière, ou la membrane clignotante, devait avoir une certaine transparence, car les « oiseaux regardent quelquefois au travers, et c’est elle qui permet à l’aigle de fixer le soleil. •. » (Cuvier.)
L’ORFRAIE
oiseaux est opaque et de couleur obscure. Ainsi l’observation d’xAristote est bonne, en ce qu’il a très-bien remarqué que l’orfraie avait les yeux couverts d’un petit nuage*; mais il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle voie beaucoup moins que les autres, puisque la lumière peut passer aisément et abondamment par le petit cercle, parfaitement transparent, qui environne la pupille. Il doit seulement résulter de cette conformation que cet oiseau porte sur le milieu de tous les objets qu’il regarde une tacbe ou un petit nuage obscur, et qu’il voit mieux de côté que de face ; cependant, comme je viens de le dire, on ne s’aperçoit pas par le résultat de ses actions qu’il voie plus mal que les autres oiseaux ; il est vrai qu’il ne s’élève pas à beaucoup près à la hauteur de l’aigle, qu’il n’a pas non plus le vol aussi rapide ; qu’il ne vise ni ne poursuit sa proie d’aussi loin : ainsi il est probable qu’il n’a pas la vue aussi nette ni aussi perçante que les aigles, mais il est sûr en même temps qu’il ne l’a pas, comme les chouettes, offusquée pendant le jour, puisqu’il cherche et ravit sa proie aussi bien le jour que la nuit et principalement le matin et le soir; d’ailleurs, en comparant cette conformation de l’œil de l’orfraie avec celle des yeux de la chouette ou des autres oiseaux de nuit, on verra qu’elle n’est pas la même, et que les résultats doivent en être différents. Ces oiseaux ne voient mal, ou point du tout pendant le jour, que parce que leurs yeux sont trop sensibles, et qu’il ne leur faut qu’une très-petite quantité de lumière pour bien voir : leur pupille est parfaitement ouverte, et n’a pas la membrane ou petite taie qui se trouve dans l’œil de l’orfraie. La pupille dans tous les oiseaux de nuit, dans les chats et quelques autres quadrupèdes qui voient dans l’obscurité, est ronde et d’un grand diamètre lorsqu’elle ne reçoit l’impression que d’une lumière faible comme celle du crépuscule; elle devient au contraire perpendiculairement longue dans les chats, et reste ronde en se rétrécissant concentriquement dans les oiseaux de nuit, dès que l’œil est frappé d’une forte lumière; cette contraction prouve évidemment que ces animaux ne voient mal que parce qu’ils voient trop bien, puisqu’il ne leur faut qu’une trèspetite quantité de lumière, au lieu que les autres ont besoin de tout l’éclat du jour, et voient d’autant mieux qu’il y a plus de lumière : à plus forte raison l’orfraie, avec sa taie sur la pupille, aurait besoin de plus de lumière qu’aucun autre, s’il n’y avait pas de compensation à ce défaut; mais ce qui excuse entièrement Aristote d’avoir placé cet oiseau avec les oiseaux de nuit, c’est qu’en effet il pèche et chasse la nuit comme le jour; il voit plus mal que l’aigle à la grande lumière, il voit peut-être aussi plus mal que la
a. J’ai été informé , par des témoins oculaires, que l’orfraie prend du poisson pendant la nuit , et qu’alors on entend de fort loin le bruit qu’elle fait en s’abaissant sur les eaux. M. Salerne dit aussi que, quand l’orfraie s’abat sur un étang pour saisir sa proie, elle fait un bruit qui parait terrible, surtout la nuit. Ornithol , p. 6.