‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 201 sur 240 · LE FREUX · texte numérisé non relu

LE FREUX

isolées, preuve très-forte qu’elle n’était point chauve dans le principe, mais qu’elle l’est devenue par une cause étrangère ; en un mot, que c’est une espèce de difformité accidentelle qui s’est changée en un vice héréditaire par les lois connues de la génération.

L’appétit du freux pour les grains, les vers et les insectes, est un appétit exclusif, car il ne touche point aux voiries ni à aucune chair; il a de plus le ventricule musculeux et les amples intestins des granivores.

Ces oiseaux vont par troupes très-nombreuses, et si nombreuses que l’air en est quelquefois obscurci. On imagine tout le dommage que ces hordes de moissonneurs peuvent causer dans les terrres nouvellement ensemencées ou dans les moissons qui approchent de la maturité : aussi dans plusieurs pays le gouvernement a-t-il pris des mesures pour les détruire®. La Zoologie britannique réclame contre cette proscription, et prétend qu’ils font plus de bien que de mal, en ce qu’ils consomment une grande quantité de ces larves de hannetons et d’autres scarabées qui rongent les racines des plantes utiles, et qui sont si redoutées des laboureurs et des jardiniers ^ C’est un calcul à faire.

Non-seulement le freux vole par troupes, mais il niche aussi, pour ainsi dire, en société avec ceux de son espèce, non sans faire grand bruit, car ce sont des oiseaux très-criards, et principalement quand ils ont des petits. On voit quelquefois dix ou douze de leurs nids sur le même chêne et un grand nombre d’arbres ainsi garnis dans la même forêt, ou plutôt dans le même canton ® ; ils ne cherchent pas les lieux solitaires pour couver; ils semblent, au contraire, s’approcher dans cette circonstance des endroits habités; et Schwenckfeld remarque qu’ils préfèrent communément les grands arbres qui bordent les cimetières*^, peut-être parce que ce sont des lieux fréquentés, ou parce qu’ils y trouvent plus de vers qu’ailleurs ; car on ne peut soupçonner qu’ils y soient attirés par l’odeur des cadavres, puisque, comme nous l’avons dit, ils ne touchent point à la chair. Frisch assure que si, dans le temps de la ponte, on s’avance sous les arbres où ils sont ainsi établis, on est bientôt inondé de leur fiente.

Une chose qui pourra paraître singulière, quoique assez conforme à ce qui se passe tous les jours entre des animaux d’autre espèce, c’est que, lorsqu’un couple apparié travaille à faire son nid, il faut que l’un des deux

insectes qui étaient cachés dessous. Elles y allaient avec tant d’ardeur qu’elles faisaient sauter les pierres les moins pesantes à deux ou trois pieds. Si ce singulier exercice, que personne n’avait encore attribué aux corneilles , est familier aux freux , c’est une cause de plus qui peut contribuer à user et faire tomber les plumes qui environnent la base de leur bec; et le nom de tourne-pierre, que jusqu’ici l’on avait appliqué exclusivement au couloncbaud, deviendra désormais un nom générique qui conviendra à plusieurs espèces.

a. Voyez Aldrovande, Ornithologie , t. I, page 753.

b. Voyez British Zoology , page 77.

c. Friscb. Planche 66.

d. Aviarium Silesiæ, pag. 242.

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reste pour le garder, tandis que l’autre va chercher des matériaux convenables : sans cette précaution, et s’ils s’absentaient tous deux à la fois, on prétend que leur nid serait pillé et détruit dans un instant par les autres freux habitants du même arbre, chacun d’eux emportant dans son bec son brin d’herbe ou de mousse pour l’employer à la construction de son propre nid“.

Ces oiseaux commencent à nicher au mois de mars, du moins en Angleterre ils pondent quatre ou cinq œufs plus petits que ceux du corbeau, mais ayant des taches plus grandes, surtout au gros bout. On dit que le mâle et la femelle couvent tour à tour. Lorsque les petits sont éclos et en état de manger, ils leur dégorgent la nourriture qu’ils savent tenir en réserve dans leur jabot, ou plutôt dans une espèce de poche formée par la dilatation de l’œsophage ^

Je trouve dans la Zoologie britannique que, la ponte étant finie, ils quittent les arbres où ils avaient niché ; qu’ils n’y reviennent qu’au mois d’aoùt et ne commencent à réparer leurs nids ou à les refaire qu’au mois d’octobre Cela suppose qu'ils passent à peu près toute l’année en Angleterre; mais en France, en Silésie et en beaucoup d’autres contrées, ils sont certainement oiseaux de passage, à quelques exceptions près, et avec cette différence qu’en France ils annoncent l’hiver, au lieu qu’en Silésie ils sont les avant-coureurs de la belle saison C

Le freux habite en Europe, selon M. Linnæus; cependant il paraît qu’il y a quelques restrictions à faire à cela, puisque Aldrovande ne croyait pas qu’il s’en trouvât en Italie i'.

On dit que les jeunes sont bons à manger et que les vieux mêmes ne sont pas mauvais, lorsqu’ils sont bien gras“; mais il est fort rare que les vieux prennent de la graisse. Les gens de la campagne ont moins de répugnance pour leur chair, sachant fort bien qu’ils ne vivent pas de charognes, comme la corneille et le corbeau.

a. Voyez V Ornithologie de Wülugliby, page 84.

h. Brilish Zoology, page 76.

c. Willughby, page 84.

d. British Zoology, loco eitato. On dit que les hérons profitent de leur absence pour pondre et couver dans leurs nids. Aldrovande , p. 753.

e. Voyez SchwencMeld. Aviarium Silesiæ, p. 243. J’ai vu à Baume-la-Roche , qui est un village de Bourgogne à quelques lieues de Dijon , environné de montagnes et de rochers escarpés, et où la température est sensiblement plus froide qu’à Dijon; j’ai vu, dis-je, plusieurs fois en été une volée de freux qui logeait et nichait depuis plus d’un siècle, à ce qu’on m’a assuré , dans des trous de rochers exposés au sud-ouest , et où l’on ne pouvait atteindre à leurs nids que très-difficilement et en se suspendant à des cordes. Ces freux étaient familiers jusqu’à venir dérober le goûter des moissonneurs : ils s’absentaient sur la fin de l’été pour une couple de mois seulement, après quoi ils revenaient à leur gite accoutumé. Depuis deux ou trois ans ils ont disparu , et ont été remplacés aussitôt par des corneilles mantelées.

f. « Ejusmodi cornicem, quod sciam, Italia non alit, » t. I, p. 752.

g. Belon, Nature des oiseaux, p. 284. M. Hébert m’assure que le freux est presque toujours maigre, en quoi il diffère, dit-il , de la corbine et de la mantelée.

LA CORNEILLE MANTELÉE

LA CORNEILLE MANTELÉE

Cet oiseau se distingue aisément de la corbine et de la frayonne ou du freux par les couleurs de son plumage : il a la tête, la queue et les ailes d un beau noir avec des reflets bleuâtres, et ce noir tranche avec une espèce de scapulaire gris-blanc qui s’étend par-devant et par-derrière, depuis les épaules jusqu’à l’extrémité du corps j c’est à cause de cette espèce de scapulaire ou de manteau que les Italiens lui ont donné le nom de monacchia (moiriesse) , et les Français celui de corneille mantelée.

Elle va par troupes nombreuses comme le freux et elle est peut-être encore plus familière avec l’homme, s’approchant par préférence, surtout pendant l’hiver, des lieux habités, et vivant alors de ce qu’elle trouve dans les égouts, les fumiers, etc.

Elle a encore cela de commun avec le freux qu’elle change de demeure deux fois par an et qu’elle peut être regardée comme un oiseau de passage, car nous la voyons chaque année arriver par très-grandes troupes sur la fin de l’automne et repartir au commencement du printemps, dirigeant sa route au nord ; mais nous ne savons pas précisément en quels lieux elle s’arrête ; la plupart des auteurs disent qu’elle passe l’été sur les hautes montagnes® et qu’elle y fait son nid sur les pins et les sapins; il faut donc que ce soit sur des montagnes inhabitées et peu connues, comme celles des îles de Shetland, où l’on assure effectivement qu’elle fait sa ponte elle niche aussi en Suède® dans les bois et par préférence sur les aunes, et sa ponte est ordinairement de quatre œufs; mais elle ne niche point dans les montagnes de Suisse*^, d’Italie, etc.®.

Enfin, quoique selon le plus grand nombre des naturalistes elle vive de toute sorte de nourritures, entre autres de vers, d’insectes, de poissons f,

a. Voyez AldroT., Ornithol., 1. 1, p. 756. — Schweackfeld. Aviar. Süesiœ, p. 242. — Selon, Nat. des oiseaux, p. 284, etc.

h. Voyez British Zoology, p. 76. Les auteurs de cet ouvrage ajoutent que c'est la seule espèce de corneille qui se trouve dans ces îles. Gessner.

c. Fauna Suecica , p. 25.

d. Gessner, de Avibus , p. 332.

e. Aldrovande. Ornithologie , t. I, p. 756.

f. Frisch dit qu’elle épluche fort adroitement les arêtes des poissons, que lorsqu’on vide les étangs , elle aperçoit très-vite ceux qui restent dans la houe , et qu’elle ne perd pas de temps à les en tirer. Planche 65. —Avec ce goût, il est tout simple qu’elle se tienne souvent au hord des eaux, mais on n’aurait pas dû pour cela lui donner le nom de corneille aquatique ou de corneille marine , puisque ces dénominations conviendraient au même titre à la corneille noire et au corbeau , lesquels ne sont certainement pas des oiseaux aquatiques.

* Corvus cornix (Linn. ). — La corneille mantelée ( Cuv.). — « Cendrée , la tête , les aües et « la queue noires. Naumann assure qu’elle s’apparie très-souvent avec la corneille noire . et « lu’oduit avec elle des mulets féconds. » (Cuvier.)

LA CORNEILLE MANTELÉE

même de chair corrompue, et, par préférence à tout, de laitage et quoique d’après cela elle dût être mise au rang des omnivores, cependant comme ceux qui ont ouvert son estomac y ont trouvé de toutes sortes de grains mêlés avec de petites pierres*', on peut croire qu’elle est plus granivore qu’autre chose, et c’est un troisième trait de conformité avec le freux ; dans tout le reste elle ressemble beaucoup à la corbine ou corneille noire; c’est à peu près la même taille, le même port, le même cri, le même son de voix, le même vol; elle a la queue et les ailes, le bec et les pieds, et presque tout ce que l’on connaît de ses parties intérieures conformé de même dans les plus petits détails", ou, si elle s’en éloigne en quelque chose, c’est pour se rapprocher de la nature du freux ; elle va souvent avec lui ; comme lui, elle niche sur les arbres**; elle pond quatre ou cinq œufs, mange ceux des petits oiseaux et quelquefois le^ petits oiseaux eux-mêmes.

Tant de rapports et de traits de ressemblance avec la corbine et avec le freux me feraient soupçonner que la corneille manlelée serait une race métisse produite par le mélange de ces deux espèces* ; et, en effet, si elle était une simple variété de la corbine, d’où lui viendrait l’habitude de voler par troupes nombreuses et de changer de demeure deux fois l’année? ce que ne fit jamais la corbine", comme nous l’avons vu ; et si elle était une simple variété du freux, d’où lui viendraient tant d’autres rapports qu’elle a avec la corbine? au lieu que cette double ressemblance s’explique naturellement en supposant que la corneille mantelée est le produit du mélange de ces deux espèces, qu’elle représente par sa nature mixte et qui tient de l’une et de l’autre. Cette opinion pourrait paraître vraisemblable aux philosophes qui savent combien les analogies physiques sont d’un grand usage pour remonter à l’origine des êtres et renouer le fd des générations; mais on lui trouvera un nouveau degré de probabilité, si l’on considère que la corneille mantelée est une race nouvelle, qui ne fut ni connue ni nommée par

a. Voyez Aldrovande, p. 756.

b. Gessner, de Avibus, p. 333. — Ray, Sinopsis avium, p. 40.

c. Voyez Willughby, Ornithologia , p. 84.

d. Frisch remarque qu’elle place son nid tantôt à la cime des arbres, et tantôt sur les branches inférieures, ce qui supposerait qu’elle fait quelquefois sa ponte en Allemagne. Je viens de m’assurer par moi-même qu’elle niche quelquefois en France, et notamment en Bourgogne. Une volée de ces oiseaux réside constamment depuis deux ou trois années à Baiime-la- Roche, dans certains trous de rochers où des corneilles frayonnes étaient ci-devant en possession de nicher tous les ans depuis plus d’un siècle ; ces frayonnes ayant été une année sans revenir* une volée de quinze ou vingt raantelées s’empara aussitôt de leurs gîtes; elles y ont déjà fait deux couvées , et elles sont actuellement occupées à la troisième (ce 26 mai 1773). C’est encore un trait d’analogie entre les deux espèces.

e. « Corvus et cornix semper conspicui sunt, nec loca mutant aut latent. » Aristot. Hisfor. animaliutn , lib. ix , cap. xxiii.

1. Doctrine peu admissible. Je ne crois pas du tout qu’une espèce constante puisse être produite par le mélange de deux autres espèces. Toute espèce réelle a une origine propre. (Voyez mes notes précédentes sur le croisement des espèces. )

LA CORNEILLE MANTELÉE

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les anciens, et qui par conséquent n’existait pas encore de leur temps, puisque lorsqu’il s’agit d’une race aussi multipliée et aussi familière que celle-ci, il n’y a point de milieu entre n’être pas connue dans un pays et n’y être point du tout. Or, si elle est nouvelle, il faut qu’elle ait été produite par le mélange de deux autres races; et quelles peuvent être ces deux races, sinon celles qui paraissent avoir plus de rapport, d’analogie, de ressemblance avec elle?

Frisch dit que la corneille mantelée a deux cris, l’un plus grave et que tout le monde connaît, l’autre plus aigu et qui a quelque rapport avec celui du coq. Il ajoute qu’elle est fort attachée à sa couvée, et que, lorsqu’on coupe par le pied l’arbre où elle a fait son nid, elle se laisse tomber avec l’arbre et s’expose à tout plutôt que d’abandonner sa géniture.

M. Linnæus semble lui appliquer ce que la Zoologie britannique dit du freux qu’elle est utile par la consommation qu’elle fait des insectes destructeurs, dont elle purge ainsi les pâturages®; mais, encore une fois, ne doit-on pas craindre qu’elle consomme elle-même plus de grains que n’auraient fait les insectes dont elle se nourrit? et n’est-ce pas pour cette raison qu’en plusieurs pays d’Allemagne on a mis sa tête à prix^?

On la prend dans les mêmes pièges que les autres corneilles; elle se trouve dans presque toutes les contrées de l’Europe, mais en différents temps; sa chair a une odeur forte et on en fait peu d’usage, si ce n’est parmi le petit peuple.

Je ne sais sur quel fondement M. Klein a pu ranger parmi les corneilles Yhoexotototl, ou oiseau des saules de Fernandez, si ce n’est sur le dire de Seba, qui, décrivant cet oiseau comme le même que celui dont parle Fernandez, le fait aussi gros qu’un pigeon ordinaire, tandis que Fernandez, à l’endroit même cité par Seba, dit que Yhoexotototl est un petit oiseau de la grosseur d’un moineau, ayant à peu près le chant du chardonneret et la chair bonne à manger®. Cela ne ressemble pas trop à une corneille, et de telles méprises, qui sont assez fréquentes dans l’ouvrage de Seba, ne peuvent que jeter beaucoup de confusion dans la nomenclature de l’histoire naturelle.

a. « Purgatpascua et prata a vermibus... apiid nos relegata, at inaudita et indefensa... » Voyez Systema natures, édit. X, p. 106. — Fauna Suecica , n® 71.

b. Frisch, planche 65.

c. Voyez Fernandez, Hist. Avium novæ Hispaniæ, cap. lviii, et le Cabinet de Seba, p. 96. Planche lsi, fig. 1. — La corbine doit être répandue au loin , puisqu’elle se trouve dans la belle sinte d’oiseaux que M. Sonnerat vient d’apporter, et qu’il a tirés des Indes , des îles Moluques , et même de la terre des Papoux. Cet individu venait des Philippines.

OISEAUX ÉTRANGERS, ETC

OISEAUX ÉTRANGERS

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