‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 83 sur 240 · VI. — LA CHOUETTE OU GRANDE CHEVÊCHE DE SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

VI. — LA CHOUETTE OU GRANDE CHEVÊCHE DE SAINT-DOMINGUE

Cet oiseau nous a été envoyé de Saint - Domingue, et nous paraît être une espèce nouvelle différente de toutes celles qui ont été indiquées par tous les naturalistes; nous avons cru devoir la rapporter par le nom à celle de la chouette ou grande chevêche d’Europe, parce qu’elle s’en éloigne moins que d’aucune autre; mais dans le réel elle nous paraît faire une espèce à part et qui mériterait un nom particulier ; elle a le bec plus grand, ' plus fort et plus crochu qu’aucune espèce de chouette, et elle diffère encore

a. Brisson, Ornithol., 1. 1, p. 518, pl. xxxvii, fig. 2.

* Strix cayennensis (Gmel. ). — La chevêche fauve (Cuv. ). — Ordre, famille et genre id, , sous-genre Chevêches à doigts sans plumes (Cuv.). — Ajoutez ici la chevêche noire ou huhiil {strix lineata Sh., strix albomarginata Spix), la chevêche à collier {strix torquata Daud ), etc. — Il y en a enfin en Amérique , qui ont les tarses nus aussi bien que les doigts ; telle est la chevêche nudipêde (strix nudipes Daud. ).

** Strix canadensis. (Voyez la note de la page 194.)

Strix dominicensis ( Linn. ). — Strix suinda ( Vieille):

de noire grande chevêche en ce qu’elle a le ventre d’une couleur roussâtre, uniforme, et qu’elle n’a sur la poitrine que quelques taches longitudinales; au lieu que la chouette ou grande chevêche d’Europe a sur la poitrine et sur le ventre de grandes taches brunes, oblongues et pointues qui lui ont fait donner le nom de chouette flambée, noctua flammeata.

OISEAUX QUI NE PEUVENT VOLER

Des oiseaux les plus légers et qui percent les nues, nous passons aux plus pesants, qui ne peuvent quitter la terre : le pas est brusque, mais la comparaison est la voie de toutes nos connaissances, et le contraste étant ce qu’il y a de plus frappant dans la comparaison, nous ne saisissons jamais mieux que par l’opposition les points principaux de la nature des êtres que nous considérons. De même, ce n’est que par un coup d’œil ferme sur les extrêmes que nous pouvons juger les milieux. La nature, déployée dans toute son étendue, nous présente un immense tableau * dans lequel tous les ordres des êtres sont chacun représentés par une chaîne qui soutient une suite continue d’objets assez voisins, assez semblables pour que leurs différences soient difficiles à saisir ; cette chaîne n’est pas un simple fil qui ne s’étend qu’en longueur, c’est une large trame ou plutôt un faisceau qui, d’intervalle en intervalle, jette des branches de côté pour se réunir avec les faisceaux d’un autre ordre; et c’est surtout aux deux extrémités que ces faisceaux se plient, se ramifient pour en atteindre d’autres. Nous avons vu dans l’ordre des quadrupèdes l’une des extrémités de la chaîne s’élever vers l’ordre des oiseaux par les polalouches, les roussettes, les chauves-souris, qui, comme eux, ont la faculté de voler. Nous

’ Ordre des Échassiers ou oiseaux de rivage, v® ordre des Oiseaux, famille des Brevipennes (Cuv. ). — « Quoique semblables, en général, aux autres échassiers, dit Cuvier, ceux-ci en « diffèrent beaucoup en un point, la brièveté de leurs ailes , qui leur ôte la faculté de voler; » et il ajoute avec très-grande raison : « leur bec et leur régime leur donnent d'ailleurs des rap- « ports nombreux avec les gallinacés, n

1. Buffon nous a déjà présenté ce tableau. ( Voyez la note 3 de la p. 507 du Ille volume. ) Et le fond en est très-vrai : chaque ordre des êtres forme une chaîne d’objets qui se suivent et se

nuancent, et l’ensemble de ces chaînes une large trame qui jette des branches de côté ;

cependant ces chauves-souris , ces polatouches , etc., qui volent, n’en sont pas plus oiseaux pour cela; ces phoques, ces lamantins, etc. , qui nagent, n’en sont pas plus poissons, ni ces tatous, qui sont revêtus d’un test écailleux et dur, plus crustacés, et il n’est pas vrai que l’autruche tienne autant du mammifère que de l’oiseau : l’autruche est essentiellement oiseau; la chauve-souris, le phoque, etc., sont essentiellement mammifères. Ce n’est que par une modification superficielle de sa main, restée main de mammifère, que la chauve-souris vole ; elle ne vole par rien d’oiseau, si je puis ainsi parler; et il en est de même des pieds et des mains du phoque, modifiés pour la nage : ces pieds et ces mains restent pieds et mains de mammifère par leurs os , par leurs muscles , par toute leur structure interne.

OISEAUX QUI NE PEUVENT VOLER

avons vu cette même chaîne, par son autre extrémité, se rabaisser jusqu’à l’ordre des cétacés par les phoques, les morses, les lamantins. Nous avons vu, dans le milieu de cette chaîne, une branche s’étendre du singe à l’homme par le magot, le gibbon, le pithèque et l’orang-outang. Nous l’avons vue, dans un autre point, jeter un double et triple rameau , d’un côté vers les reptiles par les fourmilliers, les phatagins, les pangolins, dont la forme approche de celle des crocodiles, des iguanes, des lézards; et, d’autre côté, vers les crustacés par les tatous, dont le corps en entier est revêtu d’une cuirasse osseuse. Il en sera de même du faisceau qui soutient l’ordre trèsnombreux des oiseaux : si nous plaçons au premier point en haut les oiseaux aériens les plus légers, les mieux volants, nous descendrons par degrés et même par nuances presque insensibles aux oiseaux les plus pesants , les moins agiles, et qui dénués des instruments nécessaires à l’exercice du vol, ne peuvent ni s’élever ni se soutenir dans l’air; et nous trouverons que cette extrémité inférieure du faisceau se divise en deux branches, dont l’une contient les oiseaux terrestres, tels que l’autruche, le touyou*, le casoar, le dronte, etc. , qui ne peuvent quitter la terre ; et l’autre se projette de côté sur les pingoins et autres oiseaux aquatiques, auxquels l’usage ou plutôt le séjour de la terre et de l’air sont également interdits, et qui ne peuvent s’élever au-dessus de la surface de l’eau , qui paraît être leur élément particulier. Ce sont là les deux extrêmes de la chaîne que nous avons raison de considérer d’abord avant de vouloir saisir les milieux , qui tous s’éloignent plus ou moins, ou participent inégalement de la nature de ces extrêmes, et sur lesquels milieux nous ne pourrions jeter en effet que des regards incertains, si nous ne connaissions pas les limites de la nature par la considération attentive des points où elles sont placées. Pour donner à cette vue métaphysique toute son étendue, et en réaliser les idées par de justes applications, nous aurions dû, après avoir donné l’histoire des animaux quadrupèdes, commencer celle des oiseaux par ceux dont la nature approche le plus de celle de ces animaux. L’autruche, qui tient d’une part au chameau par la forme de ses jambes, et au porc-épic par les tuyaux ou piquants dont ses ailes sont armées, devait donc suivre les quadrupèdes; mais la philosophie est souvent obligée d’avoir l’air de céder aux opinions populaires, et le peuple des naturalistes^, qui est fort nombreux, soutfre impatiemment qu’on dérange ses méthodes, et n’aurait regardé cette disposition que comme une nouveauté déplacée, produite par l’envie de contredire, ou le désir de faire autrement que les autres : cependant on verra , qu’indépendamment des deux rapports extérieurs dont je viens de parler,

Page 1