DE L’ACCOUCHEMENT, ETC
On doit distinguer, dans le développement du fœtus, des degrés différente d’accroissement dans de certaines parties qui font, pour ainsi dire, des espèces différentes de développement. Le premier développement quisuccède immédiatement à la formation du fœtus n’est pas un accroissement proportionnel de toutes les parties qui le composent ; plus on s’éloigne du temps de la formation, plus cet accroissement est proportionnel dans toutes les parties , et ce n’est qu’après être sorti du sein de la mère que l’accroissement de toutes les parties du corps se fait à peu près dans la même proportion. Il ne faut donc pas s’imaginer que le fœtus au moment de sa formation soit un homme infiniment petit , duquel la figure et la forme soient absolument semblables à celles de l’homme adulte; il est vrai que le petit embryon contient réellement toutes les parties qui doivent composer l’homme, mais ces parties se développent successivement et différemment les unes des autres.
Dans un corps organisé comme l’est celui d’un animal, on peut croire qu’il y a des parties plus essentielles les unes que les autres ; et sans vouloir dire qu’il pourrait y en avoir d’inutiles ou de superflues , on peut soupçonner que toutes ne sont pas d’une nécessité également absolue, et qu’il y en a quelques-unes dont les autres semblent dépendre pour leur développement et leur disposition. On pourrait dire qu’il y a des parties fondamentales sans lesquelles l’animal ne peut se développer, d’autres qui sont plus accessoires et plus extérieures, qui paraissent tirer leur origine des premières, et qui semblent être faites autant pour l’ornement, la symétrie et la perfection extérieure de l’animal, que pour la nécessité de son existence et l’exercice des fonctions essentielles à la vie. Ces deux espèces de parties différentes se développent successivement, et sont déjà toutes presque également apparentes lorsque le fœtus sort du sein de la mère ; mais il y a encore d’autres parties, comme les dents, que la nature semble mettre en réserve pour ne les faire paraître qu’au bout de plusieurs années; il y en a, comme les corps glanduleux des testicules des femelles, la barbe des mâles, etc. , qui ne se montrent que quand le temps de produire son semblable est arrivé, etc.
Il me paraît que, pour reconnaître les parties fondamentales et essentielles du corps de l’animal, il faut faire attention au nombre, à la situation et à la nature de toutes les parties : celles qui sont simples, celles dont la position est invariable, celles dont la nature est telle que l’animal ne peut
DU FŒTUS
exister sans elles, seront certainement les parties essentielles; celles au contraire qui sont doubles, ou en plus grand nombre, celles dont la grandeur et la position varient, et enfin celles qu’on peut retrancher de l’animal sans le blesser, ou même sans le faire périr, peuvent être regardées comme moins nécessaires et plus accessoires à la machine animale. Aristote a dit que les seules parties qui fussent essentielles à tout animal étaient celle avec laquelle il prend la nourriture, celle dans laquelle il la digère, et celle par laquelle il en rend le superflu; la bouche et le conduit intestinal, depuis la bouche jusqu’à l’anus, sont en effet des parties simples, et qu’aucune autre ne peut suppléer. La tête et l’épine du dos sont aussi des parties simples, dont la position est invariable ; l’épine du dos sert de fondement à la charpente du corps, et c’est de la moelle allongée qu’elle contient que dépendent les mouvements et l’action de la plupart des membres et des organes; c’est aussi cette partie qui paraît une des premières dans l’embryon : on pourrait même dire qu’elle paraît la première, car la première chose qu’on voit dans la cicatricule de l’œuf est une masse allongée dont l’extrémité qui forme la tête ne diffère du total de la masse que par une espèce de forme contournée et un peu plus renflée que le reste. Or ces parties simples et qui paraissent les premières sont toutes essentielles à l’exis-
!tence, à la forme et à la vie de l’animal.
Il y a beaucoup plus de parties doubles dans le corps de l’animal que de parties simples, et ces parties doubles semblent avoir été produites symétriquement de chaque côté des parties simples, par une espèce de végétation , car ces parties doubles sont semblables par la forme, et différentes par la position. La main gauche, par exemple, ressemble à la main droite, parce qu’elle est composée du même nombre de parties, lesquelles étant prises séparément , et étant comparées une à une et plusieurs à plusieurs , n’ont aucune différence ; cependant, si la main gauche se trouvait à la place de la droite, on ne pourrait pas s’en servir aux mêmes usages, et on aurait raison de la regarder comme un membre très-différent de la main droite. Il en est de même de toutes les autres parties doubles ; elles sont semblables pour la forme, et différentes pour la position : cette position se rapporte au corps de l’animal , et en imaginant une ligne qui partage le corps du haut en bas en deux parties égales, on peut rapporter à cette ligne, comme à un axe, la position de toutes ces parties semblables.
La moelle allongée, à la prendre depuis le cerveau jusqu’à son extrémité inférieure1, et les vertèbres qui la contiennent, paraissent être l’axe réel
1. La moelle allongée , ainsi définie, comprend la moelle allongée proprement dite et la moelle épinière. La moelle allongée est la portion du cône médullaire ou nerveux , logée dans le crâne ; la moelle épinière en est la portion logée dans le canal des vertèbres. (Voyez , sur les fonctions de ces deux portions, mon ouvrage intitulé : Recherches expérimentales sur les propriétés et les fondions du système nerveux. )
auquel on doit rapporter toutes les parties doubles du corps animal : elles semblent en tirer leur origine et n’être que les rameaux symétriques qui partent de ce tronc ou de cette base commune ; car on voit sortir les côtes de chaque côté des vertèbres dans le petit poulet, et le développement de ces parties doubles et symétriques se fait par une espèce de végétation , comme celle de plusieurs rameaux qui partiraient de plusieurs boutons disposés régulièrement des deux côtés d’une branche principale. Dans tous les embryons, les parties du milieu de la tête et des vertèbres paraissent les premières ; ensuite on voit aux deux côtés d’une vésicule qui fait le milieu de la tête deux autres vésicules qui paraissent sortir de la première ; ces deux vésicules contiennent les yeux et les autres parties doubles de la tête : de même on voit de petites éminences sortir en nombre égal de chaque côté des vertèbres, s’étendre, prendre de l’accroissement et former les côtes et les autres parties doubles du tronc ; ensuite , à côté de ce tronc déjà formé , on voit paraître de petites éminences paredles aux premières , qui se développent, croissent insensiblement et forment les extrémités supérieures et inférieures, c’est-à-dire les bras et les jambes. Ce premier développement est fort différent de celui qui se fait dans la suite ; c’est une production de parties qui semblent naître et qui paraissent pour la première fois; l’autre, qui lui succède, n’est qu’un accroissement de toutes les parties déjà nées et formées en petit, à peu près comme elles doivent l’être en grand.
Cet ordre symétrique de toutes les parties doubles se trouve dans tous les animaux : la régularité de la position de ces parties doubles, l’égalité de leur extension et de leur acroissement, tant en masse qu.’en volume, leur parfaite ressemblance entre elles, tant pour le total que pour le détail des parties qui les composent, semblent indiquer qu’elles tirent réellement leur origine des parties simples ; qu’il doit résider dans ces parties simples 1 une force qui agit également de chaque côté, ou, ce qui revient au même, que les parties simples sont les points d’appui contre lesquels s’exerce l’action des forces qui produisent le développement des parties doubles; que l’action de la force par laquelle s’opère le développement de la partie droite est égale à l’action de la force par laquelle se fait le développement de la partie gauche, et que par conséquent elle est contre-balancée par cette réaction.
De là on doit inférer que s’il y a quelque défaut , quelque excès ou quelque vice dans la matière qui doit servir à former les parties doubles, comme la force qui les pousse de chaque côté de leur base commune est
1. Ces parties , que Buffon appelle simples , ne sont pas moins doubles, au fond, que les autres. La moelle épinière est composée de deux moitiés semblables ; le cervelet , de deux côtés semblables : il y a deux tubercules quadrijumeaux , une couche optique, un corps strié, pour
chaque côté de Y encéphale; il y a deux hémisphères cérébraux, etc Les vertèbres elles—
memes, les seuls os qu’on puisse regarder comme impairs, ou simples, sont composées de deux moitiés semblables, etc. (Voyez mes Études sur les lois de la symétrie dans le règne animal. )
DU FŒTUS
toujours égale, le défaut, l’excès ou le vice se doit trouver à gauche comme à droite; et que, par exemple, si par un défaut de matière un homme se trouve n’avoir que deux doigts au lieu de cinq à la main droite, il n’aura non plus que deux doigts à la main gauche; ou bien que, si par un excès de matière organique il se trouve avoir six doigts à l’une des mains, il aura de même six doigts à l’autre; ou si, par quelque vice, la matière qui doit servir à la formation de ces parties doubles se trouve altérée, il y aura la même altération à la partie droite qu’à la partie gauche. C’est aussi ce qui arrive assez souvent : la plupart des monstres le sont avec symétrie, le dérangement des parties paraît s’être fait avec ordre, et l’on voit par les erreurs même de la nature qu’elle se méprend toujours le moins qu’il est possible.
Cette harmonie de position, qui se trouve dans les parties doubles des animaux , se trouve aussi dans les végétaux : les branches poussent des boutons de chaque côté, les nervures des feuilles sont également disposées de chaque côté de la nervure principale; et quoique l’ordre symétrique paraisse moins exact dans les végétaux que dans les animaux, c’est seulement parce qu’il y est plus varié; les limites de la symétrie y sont plus étendues et moins précises; mais on peut cependant y reconnaître aisément cet ordre et distinguer les parties simples et essentielles de celles qui sont doubles, et qu’on doit regarder comme tirant leur origine des premières. On verra, dans notre Discours sur les végétaux *, quelles sont les parties simples et essentielles du végétal, et de quelle manière se fait le premier développement des parties doubles dont la plupart ne sont qu’accessoires.
Il n’est guère possible de déterminer sous quelle forme existent les parties doubles avant leur développement, de quelle façon elles sont pliées les unes sur les autres, et quelle est alors la figure qui résulte de leur position par rapport aux parties simples; le corps de l’animal, dans l’instant de sa formation, contient certainement toutes les parties qui doivent le composer, mais la position relative de ces parties doit être bien différente alors de ce qu’elle le devient dans la suite : il en est de même de toutes les parties de l’animal ou du végétal, prises séparément; qu’on observe seulement le développement d’une petite feuille naisssante, on verra qu’elle est pliée des deux côtés de la nervure principale, que ces parties latérales sont comme superposées, et que sa figure ne ressemble point du tout dans ce temps à celle qu’elle doit acquérir dans la suite. Lorsque l’on s’amuse à plier du papier pour former ensuite, au moyen d’un certain développement, des formes régulières et symétriques, comme des espèces de couronnes, de 1 coffres, de bateaux, etc., on peut observer que les différentes plicatures que l’on fait au papier semblent n’avoir rien de commun avec la forme qui doit en résulter par le développement; on voit seulement que ces plica-