‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 139 sur 251 · I. — Des coquilles fossiles et pétrifiées · texte numérisé non relu

I. — Des coquilles fossiles et pétrifiées

Sur ce que j’ai écrit, page 149, au sujet de la Lettre italienne, dans laquelle il est dit que « ce sont les pèlerins et autres qui, dans le temps des croisades, ont rapporté de Syrie les coquilles que nous trouvons dans le sein de la terre en France, etc. », on a pu trouver, comme je le trouve moi-même, que je n’ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement : j’avoue que j’aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie, d’autant que ce n’est pas mon ton, et que c’est peut-être la seule qui soit dans mes écrits. M. de Voltaire est un homme qui , par la supériorité de ses talents, mérite les plus grands égards. On m’apporta cette lettre italienne dans le temps même que je corrigeais la feuille de mon livre où il en est question; je ne lus cette lettre qu’en partie, imaginant que c’était l’ouvrage de quelque érudit d’Italie qui, d’après ses connaissances historiques, n’avait suivi que son préjugé,. sans consulter la nature; et ce ne fut qu’après l’impression de mon volume sur la Théorie de la Terre , qu’on m’assura que la lettre était de M. de Voltaire : j’eus regret alors à mes expressions Voilà la vérité; je la déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité, à laquelle je ne voudrais pas laisser douter de la haute estime que j’ai toujours eue pour un homme aussi rare et qui fait tant d’honneur à son siècle.

L’autorité de M. de Voltaire ayant fait impression sur quelques personnes, il s’en est trouvé qui ont voulu vérifier par elles-mêmes si les objections contre les coquilles avaient quelque fondement , et je crois devoir donner ici l’extrait d’un mémoire qui m’a été envoyé et qui me paraît n’avoir été fait que dans cette vue.

En parcourant différentes provinces du royaume et même de l’Italie, « j’ai vu, dit le P. * Chabenat, des pierres figurées de toutes parts, et dans certains endroits en si grande « quantité, et arrangées de façon qu’on ne peut s’empêcher de croire que ces parties

ADDITIONS SUR LES COQUILLAGES FOSSILES

« de la terre n’aient autrefois été le lit de la mer. J’ai vu des coquillages de toute espèce, « et qui sont parfaitement semblables à leurs analogues vivants. J’en ai vu de la même « figure et de la même grandeur . cette observation m’a paru suffisante pour me per- « suader que tous ces individus étaient de différents âges, mais qu’ils étaient de la « même espèce. J’ai vu des cornes d’ammon depuis un demi-pouce jusqu’à près de trois « pieds de diamètre. J’ai vu des pétoncles de toutes grandeurs, d’autres bivalves et des « univalves également. J’ai vu outre cela des bélemnites, des champignons de mer, etc.

« La forme et la quantité de toutes ces pierres figurées nous prouvent presque invin- « ciblement qu’elles étaient autrefois des animaux qui vivaient dans la mer. La coquille « surtout dont elles sont couvertes semble ne laisser aucun doute, parce que, dans « certaines, elle se trouve aussi luisante, aussi fraîche et aussi naturelle que dans les « vivants ; si elle était séparée du noyau, on ne croirait pas qu’elle fût pétrifiée. Il n’en « est pas de même de plusieurs autres pierres figurées que l’on trouve dans cette vaste « et belle plaine qui s’étend depuis Montauban jusqu’à Toulouse, depuis Toulouse « jusqu’à Alby et dans les endroits circonvoisins : toute cette vaste plaine est couverte « de terre végétale depuis l’épaisseur d’un demi-pied jusqu'à deux ; ensuite on trouve « un lit de gros gravier, de la profondeur d’environ deux pieds ; au-dessous du lit « de gros gravier est un lit de sable fin, à peu près de la même profondeur ; et au- « dessous du sable fin, on trouve le roc. J’ai examiné attentivement le gros gravier ; je « l’examine tous les jours, j’y trouve une infinité de pierres figurées de la même forme « et de différentes grandeurs. J’y ai vu beaucoup d'holothuries et d’autres pierres de « forme régulière, et parfaitement ressemblantes. Tout ceci semblait me dire fort Intel- « ligiblement que ce pays-ci avait été anciennement le lit de la mer, qui, par quelque « révolution soudaine, s’en est retirée et y a laissé ses productions comme dans beaucoup « d’autres endroits. Cependant je suspendais mon jugement à cause des objections de « M. de Voltaire. Pour y répondre, j’ai voulu joindre l’expérience à l’observation. »

Le P. Chabenat rapporte ensuite plusieurs expériences pour prouver que les coquilles qui se trouvent dans le sein de la terre sont de la même nature que celles de la mer. Je ne les rapporte pas ici , parce qu’elles n’apprennent rien de nouveau, et que personne ne doute de cette identité de nature entre les coquilles fossiles et les coquilles marines. Enfin le P. Chabenat conclut et termine son mémoire en disant : « On ne « peut donc pas douter que toutes ces coquilles, qui se trouvent dans le sein de la terre, « ne soient de vraies coquilles et des dépouilles des animaux de la mer qui couvrait « autrefois toutes ces contrées, et que par conséquent les objections de M. de Voltaire « ne soient mal fondées « »

IL — Sur les lieux où l'on a trouvé des coquilles.

Page 152. Il me serait facile d’ajouter à l’énumération des amas de coquilles qui se trouvent dans toutes les parties du monde un très-grand nombre d’observations particulières qui m’ont été communiquées depuis trente-quatre ans. J’ai reçu des lettres des îles de l’Amérique, par lesquelles on m’assure que presque dans toutes on trouve des coquilles dans leur état de nature ou pétrifiées dans l’intérieur de la terre, et souvent sous la première couche de la terre végétale. M. de Bougainville a trouvé aux îles Malouines des pierres qui se divisent par feuillets, sur lesquelles on remarquait des empreintes de coquilles fossiles d’une espèce inconnue dans ces mers b. J’ai

a. Mémoire manuscrit sur les pierres figurées , par le P. Chabenat. Montauban, ce 8 octobre 1773.

b. Voyage autour du Monde, t. I, p. 100.

ET AUTRES PRODUCTIONS MARINES

reçu des lettres de plusieurs endroits des grandes Indes et de l’Afrique, où l’on me marque les mêmes choses. Don Ulloa nous apprend (tome III, p. 314 de son Voyage ) qu’au Chili, dans le terrain qui s’étend depuis Talca Guano jusqu’à la Conception, l’on trouve des coquilles de différentes espèces en très-grande quantité et sans aucun mélangé de terre, et que c'est avec ces coquilles que l’on fait de la chaux. Il ajoute que cette particularité ne serait pas si remarquable , si l’on ne trouvait ces coquilles que dans les lieux bas et dans d’autres parages sur lesquels la mer aurait pu les ^ouvrir ; mais ce qu’il y a de singulier, dit-il, c’est que les mêmes tas de coquilles se trouvent dans les collines à 50 toises de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Je ne rapporte pas ce fait comme singulier, mais seulement comme s’accordant avec tous les autres, et comme étant le seul qui me soit connu sur les coquilles fossiles de cette partie du monde, où je suis très-persuadé qu’on trouverait , comme partout ailleurs, des pétrifications marines, à des hauteurs bien plus grandes que 50 toises au-dessus du niveau de la mer ; car le même Don Ulloa a trouvé depuis des coquilles pétrifiées dans les montagnes du Pérou, à plus de 2,000 toises de hauteur; et, selon M. Kalm, on voit des coquillages, dans l’Amérique septentrionale, sur les sommets de plusieurs montagnes ; il dit en avoir vu lui-même sur le sommet de la montagne Bleue. On en trouve aussi dans les craies des environs de Montréal, dans quelques pierres qui se tirent près du lac Champlain en Canada a , et encore dans les parties les plus septentrionales de ce nouveau continent, puisque les Groënlandais croient que le monde a été noyé par un déluge, et qu’ils citent, pour garants de cet événement, les coquilles et les os de baleine qui couvrent les montagnes les plus élevées de leur pays b.

Si de là on passe en Sibérie , on trouvera également des preuves de l’ancien séjour des eaux de la mer sur tous nos continents. Près de la montagne de Jéniseïk on voit d’autres montagnes moins élevées, sur le sommet desquelles on trouve des amas de coquilles bien conservées dans leur forme et leur couleur naturelles : ces coquilles sont toutes vides, et quelques-unes tombent en poudre dès qu’on les touche ; « la mer de cette contrée n’en fournit plus de semblables » ; les plus grandes ont un pouce de large, d'autres sont très-petites c.

Mais je puis encore c’iter des faits qu’on sera bien plus à portée de vérifier : chacun dans sa province n’a qu’à ouvrir les yeux ; il verra des coquilles dans tous les terrains d’où l’on tire de la pierre pour faire de la chaux; il en trouvera aussi dans la plupart des glaises, quoiqu’en général ces productions marines y soient en bien plus petite quantité que dans les matières calcaires.

Dans le territoire de Dunkerque, au haut de la montagne des Récollets, près celle de Cassel, à 400 pieds du niveau de la basse mer, on trouve un lit de coquillages horizontalement placés et si fortement entassés que la plus grande partie en sont brisés , et par-dessus ce lit, une couche de 7 ou 8 pieds de terre et plus; c’est à six lieues de distance de la mer, et ces coquilles sont de la même espèce que celles qu’on trouve actuellement dans la mer 4.

Au mont Gannelon près d’Anet , à quelque distance de Compïègne , il y a plusieurs carrières de très-belles pierres calcaires , entre les différents lits desquelles il se trouve du gravier, mêlé d’une infinité de coquilles ou de portions de coquilles marines trèslégères et fort friables : on y trouve aussi des lits d’huîtres ordinaires de la plus belle conservation, dont l’étendue est de plus de cinq quarts de lieue en longueur. Dans

: a. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1752, p. 194.

b. Voyage de M. Krantz. Histoire générale des Voyages, t. XIX, p. 105.

c. Relation de MM. Gmelin et Muller. Histoire générale des Voyages, t. XVIII, p. 342.

d. Mémoire pour la subdélégation de Dunkerque, relativement à l’histoire naturelle de ce canton.

ADDITIONS SUR LES COQUILLAGES FOSSILES

l’une de ces carrières, il se trouve trois lits de coquilles dans différents états : dans deux de ces lits , elles sont réduites en parcelles, et on ne peut en reconnaître les espèces , tandis que, dans le troisième lit, ce sont des huîtres qui n’ont souffert d’autre altération qu’une sécheresse excessive : la nature de la coquille, l’émail et la figure, sont les mêmes que dans l’analogue vivant ; mais ces coquilles ont acquis de la légèreté et se détachent par feuillets ; ces carrières sont au pied de la montagne et un peu en pente. En descendant dans la plaine, on trouve beaucoup d’huîtres , qui ne sont ni changées, ni dénaturées, ni desséchées comme les premières ; elles ont le même poids et le mêmç émail que celles que l’on tire tous les jours de la mer a.

Aux environs de Paris, les coquilles marines ne sont pas moins communes que dans les endroits qu’on vient de nommer. Les carrières de Bougival, où l’on tire de la marne, fournissent une espèce d’huîtres d’une moyenne grandeur : on pourrait les appeler huîtres tronquées, ailées et lisses, parce qu’elles ont le talon aplati et qu’elles sont comme tronquées en devant. Près Belleville, où l’on tire du grès , on trouve une masse de sable dans la terre, qui contient des corps branchus, qui pourraient bien être du corail ou des madrépores devenus grès : ces corps marins ne sont pas dans le sable même, mais dans les pierres qui contiennent aussi des coquilles de différents genres , telles que des vis, des univalves et des bibalves b.

La Suisse n’est pas moins abondante en corps marins fossiles que la France et les autres contrées dont on vient de parler; on trouve au mont Pilate, dans le canton de Lucerne, des coquillages de mer pétrifiés, des arêtes et des carcasses de poissons. C’est au-dessous de la Corne du Dôme où Ton en rencontre le plus ; on y a aussi trouvé du corail, des pierres d’ardoise qui se lèvent aisément par feuillets, dans lesquelles on trouve presque toujours un poisson. Depuis quelques années, on a même trouvé des crânes entiers et des mâchoires de poissons garnies de leurs dents

M. Altman observe que dans une des parties les plus élevées des Alpes , aux environs de Grindelwald, où se forment les fameux Gletchers1, il y a de très-belles carrières de marbre, qu’il a fait graver sur une des planches qui représentent ces montagnes. Ces carrières de marbre ne sont qu’à quelques pas de distance du Gletcher ; ces marbres sont de différentes couleurs : il y en a du jaspé, du blanc, du jaune, du rouge, du vert; on transporte l’hiver ces marbres sur des traîneaux, par-dessus les neiges, jusqu’à Underseen, où on les embarque pour les mener à Berne par le lac de Thoune, et ensuite par la rivière d’Aar ; ainsi les marbres et les pierres calcaires se trouvent , comme Ton voit, à une très-grande hauteur dans cette partie des Alpes.

M. Cappeler, en faisant des recherches sur le mont Grimsel (dans les Alpes), a observé que les collines et monts peu élevés qui confinent aux vallées sont en bonne partie composés de pierre détaillé ou pierre mollasse, d’un grain plus ou moins fin et plus ou moins serré. Les sommités des monts sont composées , pour la plupart , de pierres à chaux de différentes couleurs et dureté : les montagnes plus élevées que ces rochers calcaires, sont composées de granités et d’autres pierres qui paraissent tenir de la nature du granité et de celle de l’émeri. C’est dans ces pierres graniteuses que se fait la première génération du cristal de roche , au lieu que, dans les bancs de pierre à chaux qui sont au-dessous, Ton ne trouve que des concrétions calcaires et des spaths. En général, on a remarqué sur toutes les coquilles, soit fossiles, soit pétrifiées, qu’il

a. Extrait d’une lettre de M. Leschevin à M. de Buffon. Compïègne, le 8 octobre 1772.

b. Mémoire de M. Guettard. Académie des Sciences , année 1764, p. 492.

c. Promenade au mont Pilate. Journal étranger, mois de mars 1756.

d. Essai de la description des Alpes glaciales , par M. Altman.

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