Voyez la note de la page
2. Par les raisonnements que nous venons de faire... Dans tout ce système sur la génération , Buffon ne fait que trop de raisonnements, j’entends de raisonnements qui ne tiennent qu’à une manière vague de se figurer les choses.
DE LA REPRODUCTION
organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux végétaux, que ces parties organiques sont des parties primitives et incorruptibles, que l’assemblage de ces parties forme à nos yeux des êtres organisés, et que par conséquent la reproduction ou la génération n’est qu’un changement de forme qui se fait et s’opère par la seule addition de ces parties semblables, comme la destruction de l’être organisé se fait par la division de ces mêmes parties. On n’en pourra pas douter lorsqu’on aura vu les preuves que nous en donnons dans les chapitres suivants : d’ailleurs, si nous réfléchissons sur la manière dont les arbres croissent, et si nous examinons comment, d’une quantité qui est si petite, ils arrivent à un volume si considérable, nous trouverons que c’est par la simple addition de petits êtres organisés semblables entre eux et au tout. La graine produit d’abord un petit arbre quelle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre il se forme un bouton qui contient le petit arbre de l’année suivante, et ce bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première année; au sommet du petit arbre de la seconde année il se forme de même un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année ; et ainsi de suite tant que l’arbre croît en hauteur, et même tant qu’il végète, il se forme, à l’extrémité de toutes les branches, des boutons qui contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la première année : il est donc évident que les arbres sont composés de petits êtres organisés semblables, et que l’individu total est formé par l’assemblage d’une multitude de petits individus semblables.
Mais, dira-t-on, tous ces petits êtres organisés semblables étaient-ils contenus dans la graine et l’ordre de leur développement y était-il tracé? car il paraît que le germe, qui s’est développé la première année, est surmonté par un autre germe semblable, lequel ne se développe qu’à la seconde année, que celui-ci l’est de même d’un troisième qui ne se doit développer qu’à la troisième année, et que par conséquent la graine contient réellement les petits êtres organisés qui doivent former des boutons ou de petits arbres au bout de cent et de deux cents ans, c’est-à-dire jusqu’à la destruction de l’individu ; il paraît de même que cette graine contient nonseulement tous les petits êtres organisés qui doivent constituer un jour l’individu, mais encore toutes les graines, tous les individus, et toutes les graines des graines, et toute la suite d’individus jusqu’à la destruction de l’espèce.
C’est ici la principale difficulté et le point que nous allons examiner avec le plus d’attention. Il est certain que la graine produit, par le seul développement du germe qu’elle contient, un petit arbre la première année, et que ce petit arbre était en raccourci dans ce germe ; mais il n’est pas également certain que le bouton qui est le germe pour la seconde année, et que les germes des années suivantes, non plus que tous les petits êtres
EN GÉNÉRAL
organisés et les graines qui doivent se succéder jusqu’à la fin du monde ou jusqu’à la destruction de l’espèce, soient tous contenus dans la première graine; cette opinion suppose un progrès à l’infini, et fait de chaque individu actuellement existant une source de générations à l’infini. La première graine contenait toutes les plantes de son espèce qui se sont déjà multipliées, et qui doivent se multiplier à jamais ; le premier homme contenait actuellement et individuellement tous les hommes qui ont paru et qui paraîtront sur la terre; chaque graine, chaque animal peut aussi se multiplier et produire à l’infini, et par conséquent contient, aussi bien que la première graine ou le premier animal, une postérité infinie L Pour peu que nous nous laissions aller à ces raisonnements, nous allons perdre le fil de la vérité dans le labyrinthe de l’infini, et au lieu d’éclaircir et de résoudre la question, nous n’aurons fait que l’envelopper et l’éloigner; c’est mettre l’objet hors de la portée de ses yeux, et dire ensuite qu’il n’est pas possible de le voir.
Arrêtons-nous un peu sur ces idées de progrès et de développement à l'infini : d’où nous viennent-elles? que nous représentent-elles? l’idée de l’infini ne peut venir que de l’idée du fini; c’est ici un infini de succession, un infini géométrique, chaque individu est une unité, plusieurs individus font un nombre fini, et l’espèce est le nombre infini; ainsi de la même façon que l’on peut démontrer que l’infini géométrique n’existe point, on s’assurera que le progrès ou le développement à l’infini n’existe point non plus; que ce n’est qu’une idée d’abstraction, un retranchement à l’idée du fini, auquel on ôte les limites qui doivent nécessairement terminer toute grandeur “, et que par conséquent on doit rejeter de la philosophie toute opinion qui conduit nécessairement à l’idée de l’existence actuelle de l’infini géométrique ou arithmétique.
Il faut donc que les partisans de cette opinion se réduisent à dire que leur infini de succession et de multiplication n’est en effet qu’un nombre indéterminable ou indéfini, un nombre plus grand qu’aucun nombre dont nous puissions avoir une idée, mais qui n’est point infini, et, cela étant entendu, il faut qu’ils nous disent que la première graine, ou une graine quelconque, d’un orme, par exemple, qui ne pèse pas un grain, contient en effet et réellement toutes les parties organiques qui doivent former cet orme, et tous les autres arbres de cette espèce qui paraîtront à jamais sur
a. On peut voir la démonstration que j’en ai donnée dans la préface de la traduction des Fluxions de Newton , page 7 et suiv.
1 Postérité infinie , contenue dans chaque premier animal ou chaque première graine. C’est Lien ainsi que l’entendait Leibnitz. Chaque premier être renfermait en lui-mème, suivant Leibnitz , toute sa postérité , toute la suite infinie des êtres qu’il devait produire. C’est là son fameux système de la préexistence des germes ; système que M . Cuvier appelle très-bien un mystère , et dont pourtant il a dit : « Les méditations les plus profondes , comme les observations les plus it délicates, n’aboutissent qu’au mystère de la préexistence des germes. » (Règne anim., 1. 1, p. 17).
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la surface de la terre; mais par cette réponse que nous expliquent-ils? n’est-ce pas couper le nœud au lieu de le délier, éluder la question quand il faut la résoudre?
Lorsque nous demandons comment on peut concevoir que se fait la reproduction des êtres, et qu’on nous répond que dans le premier être celte reproduction était toute faite, c’est non-seulement avouer qu’on ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le concevoir. On demande comment un être produit son semblable, on répond c’est qu’il était tout produit; peut-on recevoir cette solution? car qu’il n’y ait qu’une génération de l’un à l’autre, ou qu’il y en ait un million, la chose est égale, la même difficulté reste, et, bien loin de la résoudre, en l’éloignant on y joint une nouvelle obscurité par la supposition qu’on est obligé de faire du nombre indéfini de germes tous contenus dans un seul.
J’avoue qu’il est ici plus aisé de détruire que d’établir, et que la question de la reproduction est peut-être de nature à ne pouvoir jamais être pleinement résolue; mais dans ce cas on doit chercher si elle est telle en effet, et pourquoi nous devons la juger de cette nature : en nous conduisant bien dans cet examen, nous en découvrirons tout ce qu’on peut en savoir, ou tout au moins nous reconnaîtrons nettement pourquoi nous devons l’ignorer.
Il y a des questions de deux espèces, les unes qui tiennent aux causes premières, les autres qui n’ont pour objet que les effets particuliers : par exemple, si l’on demande pourquoi la matière est impénétrable, on ne répondra pas, ou bien on répondra par la question même, en disant, la matière est impénétrable par la raison quelle est impénétrable, et il en sera de même de toutes les qualités générales de la matière; pourquoi est-elle étendue, pesante, persistante dans son état de mouvement ou de repos? on ne pourra jamais répondre que par la question même; elle est telle, parce qu’en effet elle est telle, et nous ne serons pas étonnés que l’on ne puisse pas répondre autrement, si nous y faisons attention ; car nous sentirons bien que, pour donner la raison d’une chose, il faut avoir un sujet différent de la chose, duquel sujet on puisse tirer cette raison : or toutes les fois qu’on nous demandera la raison d’une cause générale, c’està-dire, d’une qualité qui appartient généralement à tout, dès lors nous n’avons point de sujet à qui elle n’appartienne point , par conséquent rien qui puisse nous fournir une raison, et dès lors il est démontré qu’il est inutile de la chercher, puisqu’on irait par là contre la supposition, qui est que la qualité est générale, qu’elle appartient à tout.
Si l’on demande au contraire la raison d’un effet particulier, on la trouvera toujours dès qu’on pourra faire voir clairement que cet effet particulier dépend immédiatement des causes premières dont nous venons de parler, et la question sera résolue toutes les fois que nous pourrons
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répondre que l’effet dont il s’agit tient à un effet plus général , et, soit qu’il y tienne immédiatement ou qu’il y tienne par un enchaînement d’autres effets, la question sera également résolue, pourvu qu’on voie clairement la dépendance de ces effets les uns des autres, et les rapports qu'ils ont entre eux.
Mais si l’effet particulier dont on demande la raison ne nous paraît pas dépendre de ces effets généraux, si non-seulement il n’en dépend pas, mais même s’il ne paraît avoir aucune analogie avec les autres effets particuliers, dès lors cet effet étant seul de son espèce, et n’ayant rien de commun avec les autres effets, rien au moins qui nous soit connu, la question est insoluble, parce que, pour donner la raison d’une chose, il faut avoir un sujet duquel on la puisse tirer, et que, n’y ayant ici aucun sujet connu qui ait quelque rapport avec celui que nous voulons expliquer, il n’y a rien dont on puisse tirer cette raison que nous cherchons : ceci est le contraire de ce qui arrive lorsqu’on demande la raison d’une cause générale; on ne la trouve pas, parce que tout a les mêmes qualités, et au contraire on ne trouve pas la raison de l’effet isolé dont nous parlons, parce que rien de connu n’a les mêmes qualités; mais la différence qu’il y a entre l’un et l’autre, c’est qu’il est démontré, comme on l’a vu, qu’on ne peut pas trouver la raison d’un effet général, sans quoi il ne serait pas général, au lieu qu’on peut espérer de trouver un jour la raison d’un effet isolé, par la découverte de quelque autre effet relatif au premier, que nous ignorons et qu’on pourra trouver ou par hasard ou par des expériences.
Il y a encore une autre espèce de question qu’on pourrait appeler question de fait : par exemple, pourquoi y a-t-il des arbres? pourquoi y a-t-il des chiens? pourquoi y a-t-il des puces, etc. ? Toutes ces questions de fait sont insolubles, car ceux qui croient y répondre par des causes finales ne font pas attention qu’ils prennent l’effet pour la cause : le rapport que ces choses ont avec nous n’influant point du tout sur leur origine, la convenance morale ne peut jamais devenir une raison physique.
Aussi faut-il distinguer avec soin les questions où l’on emploie le pourquoi, de celles où l’on doit employer le comment, et encore de celles où l’on ne doit employer que le combien. Le pourquoi est toujours relatif à la cause de l’effet ou au fait même, le comment est relatif à la façon dont arrive l’effet, et le combien n’a de rapport qu’à la mesure de cet effet.
Tout ceci étant bien entendu, examinons maintenant la question de la reproduction des êtres. Si l’on nous demande pourquoi les animaux et les végétaux se reproduisent, nous reconnaîtrons bien clairement que cette demande étant une question de fait, elle est dès lors insoluble, et qu’il est inutile de chercher à la résoudre; mais si on demande comment les a ni-
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maux et les végétaux se reproduisent, nous croirons y satisfaire en faisant l’histoire de la génération de chaque animal en particulier, et de la reproduction de chaque végétal aussi en particulier; mais lorsque après avoir parcouru toutes les manières d’engendrer son semblable , nous aurons remarqué que toutes ces histoires de la génération, accompagnées même des observations les -plus exactes , nous apprennent seulement les faits sans nous indiquer les causes, et que les moyens apparents dont la nature se sert pour la reproduction ne nous paraissent avoir aucun rapport avec les effets qui en résultent, nous serons obligés de changer la question, et nous serons réduits à demander, quel est donc le moyen caché que la nature peut employer pour la reproduction des êtres?
Cette question, qui est la vraie, est, comme l’on voit, bien différente de la première et de la seconde ; elle permet de chercher et d’imaginer, et dès lors elle n’est pas insoluble, car elle ne tient pas immédiatement à une cause générale; elle n’est pas non plus une pure question de fait, et, pourvu qu’on puisse concevoir un moyen de reproduction, l’on y aura satisfait : seulement il est nécessaire que ce moyen qu’on imaginera dépende des causes principales , ou du moins qu’il n’y répugne pas, et plus il aura de rapports avec les autres effets de la nature, mieux il sera fondé.
Par la question même il est donc permis de faire des hypothèses 1 , et de choisir celle qui nous paraîtra avoir le plus d’analogie avec les autres phénomènes de la nature; mais il faut exclure du nombre de celles que nous pourrions employer toutes celles qui supposent la chose faite , par exemple, celle par laquelle on supposerait que dans le premier germe tous les germes de la même espèce étaient contenus, ou bien qu’à chaque reproduction il y a une nouvelle création , que c’est un effet immédiat de la volonté de Dieu, et cela, parce que ces hypothèses se réduisent à des questions de fait, dont il n’est pas possible de trouver les raisons : il faut aussi rejeter toutes Jes hypothèses qui auraient pour objet les causes finales, comme celles où l’on dirait que la reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d’animaux, pour que l’homme trouve abondamment sa subsistance, etc., parce que ces hypothèses, au lieu de rouler sur les causes physiques de l’effet qu’on cherche à expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des convenances morales; en même temps il faut se défier de ces axiomes absolus, de ces proverbes de physique que tant de gens ont mal à propos employés comme principes : par exemple, il ne se fait point de fécondation hors du corps,
1 . Il est permis de faire des hypothèses : aussi Buffon ne s’en fait-il point faute. Il vient d'imaginer une infinité de petits touts semblables au grand tout. Il imaginera bientôt des moules intérieurs , puis des molécules organiques , puis il voudra que ses molécules organiques soient les animalcules spermatiques , etc.
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nulla fœcundatio extra corpus, tout vivant vient d’un œuf, toute génération suppose des sexes, etc. Il ne faut jamais prendre ces maximes dans un sens absolu, et il faut penser qu'elles signifient seulement que cela est ordinairement de cette façon plutôt que d’une autre.
Cherchons donc une hypothèse qui n’ait aucun des défauts dont nous venons de parler, et par laquelle on ne puisse tomber dans aucun des inconvénients que nous venons d’exposer; et si nous ne réussissons pas à expliquer la mécanique dont se sert la nature pour opérer la reproduction, au moins nous arriverons à quelque chose de plus vraisemblable que ce qu’on a dit jusqu’ici.
De la même façon que nous pouvons faire des moules par lesquels nous donnons à l’extérieur des corps telle figure qu’il nous plaît, supposons que la nature puisse faire des moules par lesquels elle donne non-seulement la figure extérieure, mais aussi la forme intérieure, ne serait-ce pas un moyen par lequel la reproduction pourrait être opérée 1 ?
Considérons d’abord sur quoi cette supposition est fondée; examinons si elle ne renferme rien de contradictoire, et ensuite nous verrons quelles conséquences on en peut tirer. Comme nos sens ne sont juges que de l’extérieur des corps, nous comprenons nettement les affections extérieures et les différentes figures des surfaces, et nous pouvons imiter la nature et rendre les figures extérieures par différentes voies de représentation, comme la peinture, la sculpture et les moules. Mais quoique nos sens ne soient juges que des qualités extérieures, nous n’avons pas laissé de reconnaître qu’il y a dans les corps des qualités intérieures, dont quelques-unes sont générales, comme la pesanteur; cette qualité ou cette force n’agit pas relativement aux surfaces, mais proportionnellement aux masses, c’est-à-dire à la quantité de matière. Il y a donc dans la nature des qualités, même fort actives, qui pénètrent les corps jusque dans les parties les plus intimes : nous n’aurons jamais une idée nette de ces qualités, parce que, comme je viens de le dire, elles ne sont pas extérieures, et que par conséquent elles ne peuvent pas tomber sous nos sens; mais nous pouvons en comparer les effets, et il nous est permis d’en tirer des analogies pour rendre raison des effets de qualités du même genre.
Si nos yeux, au lieu de ne nous représenter que la surface des choses, étaient conformés de façon à nous représenter l’intérieur des corps, nous aurions alors une idée nette de cet intérieur, sans qu’il nous fût possible d’avoir par ce même sens aucune idée des surfaces. Dans cette supposition, les moules pour l’intérieur, que j’ai dit qu’emploie la nature, nous seraient aussi faciles à voir et à concevoir que nous le sont les moules pour l’extérieur , et même les qualités qui pénètrent l’intérieur des corps
1. Nous verrons, tout à l’heure, que le moule intérieur n’est que le corps même de l’animal.
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seraient les seules dont nous aurions des idées claires ; celles qui ne s’exerceraient que sur les surfaces nous seraient inconnues, et nous aurions dans ce cas des voies de représentation pour imiter l’intérieur des corps, comme nous en avons pour imiter l’extérieur : ces moules intérieurs, que nous n’aurons jamais , la nature peut les avoir, comme elle a les qualités de la pesanteur, qui en effet pénètrent à l’intérieur; la supposition de ces moules est donc fondée sur de bonnes analogies ; il reste à examiner si elle ne renferme aucune contradiction.
On peut nous dire que cette expression, moule intérieur , paraît d’abord renfermer deux idées contradictoires que celle du moule ne peut se rapporter qu’à la surface, et que celle de l’intérieur doit ici avoir rapport à la masse; c’est comme si on voulait joindre ensemble l’idée de la surface et l’idée de la masse, et on dirait tout aussi bien une surface massive qu’un moule intérieur.
J’avoue que, quand il faut représenter des idées qui n’ont pas encore été exprimées, on est obligé de se servir quelquefois de termes qui paraissent contradictoires , et c’est par cette raison que les philosophes ont souvent employé dans ces cas des termes étrangers, afin d’éloigner de l’esprit l’idée de contradiction qui peut se présenter, en se servant de termes usités et qui ont une signification reçue ; mais nous croyons que cet artifice est inutile, dès qu’on peut faire voir que l’opposition n’est que dans les mots, et qu’il n’y a rien de contradictoire dans l’idée : or je dis que toutes les fois qu’il y a unité dans l’idée, il ne peut y avoir contradiction, c’est-à-dire, toutes les fois que nous pouvons nous former une idée d’une chose, si celte idée est simple, elle ne peut être composée, elle ne peut renfermer aucune autre idée , et par conséquent elle ne contiendra rien d’opposé, rien de contraire.
Les idées simples sont non-seulement les premières appréhensions qui nous viennent par les sens, mais encore les premières comparaisons que nous faisons de ces appréhensions; car, si l’on y fait réflexion, l’on sentira bien que la première appréhension elle-même est toujours une comparaison : par exemple, l’idée de la grandeur d’un objet ou de son éloignement renferme nécessairement la comparaison avec une unité de grandeur ou de distance; ainsi lorsqu’une idée ne renferme qu’une comparaison l’on doit la regarder comme simple, et dès lors comme ne contenant rien de contradictoire. Telle est l’idée du moule intérieur; je connais dans la nature une qualité qu’on appelle pesanteur1 2, qui pénètre
1. Évidemment. Intérieur e t moule sont deux idées contradictoires , et tous les raisonnements de Buffon ne sauraient qu’y faire.
2. La pesanteur est une force. Le moule est une forme. On ne peut conclure d’une force à une forme , et, de ce qu’il y a des forces qui pénètrent l’intérieur des corps , qu’il y a aussi des moules intérieurs.
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les corps à l’intérieur, je prends l’idée du moule intérieur relativement à cette qualité; cette idée n’enferme donc qu’une comparaison, et par conséquent aucune contradiction.
Voyons maintenant les conséquences qu’on peut tirer de cette supposition; cherchons aussi les faits qu’on peut y joindre ; elle deviendra d’autant plus vraisemblable que le nombre des analogies sera plus grand, et, pour nous faire mieux entendre, commençons par développer, autant que nous pourrons, cette idée des moules intérieurs, et par expliquer comment nous entendons qu’elle nous conduira à concevoir les moyens de la reproduction.
La nature, en général, me paraît tendre beaucoup plus à la vie qu’à la mort : il semble qu’elle cherche à organiser les corps autant qu’il est possible; la multiplication des germes, qu’on peut augmenter presqu’à l’infini, en est une preuve, et l’on pourrait dire, avec quelque fondement, que, si la matière n’est pas toute organisée, c’est que les êtres organisés se détruisent les uns les autres; car nous pouvons augmenter, presque autant que nous voulons, la quantité des êtres vivants et végétants, et nous ne pouvons pas augmenter la quantité des pierres ou des autres matières brutes; cela paraît indiquer que l’ouvrage le plus ordinaire de la nature est la production de l’organique, que c’est là son action la plus familière, et que sa puissance n’est pas bornée à cet égard.
Pour rendre ceci sensible, faisons le calcul de ce qu’un seui germe pourrait produire, si l’on mettait à profit toute sa puissance productrice; prenons uije graine d’orme qui ne pèse pas la centième partie d’une once : au bout de cent ans elle aura produit un arbre dont le volume sera, par exemple, de dix toises cubes; mais, dès la dixième année, cet arbre aura rapporté un millier de graines qui, étant toutes semées, produiront un millier d’arbres, lesquels, au bout de cent ans, auront aussi un volume égal à dix toises cubes chacun; ainsi, en cent dix ans, voilà déjà plus de dix milliers de toises cubes de matière organique; dix ans après il y en aura 10 millions de toises, sans y comprendre les dix milliers d'augmentation par chaque année, ce qui ferait encore cent milliers de plus, et dix ans encore après il y en aura 10,000,000,000,000 de toises cubiques; ainsi, en cent trente ans, un seul germe produirait un volume de matière organisée de mille lieues cubiques, car une lieue cubique ne contient que 10,000,000,000 toises cubes, à très-peu près, et dix ans après un volume de mille fois mille, c’està-dire d’un million de lieues cubiques, et dix ans après un million de fois un million, c’est-à-dire 1,000,000,000,000 lieues cubiques de matière organisée; en sorte qu’en cent cinquante ans le globe terrestre tout entier pourrait être converti en matière organique d’une seule espèce. La puissance active de la nature ne serait arrêtée que par la résistance des matières qui, n’étant pas toutes de l’espèce qu’il faudrait qu’elles fussent pour être susceptibles de cette organisation, ne se convertiraient pas en substance
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organique, et cela même nous prouve que la nature ne tend pas à faire du brut, mais de l’organique, et que, quand elle n’arrive pas à ce but, ce n’est que parce qu’il y a des inconvénients qui s'y opposent. Ainsi il paraît que son principal dessein est en effet de produire des corps organisés et d’en produire le plus qu’il est possible, car ce que nous avons dit de la graine d’orme peut se dire de tout autre germe, et il serait facile de démontrer que si, à commencer d’aujourd’hui, on faisait éclore tous les œufs de toutes les poules, et que pendant trente ans on eût soin de faire éclore de même tous ceux qui viendraient, sans détruire aucun de ces animaux, au bout de ce temps il y en aurait assez pour couvrir la surface entière de la terre, en les mettant tous près les uns des autres.
En réfléchissant sur cette espèce de calcul, on se familiarisera avec cette idée singulière que l’organique est l’ouvrage le plus ordinaire de la nature, et apparemment celui qui lui coûte le moins; mais je vais plus loin : il me paraît que la division générale qu’on devrait faire de la matière est matière vivante et matière morte, au lieu de dire matière organisée et matière brute; le brut n’est que le mort, je pourrais le prouver par cette quantité énorme de coquilles et d’autres dépouilles des animaux vivants qui font la principale substance des pierres, des marbres, des craies et des marnes, des terres, des tourbes, et de plusieurs autres matières que nous appelons brutes, et qui ne sont que les débris et les parties mortes d’animaux ou de végétaux1 ; mais une réflexion, qui me paraît être bien fondée, le fera peutêtre mieux sentir.
Après avoir médité sur l’activité qu’a la nature pour produire des êtres organisés, après avoir vu que sa puissance à cet égard n’est pas bornée en elle-même, mais qn’elle est seulement arrêtée par des inconvénients et des obstacles extérieurs, après avoir reconnu qu’il doit exister une infinité de parties organiques vivantes qui doivent produire le vivant , après avoir montré que le vivant est ce qui coûte le moins à la nature, je cherche quelles sont les causes principales de la mort et de la destruction , et je vois qu’en général les êtres qui ont la puissance de convertir la matière en leur propre substance, et de s’assimiler les parties des autres êtres, sont les plus grands destructeurs. Le feu, par exemple, a tant d’activité qu’il tourne en sa propre substance presque toute la matière qu’on lui présente ; il s’assimile et se rend propres toutes les choses combustibles; aussi est-il le plus grand moyen de destruction qui nous soit connu. Les animaux semblent participer aux qualités de la flamme ; leur chaleur intérieure est une espèce de feu : aussi, après la flamme, les animaux sont les plus grands destructeurs, et ils assimilent et tournent en leur substance toutes les matières qui peuvent leur servir d’aliments ; mais quoique ces deux causes de des-