‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 164 sur 251 · I. — Sur les tremblements de terre · texte numérisé non relu

I. — Sur les tremblements de terre

Il y a deux causes qui produisent les tremblements de terre : la première est l’affaissement subit des cavités de la terre, et la seconde, encore plus fréquente et plus violente que la première, est l’action des feux souterrains1.

Lorsqu’une caverne s’affaisse dans le milieu des continents , elle produit par sa chute une commotion qui s’étend à une plus ou moins grande distance , selon la quantité du mouvement donné par la chute de cette masse à la terre, et à moins que le volume n’en soit fort grand et ne tombe de très-haut , sa chute ne produira pas une secousse assez violente pour qu’elle se fasse ressentir à de grandes distances; l’effet en est borné aux environs de la caverne affaissée; et, si le mouvement se propage plus loin, ce n’est que par de petits trémoussements et de légères trépidations.

Comme la plupart des montagnes primitives reposent sur des cavernes , parce que dans le moment de la consolidation ces éminences ne se sont formées que par des boursouflures 2 ; il s’est fait, et il se fait encore de nos jours des affaissements dans ces montagnes toutes les fois que les voûtes des cavernes minées par les eaux ou ébranlées par quelque tremblement viennent à s’écrouler; une portion de la montagne s’affaisse en bloc, tantôt perpendiculairement, mais plus souvent en s’inclinant beaucoup et quelquefois même en culbutant : on en a des exemples frappants dans plusieurs parties des Pyrénées où les couches de la terre , jadis horizontales , sont souvent inclinées de plus de 45 degrés ; ce qui démontre que la masse entière de chaque portion de montagne, dont les bancs sont parallèles entre eux, a penché tout en bloc, et s’est assise dans le moment de l’affaissement sur une base inclinée de 45 degrés; c’est la cause la plus générale de l’inclinaison des couches dans les montagnes. C’est par la même raison que l’on trouve souvent , entre deux éminences voisines , des couches qui descendent de la première et remontent à la seconde, après avoir traversé le vallon; ces couches sont horizontales et gisent à la même hauteur dans les deux collines opposées, entre lesquelles la caverne s’étant écroulée, la terre s’est affaissée, et le vallon s’est formé sans autre dérangement dans les couches de la terre que le plus ou moins d'inclinaison, suivant la profondeur du vallon et la pente des deux coteaux correspondants.

C’est là le seul effet sensible de l’affaissement des cavernes dans les montagnes et dans les autres parties des continents terrestres ; mais toutes les fois que cet effet arrive dans le sein de la mer, où les affaissements doivent être plus fréquents que sur la terre, puisque l’eau mine continuellement les voûtes dans tous les endroits où elles soutiennent le fond de la mer, alors ces affaissements , non-seulement dérangent et font pencher les couches de la terre, mais ils produisent encore un autre effet sensible en faisant baisser le niveau des mers; sa hauteur s’est déjà déprimée de deux mille toises par ces affaissements successifs depuis la première occupation des eaux; et comme toutes les cavernes sous-marines ne sont pas encore , à beaucoup près , entièrement écroulées, il est plus que probable que l’espace des mers , s’approfondissant de plus en plus, se rétrécira par la surface , et que par conséquent l’étendue de tous les continents

1. Ces feux souterrains sont la première, ou plutôt, la seule cause. (Voyez la note (le la page 5G. ) Les affaissements des cavités de la terre, et jusqu'à la formation même de ces cavités, dépendent des feux souterrains, du feu central. (Voyez la note 4 de la page 203.)

2. Voyez la note de la page 44. Voyez aussi les notes sur les Époques de la Nature.

ET LES VOLCANS

terrestres continuera toujours d'augmenter par la retraite et l’abaissement des eaux.

Une seconde cause, plus puissante que la première, concourt avec elle pour produire le même effet ; c’est la rupture et l’affaissement des cavernes par l’effort des feux sousmarins. Il est certain qu'il ne se fait aucun mouvement , aucun affaissement dans le fond de la mer que sa surface ne baisse; et si nous considérons, en général, les effets des feux souterrains, nous reconnaîtrons que dès qu’il y a du feu la commotion de la terre ne se borne point à de simples trépidations ; mais que l’effort du feu soulève, entr’ ouvre la mer et la terre par des secousses violentes et réitérées , qui non-seulement renversent et détruisent les terres voisines, mais encore ébranlent celles qui sont éloignées , et ravagent ou bouleversent tout ce qui se trouve sur la route de leur direction.

Ces tremblements de terre , causés par les feux souterrains , précèdent ordinairement les éruptions des volcans et cessent avec elles , et quelquefois même au moment où ce feu renfermé s’ouvre un passage dans les flancs de la terre et porte sa flamme dans les airs. Souvent aussi ces tremblements épouvantables continuent tant que les éruptions durent; ces deux effets sont intimement liés ensemble, et jamais il ne se fait une grande éruption dans un volcan, sans qu’elle ait été précédée , ou du moins accompagnée d’un tremblement de terre ; au lieu que très-souvent on ressent des secousses même assez violentes sans éruption de feu : ces mouvements , où le feu n’a point de part , proviennent non-seulement de la première cause que nous avons indiquée , c’est-à-dire de l’écroulement des cavernes, mais aussi de l’action des vents et des orages souterrains. On a nombre d’exemples de terres soulevées ou affaissées par la force de ces vents intérieurs. M. le chevalier Hamilton, homme aussi respectable par son caractère qu’admirable par l’étendue de ses connaissances et de ses recherches en ce genre, m’a dit avoir vu entre Trente et Vérone, près du village de Roveredo, plusieurs monticules composés de grosses masses de pierres calcaires, qui ont été évidemment soulevées par diverses explosions causées par des vents souterrains ; il n’y a pas le moindre indice de l’action du feu sur ces rochers ni sur leurs fragments; tout le pays des deux côtés du grand chemin, dans une longueur de près d’une lieue, a été bouleversé de place en place par ces prodigieux efforts des vents souterrains. Les habitants disent que cela est arrivé tout à coup par l’effet d’un tremblement de terre.

Mais la force du vent, quelque violent qu’on puisse le supposer, ne me paraît pas une cause suffisante pour produire d’aussi grands effets; et, quoiqu’il n’y ait aucune apparence de feu dans ces monticules soulevés par la commotion de la terre, je suis persuadé que ces soulèvements se sont faits par des explosions électriques de la foudre souterraine, et que les vents intérieurs n’y ont contribué qu’en produisant ces orages électriques dans les cavités de la terre. Nous réduirons donc à trois causes tous les mouvements convulsifs de la terre : la première et la plus simple est l’affaissement subit des cavernes; la seconde, les orages et les coups de foudre souterraine; et la troisième, l’action et les efforts des feux allumés dans l’intérieur du globe 1 : il me paraît qu’il est aisé de rapporter à Tune de ces trois causes tous les phénomènes qui accompagnent ou suivent les tremblements de terre.

Si les mouvements de la terre produisent quelquefois des éminences, ils forment encore plus souvent des gouffres. Le 15 octobre 1773, il s’est ouvert un gouffre sur le territoire du bourg Induno, dans les États de Modène, dont la cavité a plus de quatre cents brasses de largeur sur deux cents de profondeur a. En 1726, dans la partie sep-

as. Journal historique et politique, 10 décembre 1773, art. Milan.

1. De ces trois causes , la seule vraie est celle des feux allumés dans l’intérieur du globe. Le grand progrès actuel de la théorie du globe est d’avoir ramené tous ces phénomènes, les tremblements de terre, T affaissement , la formation des cavernes, le soulèvement des montagnes , les volcans , etc, à une seule et première cause : le feu central.

ADDITIONS SUR LES TREMBLEMENTS DE TERRE

tentrionale de l’Islande, une montagne d’une hauteur considérable s’enfonça en une nuit par un tremblement de terre, et un lac très-profond prit sa place : dans la même nuit, à une lieue et demie de distance, un ancien lac dont on ignorait la profondeur fut entièrement desséché, et son fond s’éleva de manière à former un monticule assez haut que Ton voit encore aujourd’hui ®. Dans les mers voisines de la Nouvelle-Bretagne, les tremblements de terre, dit M. de Bougainville, ont de terribles conséquences pour la navigation. Les 7 juin, 12 et 27 juillet 1768, il y en a eu trois à Boéro, et le 22 de ce même mois un à la Nouvelle-Bretagne. Quelquefois ces tremblements anéantissent des îles et des bancs de sable connus ; quelquefois aussi ils en créent où il n’y en avait pas b.

Il y a des tremblements de terre qui s’étendent très-loin, et toujours plus en longueur qu’en largeur : l’un des plus considérables est celui qui se fit ressentir au Canada en 1663 ; il s’étendit sur plus de deux cents lieues de longueur et cent lieues de largeur, c’est-à-dire sur plus de 20 mille lieues superficielles. Les effets du dernier tremblements de terre du Portugal se sont fait, de nos jours, ressentir encore plus loin. M. le chevalier de Saint-Sauveur, commandant pour le roi à Mérucis, a ditàM. de Gensanne qu’en se promenant à la rive gauche de la Jouante, en Languedoc, le ciel devint tout à coup fort noir, et qu’un moment après il aperçut, au bas du coteau qui est à la rive droite de cette rivière, un globe de feu qui éclata d’une manière terrible ; il sortit de l’intérieur de la terre un tas de rochers considérable, et toute cette chaîne de montagnes se fendit depuis Mérucis jusqu'à Florac , sur près de six lieues de longueur Cette fente a dans certains endroits plus de deux pieds de largeur, et elle est en partie confiée c. Il y a d’autres tremblements de terre qui semblent se faire sans secousses et sans grande émotion. Kolbe rapporte que le 24 septembre 1707, depuis huit heures du matin jusqu’à dix heures, la mer monta sur la contrée du cap de Bonne-Espérance et en descendit sept fois de suite et avec une telle vitesse que d’un moment à l’autre la plage était alternativement couverte et découverte par les eaux <L Je puis ajouter au sujet des effets des tremblements de terre et de Téboulement des montagnes par l’affaissement des cavernes, quelques faits assez récents et qui sont bien constatés. En Norvège, un promontoire appelé Hammers-Fields, tomba tout à coup en entier *. Une montagne fort élevée et presque adjacente à celle de Chimboraço, Tune des plus hautes des Cordillères dans la province de Quito, s’écroula tout à coup. Le fait avec ses circonstances est rapporté dans les mémoires de MM. de la Condamine et Bouguer. Il arrive souvent de pareils éboulements et de grands affaissements dans les îles des Indes méridionales. A Gamma-Canore, où les Hollandais ont un établissement, une haute montagne s’écroula tont à coup en 1673 par un temps calme et fort beau . ce qui fut suivi d’un tremblement de terre qui renversa les villages d’alentour où plusieurs milliers de personnes périrent/. Le 11 août 1772, dans l’île de Java, province deChéribou, Tune des plus riches possessions des Hollandais, une montagne d'environ trois lieues de circonférence s’abîma tout à coup, s’enfonçant et se relevant alternativement comme les flots de la mer agitée ; en même temps elle laissait échapper une quantité prodigieuse de globes de feu qu’on apercevait de très-loin, et qui jetaient une lumière aussi vive que celle du jour. Toutes les plantations et trente-neuf négreries ont été englouties avec deux mille cent quarante habitants, sans compter les étrangers j;

a. Mélanges intéressants , t. I, p. 153. h. Voyage autour du Monde , t. II , p. 278.

c. Histoire naturelle du Languedoc , par M. de Gensanne, 1. 1 , p. 231. d Description du cap de Bonne-Espérance , t. II, p. 237.

e Histoire naturelle de Norvège, par Pontoppidan. Journal étranger, mois d’août 1755.

/. Histoire générale des Voyages , t. XVII , p. 54.

g. Voyez la Gazette de France, 21 mai 1773, article de la Haye.

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Nous pourrions recueillir plusieurs autres exemples de l'affaissement des terres et de l’écroulement des montagnes par la rupture des cavernes, par les secousses des tremblements de terre et par l'action des volcans ; mais nous en avons dit assez pour qu’on ae puisse contester les inductions et les conséquences générales que nous avons tirées de ces faits particuliers.

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