‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 140 sur 251 · Ou Glaciers · texte numérisé non relu

Ou Glaciers

ET AUTRES PRODUCTIONS MARINES

y a certaines espèces qui se rencontrent constamment ensemble , tandis que d’autres ne se trouvent jamais dans ces mêmes endroits. Il en est de même dans la mer , où certaines espèces de ces animaux testacés se tiennent constamment ensemble, de même que certaines plantes croissent toujours ensemble à la surface de la terre «.

On a prétendu trop généralement qu’il n’y avait point de coquilles ni d’autres productions de la mer sur les plus hautes montagnes. Il est vrai qu’il y a plusieurs sommets et un grand nombre de pics qui ne sont composés que de granités et de roches vitrescibles dans lesquels on n’aperçoit aucun mélange, aucune empreinte de coquilles ni d’aucun autre débris de productions marines ; mais il y a un bien plus grand nombre de montagnes, et même quelques-unes fort élevées, où l’on trouve de ces débris marins. M. Costa, professeur d’anatomie et de botanique en l’Université de Perpignan, a trouvé, en 1774, sur la montagne de Nas, située au midi de la Cerdagne espagnole, l’une des plus hautes parties des Pyrénées, à quelques toises au-dessous du sommet de cette montagne, une très-grande quantité de pierres lenticulées, c’est-à-dire des blocs composés de pierres lenticulaires, et ces blocs étaient de différentes formes et de différents volumes ; les plus gros pouvaient peser quarante ou cinquante livres. Il a observé que la partie de la montagne où ces pierres lenticulaires se trouvent, semblait s’être affaissée ; il vit en effet dans cet endroit une dépression irrégulière, oblique, très-inclinée à l’horizon, dont une des extrémités regarde le haut de la montagne, et l’autre le bas. Il ne put apercevoir distinctement les dimensions de cet affaissement à cause de la neige qui le recouvrait presque partout, quoique ce fût au mois d’août. Les bancs de pierres qui environnent ces pierres lenticulées, ainsi que ceux qui sont immédiatement audessous, sont calcaires jusqu’à plus de cent toises toujours en descendant : cette montagne de Nas, à en juger par le coup d’œil, semble aussi élevée que le Canigou ; elle ne présente nulle part aucune trace de volcan.

Je pourrais citer cent et cent autres exemples de coquilles marines trouvées dans une infinité d’endroits, tant en France que dans les différentes provinces de l’Europe ; mais ce serait grossir inutilement cet ouvrage de faits particuliers déjà trop multipliés, et dont on ne peut s’empêcher de tirer la conséquence très-évidente , que nos terres actuellement habitées ont autrefois été , et pendant fort longtemps , couvertes par les mers.

Je dois seulement observer, et on vient de le voir, qu’on trouve ces coquilles marines dans des états différents : les unes pétrifiées, c’est-à-dire moulées sur une matière pierreuse, et les autres dans leur état naturel, c’est-à-dire telles qu’elles existent dans la mer. La quantité de coquilles pétrifiées, qui ne sont proprement que des pierres figurées par les coquilles, est infiniment plus grande que celle des coquilles fossiles, et ordinairement on ne trouve pas les unes et les autres ensemble ni même dans les lieux contigus. Ce n’est guère que dans le voisinage et à quelques lieues de distance de la mer que Ton trouve des lits de coquilles dans leur état de nature, et ces coquilles sont cpmmunément les mêmes que dans les mers voisines ; c'est au contraire dans les terres plus éloignées de la mer et sur les plus hautes collines que l’on trouve presque partout des coquilles pétrifiées, dont un grand nombre d’espèces n’appartiennent point à nos mers, et dont plusieurs même n’ont aucun analogue vivant : ce sont ces espèces anciennes dont nous avons parlé, qui n’ont existé que dans les temps de la grande chaleur du globe. Déplus de cent espèces de cornes d’ammon que Ton pourrait compter, dit un de nos savants académiciens, et qui se trouvent en France aux environs de Paris, de Rouen, de Dive, de Langres et de Lyon, dans les Cévennes, en Provence et en Poitou, en Angleterre, en

a. Lettres philosophiques de M. Bourguet. Bibliothèque raisonnée , mois d’avril, mai et

juin 1730.

ADDITIONS SUR LES COQUILLAGES FOSSILES

Allemagne et dans d’autres contrées de l’Europe, il n’y en a qu’une seule espèce nommée nautilus papyraceus qui se trouve dans nos mers, et cinq à six espèces qui naissent dans les mers étrangères «.

III. — Sur les grandes volutes appelées cornes d’ammon, et sur quelques grands ossements d'animaux terrestres.

J’ai dit, page 154, « qu’il est à croire que les cornes d’ammon et quelques autres espèces qu’on trouve pétrifiées, et dont on n’a pas encore trouvé les analogues vivants, demeurent toujours dans le fond des hautes mers, et qu’elles ont été remplies du sédi ment pierreux dans le lieu même où elles étaient; qu’il peut se faire aussi qu'il y ait eu de certains animaux dont l’espèce a péri, et que ces coquillages pourraient être du nombre ; que les os fossiles extraordinaires qu’on trouve en Sibérie , au Canada , en Irlande et dans plusieurs autres endroits , semblent confirmer cette conjecture ; car, jusqu’ici , on ne connaît pas d’animal à qui on puisse attribuer ces os qui , pour la plupart, sont d’une grandeur et d’une grosseur démesurée. »

J’ai deux observations essentielles à faire sur ce passage : la première , c’est que ces cornes d’ammon, qui paraissent faire un genre plutôt qu’une espèce' dans la classe des animaux à coquilles, tant elles sont différentes les unes des autres par la forme et la grandeur, sont réellement les dépouilles d’autant d’espèces qui ont péri et ne subsistent plus1 2 ; j’en ai vu de si petites qu’elles n’avaient pas une ligne, et d’autres si grandes qu’elles avaient plus de trois pieds de diamètre : des observateurs dignes de foi m’ont assuré en avoir vu de beaucoup plus grandes encore, et, entre autres, une de huit pieds de diamètre sur un pied d’épaisseur. Ces différentes cornes d'ammon paraissent former des espèces distinctement séparées ; les unes sont plus, les autres moins aplaties ; il y en a de plus ou de moins cannelées, toutes spirales, mais différemment terminées tant à leur centre qu’à leui’s extrémités; et ces animaux, si nombreux autrefois, ne se trouvent plus dans aucune de nos mers; ils ne nous sont connus que par leurs dépouilles, dont je ne puis mieux représenter le nombre immense que par un exemple que j’ai tous les jours sous les yeux. C’est dans une minière de fer en grain près d'Étivey, à trois lieues de mes forges de Buffon, minière qui est ouverte il y a plus de cent cinquante ans, et dont on a tiré depuis ce temps tout le minerai qui s’est consommé à la forge d’Aisy; c’est là, dis-je, que l'on voit une si grande quantité de ces cornes d’ammon entières et en fragments, qu’il semble que la plus grande partie de la minière a été modelée dans ces coquilles. La mine de Conflans, en Lorraine, qui se traite au fourneau de Saint-Loup, en Franche-Comté, n’est de même composée que de bélemnites et de cornes d’ammon : ces dernières coquilles ferrugineuses sont de grandeurs si différentes qu’il y en a du poids, depuis un gros jusqu’à deux cents livres b. Je pourrais citer d’autres endroits où elles sont également abondantes. Il en est de même des bélemnites , des pierres lenticulaires et de quantité d’autres coquillages dont on ne retrouve point aujourd’hui les analogues vivants dans aucune région de la mer, quoiqu’elles soient presque universellement répandues sur la surface entière de la terre. Je suis persuadé que toutes ces espèces, qui n’existent plus, ont autrefois subsisté pendant tout le temps que la tempé-

a. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1722, p. 242.

b. Mémoires de physique de M. de Grignon, p. 378.

1. Les ammonites ou cornes d’ammon font, en effet, un genre, et qui compte aujourd’hui plus de 300 espèces. Il est vrai que le nombre de ces espèces sera peut-être réduit d’un tiers, lorsque , comme le remarque très-bien M. Al. D’Orbigny, on aura fait la part des différences qui ne doivent être attribuées qu’aux différents âges de chaque individu.

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