‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 190 sur 251 · DE LA REPRODUCTION EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA REPRODUCTION EN GÉNÉRAL

espèce, lesquels peuvent tous se développer de la même façon, suivant les circonstances, et former de nouveaux touts composés comme le premier l.

En approfondissant cette idée, nous allons trouver aux végétaux et aux animaux un rapport avec les minéraux que nous ne soupçonnions pas : les sels et quelques autres minéraux sont composés de parties semblables entre elles et semblables au tout qu’elles composent ; un grain de sel marin est un cube composé d’une infinité d’autres cubes que l’on peut reconnaître distinctement au microscope a ; ces petits cubes sont eux-mêmes composés d’autres cubes qu’on aperçoit avec un meilleur microscope , et l’on ne peut guère douter que les parties primitives et constituantes de ce sel ne soient aussi des cubes d'une petitesse qui échappera toujours à nos yeux, et même a notre imagination. Les animaux et les plantes, qui peuvent se multiplier et se reproduire par toutes leurs parties, sont des corps organisés composés d’autres corps organiques semblables, dont les parties primitives et constituantes sont aussi organiques et semblables, et dont nous discernons à l’œil la quantité accumulée, mais dont nous ne pouvons apercevoir les parties primitives que par le raisonnement et par l’analogie que nous venons d’établir.

Cela nous conduit à croire qu’il y a dans la nature une infinité de parties organiques actuellement existantes, vivantes, et dont la substance est la même que celle des êtres organisés, comme il y a une infinité de particules brutes semblables aux corps bruts que nous connaissons, et que comme il faut peut-être des millions de petits cubes de sel accumulés pour faire l’individu sensible d’un grain de sel marin, il faut aussi des millions de parties organiques sembables au tout pour former un seul des germes que contient l’individu d’un orme ou d’un polype ; et comme il faut séparer, briser et dissoudre un cube de sel marin pour apercevoir, au moyen de la cristallisation, les petits cubes dont il est composé, il faut de même séparer les parties d’un orme ou d’un polype pour reconnaître ensuite, au moyen de la végétation ou du développement, les petits ormes ou les petits polypes contenus dans ces parties.

a. « Hæ tàm parvæ quàm magnæ figuræ (salium) ex magno solùm numéro minorum particu- «larum quæ eamdem figuram habent , sunt conflatæ, sicuti mihi sæpè licuit observare, cùm « aquam marinam aut communem in qua sal commune liquatum erat, intueor per microscopium, « quôd ex ea prodeunt elegantes , parvæ ac quadrangulares figuræ adeô exiguæ , ut mille earum «myriades magnitudinem arenæ crassioris ne æquent. Quæ salis minutæ particulæ, quàm « primùm oculis conspicio , magnitudine ab omnibus lateribus crescunt , suam tamen elegantem « superficiem quadrangularemretinentesferè... Figuræ hæ salinæ cavitate donatæ sunt, etc. » Voyez Leeuwenoeck, Arc. Nat., 1. 1, page 3.

1. Cette idée d’un tout, composé d’une infinité de petits touts, semblables à lui, a été suggérée à Buffon par les belles expériences de Trembley sur les polypes. Un polype étant coupé par morceaux, chaque morceau reproduit un nouveau pohjpe. Voilà le fait. Pour expliquer ce fait, Buffon suppose une infinité de petits touts, de petits individus, de germes; mais une supposition n’explique pas un fait. (Voyez mon Histoire des travaux et des idées de Buffon).

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La difficulté de se prêter à cette idée ne peut venir que d’un préjugé fortement établi dans l’esprit des hommes : on croit qu’il n’y a de moyens de juger du composé que par le simple, et que, pour connaître la constitution organique d’un être, il faut le réduire à des parties simples et non organiques, en sorte qu’il paraît plus aisé de concevoir comment un cube est nécessairement composé d’autres cubes, que de voir qu’il soit possible qu’un polype soit composé d’autres polypes. Mais examinons avec attention et voyons ce qu’on doit entendre par le simple et par le composé ; nous trouverons qu’en cela, comme en tout, le plan de la nature est bien différent du canevas de nos idées.

Nos sens, comme l’on sait, ne nous donnent pas des notions exactes et complètes des choses que nous avons besoin de connaître : pour peu que nous voulions estimer, juger, comparer, peser, mesurer, etc., nous sommes obligés d’avoir recours à des secours étrangers, à des règles, à des principes, à des usages, à des instruments, etc. Tous ces adminicules sont des ouvrages de l’esprit humain, et tiennent plus ou moins à la réduction ou à l’abstraction de nos idées; cette abstraction, selon nous, est le simple des choses, et la difficulté de les réduire à cette abstraction fait le composé. L’étendue, par exemple, étant une propriété générale et abstraite de la matière, n’est pas un sujet fort composé; cependant, pour en juger, nous avons imaginé des étendues sans profondeur, d’autres étendues sans profondeur et sans largeur, et même des points qui sont des étendues sans étendue. Toutes ces abstractions sont des échafaudages pour soutenir notre jugement, et combien n’avons-nous pas brodé sur ce petit nombre de définitions qu’emploie la géométrie ! nous avons appelé simple tout ce qui se réduit à ces définitions, et nous appelons composé tout ce qui ne peut s’v réduire aisément, et de là un triangle, un carré, un cercle, un cube, etc., sont pour nous des choses simples, aussi bien que toutes les courbes dont nous connaissons les lois et la composition géométrique; mais tout ce que nous ne pouvons pas réduire à ces figures et à ces lois abstraites nous paraît composé; nous ne faisons pas attention que ces lignes, ces triangles, ces pyramides, ces cubes, ces globules et toutes ces figures géométriques n’existent que dans notre imagination, que ces figures ne sont que notre ouvrage, et qu’elles ne se trouvent peut-être pas dans la nature, ou tout au moins que, si elles s’y trouvent, c’est parce que toutes les formes possibles s’y trouvent, et qu’il est peut-être plus difficile et plus rare de trouver dans la nature les figures simples d’une pyramide équilatérale, ou d’un cube exact, que les formes composées d’une plante ou d’un animal : nous prenons donc partout l’abstrait pour le simple, et le réel pour le composé. Dans la nature, au contraire, l’abstrait n’existe point, rien n’est simple et tout est composé, nous ne pénétrerons jamais dans la structure intime des choses; dès lors nous ne pouvons guère prononcer

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sur ce qui est plus ou moins composé ; nous n’avons d’autre moyen de le reconnaître que par le plus ou le moins de rapport que chaque chose parait avoir avec nous et avec le reste de l’univers, et c’est suivant cette façon de juger que l’animal est à notre égard plus composé que le végétal, et le végétal plus que le minéral. Cette notion est juste par rapport à nous; mais nous ne savons pas si dans la réalité les uns ne sont pas aussi simples ou aussi composés que les autres, et nous ignorons si un globule ou un cube coûte plus ou moins à la nature qu’un germe ou une partie organique quelconque : si nous voulions absolument faire sur cela des conjectures, nous poumons dire que les choses les plus communes, les moins rares et les plus nombreuses sont celles qui sont les plus simples; mais alors les animaux seraient peut-être ce qu’il y aurait de plus simple, puisque le nombre de leurs espèces excède de beaucoup celui des espèces de plantes ou de minéraux.

Mais sans nous arrêter plus longtemps à cette discussion, il suffit d’avoir montré que les idées que nous avons communément du simple et du composé sont des idées d’abstraction, quelles ne peuvent pas s’appliquer à la composition des ouvrages de la nature, et que lorsque nous voulons réduire tous les êtres à des éléments de figure régulière, ou à des particules prismatiques, cubiques, globuleuses, etc., nous mettons ce qui n’est que dans notre imagination à la place de ce qui est réellement; que les formes des parties constituantes des différentes choses nous sont absolument inconnues, et que par conséquent nous pouvons supposer et croire qu’un être organisé est tout composé de parties organiques semblables1, aussi bien que nous supposons qu’un cube est composé d’autres cubes : nous n’avons, pour en juger, d’autre règle que l’expérience; de la même façon que nous voyons qu’un cube de sel marin est composé d’autres cubes, nous voyons aussi qu’un orme n’est qu’un composé d’autres petits ormes, puisqu’en prenant un bout de branche ou un bout de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il en vient également un orme; il en est de même des polypes et de quelques autres espèces d’animaux qu’on peut couper et séparer dans tous les sens en différentes parties poulies multiplier; et puisque notre règle pour juger est la même, pourquoi jugerions-nous différemment?

Il me paraît donc très-vraisemblable, par les raisonnements que nous venons de faire2, qu’il existe réellement dans la nature une infinité de petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organisés qui figurent dans le monde, que ces petits êtres organisés sont composés de parties

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