‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 245 sur 251 · Voyez la note 1 de la page · texte numérisé non relu

Voyez la note 1 de la page

ADDITIONS

ADDITION

A l’ABTICLE DES VARIÉTÉS DANS LA GÉNÉRATION, PAGE 600, ET AUX ARTICLES OU IL EST QUESTION DE LA GÉNÉRATION SPONTANÉE , PAGE 655 ET SUIVANTES.

Mes recherches et mes expériences sur les molécules organiques démontrent qu'il n’y a point de germes préexistants, et en même temps elles prouvent que la génération des animaux et des végétaux n’est pas univoque; qu’il y a peut-être autant d’êtres, soit vivants, soit végétants, qui se reproduisent par l’assemblage fortuit des molécules organiques qu’il y a d’animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession constante de générations ; elles prouvent que la corruption , la décomposition des animaux et des végétaux, produit une infinité de corps organisés vivants et végétants; que quelques-uns, comme ceux de la laite du calmar, ne sont que des espèces de machines, mais des machines qui, quoique très-simples, sont actives par elles-mêmes; que d’autres, comme les animaux spermatiques, sont des corps qui, par leur mouvement, semblent imiter les animaux; que d’autres ressemblent aux végétaux par leur manière de croître et de s’étendre dans toutes leurs dimensions ; qu’il y en a d’autres, comme ceux du blé ergoté, qu’on peut faire vivre et mourir aussi souvent que l’on veut ; que l’ergot, ou le blé ergoté, qui est produit par une espèce d’altération ou de décomposition de la substance organique du grain , est composé d’une infinité de filets ou de petits corps organisés, semblables pour la figure à des anguilles; que pour les observer au microscope il n’y a qu’à faire infuser le grain ergoté pendant dix à douze heures dans l’eau, et séparer les filets qui en composent la substance, qu’on verra qu’ils ont un mouvement de flexion et de tortillement très-marqué, et qu’ils ont en même temps un léger mouvement de progression qui imite en perfection celui d’une anguille qui se tortille; que quand l’eau vient à leur manquer ils cessent de se mouvoir; mais qu’eu ajoutant de la nouvelle eau leur mouvement se renouvelle, et que si on garde cette matière pendant plusieurs jours , pendant plusieurs mois, et même pendant plusieurs années, dans quelque temps qu’on la prenne pour l’observer on y verra les mêmes petites anguilles dès qu’on la mêlera avec de l’eau, les mêmes filets en mouvement qu’on y aura vus la première fois; en sorte qu’on peut faire agir ces petits corps aussi souvent et aussi longtemps qu’on le veut, sans les détruire et sans qu'ils perdent rien de leur force ou de leur activité. Ces petits corps seront, si l’on veut, des espèces de machines qui se mettent en mouvement dès qu’elles sont plongées dans un fluide. Ce sont des espèces de filets ou filaments qui s’ouvrent quelquefois comme les filaments de la semence des animaux, et produisent des globules mouvants; on pourrait donc croire qu’ils sont de la même nature, et qu’ils sont seulement plus fixes et plus solides que ces filaments de la liqueur séminale.

Voilà ce que j’ai dit, au sujet de la décomposition du blé ergoté, pages 600 et suivantes. Cela me paraît assez précis et même tout à fait assez détaillé; cependant je viens de recevoir une lettre de M. l’abbé Luc Magnanima, datée de Livourne, le 30 mai 1775, par laquelle il m’annonce, comme une grande et nouvelle découverte de M. l’abbé Fontana, ce que l’on vient de lire et que j’ai publié il y a plus de trente ans L

1 Réclamation très-juste. Les observations de Buffon et de Noedliam avaient précédé celles de Fontana. « La découverte de Needham sur les anguilles du blé niellé , dit Spallanzani , était « trop étonnante pour que d’autres observateurs ne cherchassent pas à la vérifier.... Baker a vu « la résurrection d’anguilles sorties de grains qui étaient secs depuis quatre ans...; il avait

A L’HISTOIRE DES ANIMAUX

Voici les termes de cette lettre : « Il sig. Abate Fontana, Fisico di S. A. R. a fatto « stampare, poche settimane sono, una lettera nella quale eglipublica due scoperteche « debbou sosprendere chimique. La prima versa intorno a quella malattia del grauo « che i Francese chiamano ergot , e noi grauo cornuto:... Ha trovato, colla prima sco- « perta , il sig. Fontana, che si ascondono in quella malattia del grano alcune anguil- « lette, o serpentelli, i quali morti che sieno, posson tornare a vivere mille e mille volte, « e non con altro mezzo che con una semplice goccia d’acqua ; si dira che non erau « fosse morti quando si e preteso che tornino in vita. Questo si e pensato dalT observa- « tore stesso , e per accertarsi che eran morti di fatto , colla punta di un ago ei gli ha « tentati, e gli lia veduti andarsene incenere. »

Il faut que MM. les abbés Magnanima et Fontana n'aient pas lu ce que j’ai écrit à ce sujet, ou qu’ils ne se soient pas souvenus de ce petit fait, puisqu’ils donnent cette découverte comme nouvelle; j’ai donc tout droit de la revendiquer, et je vais y ajouter quelques réflexions.

C’est travailler pour l’avancement des sciences que d’épargner du temps à ceux qui les cultivent; je crois donc devoir dire à ces observateurs qu’il ne suffit pas d’avoir un bon microscope pour faire des observations qui méritent le nom de découvertes. Alaintenant qu’il est bien reconnu que toute substance organisée contient une infinité de molécules organiques vivantes, et présente encore après sa décomposition les mêmes particules vivantes; maintenant que l’on sait que ces molécules organiques ne sont pas de vrais animaux , et qu’il y a dans ce genre d’êtres microscopiques autant de variétés et de nuances que la nature en a mis dans toutes ses autres productions, les découvertes qu'on peut faire au microscope se réduisent à bien peu de chose, car on voit de l’œil de l’esprit 1 et sans microscope l’existence réelle de tous ces petits êtres doiit il est inutile de s’occuper séparément ; tous ont une origine commune et aussi ancienne que la nature; ils en constituent la vie et passent de moules en moules pour la perpétuer2. Ces molécules organiques toujours actives, toujours subsistantes, appartiennent également à tous les êtres organisés, aux végétaux comme aux animaux; elles pénètrent la matière brute, la travaillent, la remuent dans toutes ses dimensions, et la font servir de base au tissu de l’organisation, de laquelle ces molécules vivantes sont les seuls principes et les seuls instruments; elles ne sont soumises qu’à une seule puissance qui, quoique passive, dirige leur mouvement et fixe leur position. Cette puissance est le moule intérieur du corps organisé; les molécules vivantes que l’animal ou le végétal tire des aliments ou de la sève s’assimilent à toutes les parties du moule intérieur de leur corps, elles le pénètrent dans toutes ses dimensions, elles y portent la végétation et la vie, elles rendent ce moule vivant et croissant dans toutes ses parties : la forme intérieure du moule détermine seulement leur mouvement et leur position pour la nutrition et le développement dans tous les êtres organisés.

Et lorsque ces molécules organiques vivantes ne sont plus contraintes par la puis-

« en 1771 une portion du blé niellé que Needliam lui avait donné en 1743 : il lui prit envie de « faire des expériences sur ce blé; la résurrection des anguilles réussit parfaitement au bout « de 27 ans. » ( Opuscules de Spallanzani , traduits par Senebier, t. II , p. 260. ) Le rotifère des toits , sur lequel ce même Spallanzani a fait ses fameuses expériences de résurrection, se couvre de poussière dans les gouttières , et se dessèche au point qu’il parait mort : si on l’humecte d’un peu d’eau, il reprend aussitôt le mouvement qu’il avait perdu.

1. L’œil de l’esprit .-belle expression. L’œil de l’esprit voit, en effet, bien plus loin que le microscope. Le microscope a pourtant son mérite, et lîuffon n’en parle pas ainsi dans le chapitre où il expose sa découverte, sa prétendue découverte, de la liqueur séminale des femelles.

2. Cette phrase résume tout le système :« Les molécules organiques constituent la vie, et « passent de monles en moules pour la perpétuer. »

ADDITIONS

sance du moule intérieur, lorsque la mort fait cesser le jeu de l’organisation, c’est-à-dire la puissance de ce moule, la décomposition du corps suit, et les molécules .organiques, qui toutes survivent, se retrouvant en liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps, passent dans d’autres corps aussitôt qu’elles sont pompées par la puissance de quelque autre moule; en sorte qu’elles peuvent passer de l’animal au végétal , et du végétal à l’animal sans altération, et avec la propriété permanente et constante de leur porter la nutrition et la vie : seulement il arrive une infinité de générations spontanées' dans cet intermède, où la puissance du moule est sans action, c’est-à-dire dans cet intervalle de temps pendant lequel les molécules organiques se trouvent en liberté dans la matière des corps morts et décomposés, dès qu’elles ne sont point absorbées par le moule intérieur des êtres organisés qui composent les espèces ordinaires de la nature vivante ou végétante; ces molécules, toujours actives, travaillent à remuer la matière putréfiée, elles s’en approprient quelques particules brutes, et forment par leur réunion une multitude de petits corps organisés, dont les uns, comme les vers de terre, les champignons, etc., paraissent être des animaux ou des végétaux assez grands; mais dont les autres, en nombre presque infini, ne se voient qu’au microscope; tous ces corps n’existent que par une génération spontanée, et ils remplissent l’intervalle que la nature a mis entre la simple molécule organique vivante et l’animal ou le végétal ; aussi trouve-t-on tous les degrés, toutes les nuances imaginables dans cette suite, dans cette chaîne d’êtres qui descend de l’animal le mieux organisé à la molécule simplement organique: prise seule, cette molécule est fort éloignée de la nature de l’animal ; prises plusieurs ensemble, ces molécules vivantes en seraient encore tout aussi loin si elles ne s’appropriaient pas des particules brutes, et si elles ne les disposaient pas dans une certaine forme approchante de celle du moule intérieur des animaux ou des végétaux ; et comme cette disposition de forme doit varier à l’infini, tant pour le nombre que par la differente action des molécules vivantes contre la matière brute, il doit en résulter et il en résulte en effet des êtres de tous degrés d’animalité. Et cette génération spontanée, à laquelle tous ces êtres doivent également leur existence, s’exerce et se manifeste toutes les fois que les êtres organisés se décomposent ; elle s’exerce constamment et universellement après la mort , et quelquefois aussi pendant leur vie, lorsqu’il y a quelque défaut dans l’organisation du corps qui empêche le moule intérieur d’absorhef et de s’assimiler toutes les molécules organiques contenues dans les aliments ; ces molécules surabondantes, qui ne peuvent pénétrer le moule intérieur de l’animal pour sa nutrition, cherchent à se réunir avec quelques particules de la matière brute des aliments, et forment, comme dans la putréfaction, des corps organisés; c’est là l’origine des ténias, des ascarides, des douves, et de tous les autres vers qui naissent dans le foie, dans l’estomac, les intestins , et jusque dans les sinus des veines de plusieurs animaux; c’est aussi l’origine de tous les vers qui leur percent la peau; c’est la même couse qui produit les maladies pédiculaires; et je ne finirais pas si je voulais rappeler ici tous les genres d’êtres qui 11e doivent leur existence qu’à la génération spontanée ; je me conten-

1. Une infinité de générations spontanées. La génération spontanée, telle que l’entend Buffon , n’est plus la génération spontanée des anciens.

La génération spontanée, proprement dite, tire directement la vie de l’assemblage fortuit des molécules brutes : avec les molécules organiques , la vie est déjà formée. Les molécules orga~ niques sont de petites vies. (Voyez la note 1 de la page 611. )

Au reste, la génération spontanée a toujours perdu du terrain, à mesure que les hommes se sont instruits. Les premiers philosophes l’appliquaient, sans difficulté, à tous les animaux, sans en excepter les plus grands quadrupèdes. Plutarque convient que, de son temps, on ne voyait se reproduire par la génération spontanée que des rats. Aristote la bornait aux insectes et aux poissons. Buffon la réduit au ténia, au ver de terre , aux simples animalcules.

A L’HISTOIRE DES ANIMAUX

ferai d’observer que le plus grand nombre de ces êtres n’ont pas la puissance de produire leur semblable : quoiqu'ils aient un moule intérieur, puisqu’ils ont à l’extérieur et à l’intérieur une forme déterminée qui prend de l’extension dans toutes ses dimensions, et que ce moule exerce sa puissance pour leur nutrition , il manque néanmoins à leur organisation la puissance de renvoyer les molécules organiques dans un réservoir commun, pour y former de nouveaux êtres semblables à eux. Le moule intérieur sulfit donc ici à la nutrition de ces corps organisés; son action est limitée à cette opération, mais sa puissance ne s’étend pas jusqu'à la reproduction ’. Presque tous ces êtres engendrés dans la corruption y périssent en entier : comme ils sont nés sans parents ils meurent sans postérité. Cependant quelques-uns, tels que les anguilles du mucilage de la farine, semblent contenir des germes de postérité ; nous avons vu sortir, même en assez grand nombre, de petites anguilles de cette espèce d’une anguille plus grosse; néanmoins cette mère anguille n’avait point eu de mère, et ne devait son existence qu'à une génération spontanée. 11 paraît donc, par cet exemple et par plusieurs autres, tels que la production de la vermine dans les maladies pédiculaires, que dans de certains cas cette génération spontanée a la même puissance que la génération ordinaire, puisqu’elle produit des êtres qui ont la faculté de se reproduire. A la vérité, nous ne sommes pas assurés que ces petites anguilles de la farine, produites par la mère anguille, aient elles-mêmes la faculté de se reproduire par la voie ordinaire de la génération, mais nous devons le présumer, puisque dons plusieurs autres espèces, telles que celles des poux qui tout à coup sont produits en si grand nombre par une génération spontanée dans les maladies pédiculaires, ces mêmes poux, qui n’ont ni père ni mère, ne laissent pas de se perpétuer comme les autres par une génération ordinaire et successive.

Au reste j’ai donné, dans mon Traité de ta génération , un grand nombre d’exemples qui prouvent 1 2 la réalité de plusieurs générations spontanées. J’ai dit (page 655) que les molécules organiques vivantes, contenues dans tous les êtres vivants ou végétants , sont toujours actives, et que quand elles ne sont pas absorbées en entier par les animaux, ou par les végétaux pour leur nutrition, elles produisent d’autres êtres organisés. J’ai dit (page 657) que quand cette matière organique et productive se trouve rassemblée en grande quantité dans quelques parties de l’animal, où elle est obligée de séjourner sans pouvoir être repompée, elle y forme des êtres vivants; que le ténia , les ascarides , tous les vers qu’on trouve dans le foie, dans les veines, etc., ceux qu’on tire des plaies, la plupart de ceux qui se forment dans les chairs corrompues, dans le pus, n’ont pas d’autre origine; et que les anguilles de la colle de farine, celles du vinaigre, tous les prétendus animaux microscopiques , ne sont que des formes différentes que prend d’elle-même, et suivant les circonstances, cette matière toujours active et qui ne tend qu’à l’organisation.

Il y a des circonstances où cette même matière organique , non-seulement produit des corps organisés, comme ceux que je viens de citer, mais encore des êtres dont la forme participe de celle des premières substances nutritives qui contenaient les molécules organiques. J’ai donné l’exemple d’un peuple des déserts de l’Ethiopie, qui est souvent réduit à vivre de sauterelles : cette mauvaise nourriture fait qu’il s’engendre dans leur chair des insectes ailés qui se multiplient en si grand nombre, qu’en

1. Tantôt il faut des moules, et tantôt les molécules organiques peuvent se passer de moules; tantôt il y a des moules qui ont la puissance de se nourrir et de se reproduire , et tantôt des moules qui ont la puissance de nutrition , sans avoir celle de reproduction , etc. , etc.

Molécules organiques et moules sont et font tout ce que Buffon imagine.

2 .... Qui prouvent la réalité des générations spontanées Pour qu’un fait prouve, il

faut qu’il soit prouvé. Buffon a donné (pour parler comme lui) un grand nombre d’exemples de génération spontanée : il n’en a prouvé aucun.

ADDITIONS

très-peu de temps leur corps en fourmille ; en sorte que ces hommes, qui ne se nourrissent que d’insectes, sont à leur tour mangés par ces mêmes insectes. Quoique ce fait m’ait toujours paru dans l’ordre de la nature, il serait incroyable pour bien des gens, si nous n’avions pas d’autres faits analogues et même encore plus positifs.

Un très-habile physicien et médecin de Montpellier, M. Moublet, a bien voulu me communiquer, avec ses réflexions, le mémoire suivant, que j’ai cru devoir copier en entier.

« Une personne âgée de quarante-six ans, dominée depuis longtemps par la passion « immodérée du vin, mourut d’une hydropysie ascite, au commencement de mai 1750. « Son corps resta environ un mois et demi enseveli dans la fosse où il fut déposé et cou- « vert de cinq à six pieds de terre. Après ce temps , on l’en tira pour en faire la trans- « lation dans un caveau neuf, préparé dans un endroit de l'église éloigné de la fosse. « Le cadavre n’exhalait aucune mauvaise odeur ; mais quel fut l’étonnement des assis- <• tants, quand l’intérieur du cercueil et ie linge dans lequel il était enveloppé parurent « absolument noirs, et qu’il en sortit par la secousse et le mouvement qu'on y avait « excité un essaim ou une nuée de petits insectes ailés, d’une couleur noire, qui se « répandirent au dehors. Cependant on le transporta dans lecaveau, qui fut scellé d'une « large pierre qui s’ajustait parfaitement. Le surlendemain on vit une foule des mêmes « animalcules qui erraient et voltigeaient autour des rainures et sur les petites fentes de « la pierre où ils étaient particulièrement attroupés. Pendant les trente à quarante « jours qui suivirent l’exhumation, leur nombre y fut prodigieux, quoiqu’on en écrasât « une partie en marchant continuellement dessus. Leur quantité considérable ne dimi- « nua ensuite qu’avec le temps, et trois mois s’étaient déjà écoulés, qu’il en existait « encore beaucoup.

Ces insectes funèbres avaient le corps noirâtre ; ils avaient pour la figure et pour « la forme une conformité exacte avec les moucherons qui sucent la lie du vin; ils « étaient plus petits, et paraissaient entre eux d’une grosseur égale : leurs ailes étaient <■ tissues et dessinées dans leur proportion en petits réseaux, comme celles des mouches « ordinaires; ils en faisaient peu d’usage, rampaient presque toujours , et malgré leur « multitude ils n’excitaient aucun bourdonnement.

« Vus au microscope, ils étaient hérissés sous le ventre d’un duvet fin, légèrement « sillonné et nuancé en iris, de differente couleur, ainsi que quelques vers apodes, « qu’on trouve dans des plantes vivaces. Ces rayons colorés étaient dus à de petites « plumes squammeuses , dont leur corselet était inférieurement couvert , et dont on « aurait pu facilement les dépouiller en se servant de la méthode que Swammerdam « employait pour en déparer le papillon de jardin.

« Leurs yeux étaient lustrés comme ceux de la musca crysophis de Goedart. Ils « n’étaient armés ni d’antennes, ni détrompés, ni d’aiguillons; ils portaient seulement v des barbillons à la tête, et leurs pieds étaient garnis de petits maillets ou de papilles « extrêmement légères qui s’étendaient jusqu’à leurs extrémités.

« Je ne les ai considérés que dans l’état que je décris : quelque soin que j’aie apporté « dans mes recherches, je n’ai pu reconnaître aucun indice qui me fit présumer qu’ils « aient passé par celui de larve et de nymphe ; peut-être plusieurs raisons de conve- « nance et de probabilité donnent lieu de conjecturer qu’ils ont été des vers microsco- « piques d’une espèce particulière, avant de devenir ce qu’ils m’ont paru. En les ana- « tomisant , je n’ai découvert aucune sorte d’enveloppe dont ils pussent se dégager, ni « aperçu sur le tombeau aucune dépouille qui ait pu leur appartenir. Pour éclaircir et <« approfondir leur origine , il aurait été nécessaire, et il n’a pas été posssible , de faire « infuser de la chair du cadavre dans l’eau, ou d’observer sur lui-même, dans leur « principe, les petits corps mouvants qui en sont issus.

A L’HISTOIRE DES ANIMAUX

« D'après les traits dont je viens de les dépeindre, je crois qu'on peut les rapporter « au premier ordre de Swammerdam. Ceux que j’ai écrasés n’ont point exhalé de mau- « vaise odeur sensible; leur couleur n’établit point une différence : la qualité de l’en- « droit où ils étaient resserrés, les impressions diverses qu’ils ont reçues, et d'autres « conditions étrangères , peuvent être les causes occasionnelles de la configuration « variable de leurs pores extérieurs, et des couleurs dont ils étaient revêtus. On sait « que les vers de terre , après avoir été submergés et avoir resté quelque temps dans « l'eau, deviennent d’un blanc de lis qui s’efface et se ternit quand on les a retirés, et « qu'ils reprennent peu à peu leur première couleur. Le nombre de ces insectes ailés a « été inconcevable : cela me persuade que leur propagation a coûté peu à la nature, et « que leurs transformations, s’ils en ont essuyé, ont dû être rapides et bien subites.

« Il est à remarquer qu’aucune mouche ni aucune autre espèce d’insectes ne s’en « sont jamais approchés. Ces animalcules éphémères, retirés de dessus la tombe dont « ils ne s’éloignaient point , périssaient une heure après , sans doute pour avoir seule- « ment changé d’élément et de pâture, et je n’ai pu parvenir par aucun moyen à les « conserver en vie.

« J’ai cru devoir tirer de la nuit du tombeau et de l’oubli des temps qui l’ont anni- « hilée cette observation particulière et si surprenante. Les objets qui frappent le moins « les yeux du vulgaire , et que la plupart des hommes foulent aux pieds, sont quelque- « ois ceux qui méritent le plus d’exercer l’esprit des philosophes.

<• Car comment ont été produits ces insectes dans un lieu où l’air extérieur n’avait « ni communication ni aucune issue? Pourquoi leur génération s’est-elle opérée si faci- « lement ? Pourquoi leur propagation a-t-elle été si grande ? Quelle est l’origine de ceux « qui, attachés sur les bords des fentes de la pierre qui couvrait le caveau, ne tenaient « à la vie qu’eu humant l’air que le cadavre exhalait? D’où viennent enfin leur analogie « et leur similitude avec les moucherons qui naissent dans le marc du vin ? Il semble << que plus on s’efforce de rassembler les lumières et les découvertes d’un plus grand « nombre d’auteurs pour répandre un certain jour sur toutes ces questions, plus leurs « jugements partagés et combattus les replongent dans l’obscurité où la nature les tient a cachées.

« Les anciens ont reconnu qu’il naît constamment et régulièrement une foule d’insec- « tes ailés de la poussière humide des cavernes souterraines ®. Ces observations et l’exem- « pie que je rapporte établissent évidemment que telle est la structure de ces animal- « cules que l’air n’est point nécessaire à leur vie ni à leur génération , et on a lieu de « présumer qu’elle n’est accélérée , et que la multitude de ceux qui étaient renfermés « dans le cercueil n’a été si grande que parce que les substances animales qui sont con- « centrées profondément dans le sein de la terre, soustraites à l’action de l’air, ne souf- « frent presque point de déperdition, et que les opérations de la pâture n’y sont troublées « par aucun dérangement étranger.

« D’ailleurs, nous connaissons des animaux qui ne sont point nécessités de respirer « notre air : il y en a qui vivent dans la machine pneumatique. Enfin , Théophraste et « Aristote ont cru que certaines plantes et quelques animaux s’engendrent d’eux-mêmes,

« sans germe, sans semence, sans la médiation d’aucun agent extérieur ; car on ne peut « pas dire, selon la supposition de Gassendi et de Lyster, que les insectes du cadavre de « notre hydropique aient été fournis par les animalcules qui circulent dans l’air, ni par « les œufs qui peuvent se trouver dans les aliments, ou par des germes préexistants qui « se sont introduits dans son corps pendant la vie, et qui ont éclos et se sont multipliés « après sa mort.

a. Plin. , Hist. nat. lib. xu.

ADDITIONS

« Sans nous arrêter, pour rendre raison de ce phénomène, à tant de systèmes incom- « plets de ces philosophes, étayons nos idées des réflexions physiques d'un savant natu- « ralistequi a porté dans ce siècle le flambeau de la science dans le chaos de la nature. « Les éléments de notre corps sont composés de particules similaires et organiques qui « sont tout à la fois nutritives et productives : elles ont une existence hors de nous, une « vertu intrinsèque inaltérable. En changeant de position, de combinaison et de forme, « leur tissu ni leur masse ne dépérissent point; leurs propriétés originelles ne peuvent « s'altérer : ce sont de petits ressorts doués d’une force active en qui résident les prin- « cipes du mouvement et de la vitalité , qui ont des rapports infinis avec toutes les « choses créées , qui sont susceptibles d’autant de changements et de résultats divers « qu’ils peuvent être mis en jeu par des causes différentes. Notre corps n’a d’adhérence « à la vie qu’autant que ces molécules organiques conservent dans leur intégrité leurs « qualités virtuelles et leurs facultés génératives, qu’elles se tiennent articulées ensemble « dans une proportion exacte, et que leurs actions rassemblées concourent également au « mécanisme général ; car chaque partie de nous-mêmes est un tout parfait qui a un <« centre où son organisation se rapporte, et d’où son mouvement progressif et simul- « fané se développe, se multiplie et se propage dans tous les points de la substance.

« Nous pouvons donc dire que ces molécules organiques , telles que nous les repré- « sentons, sont les germes communs, les semences universelles de tous les règnes, et « qu’elles circulent et sont disséminées en tout lieu : nous les trouvons dans les aliments * que nous prenons, nous les humons à chaque instant avec l’air que nous respirons; « elles s’ingèrent et s’incorporent en nous; elles réparent par leur établissement local , « lorsqu’elles sont dans une quantité suffisante, les déperditions de notre corps ; et en « conjuguant leur action et leur vie particulière, elles se convertissent en notre propre « nature et nous prêtent une nouvelle vie et des forces nouvelles.

<> Mais si leur intussusception et leur abondance sont telles que leur quantité excède « de beaucoup celle qui est nécessaire à l’entretien et à l’accroissement du corps, les « particules organiques qui ne peuvent être absorbées pour ses besoins refluent aux « extrémités des vaisseaux , rencontrent des canaux oblitérés , se ramassent dans quel- « que réservoir intérieur, et, selon le moule qui les reçoit, elles s’assimilent , dirigées « par les lois d’une affinité naturelle et réciproque, et mettent au jour des espèces nou- « velles , des êtres animés et vivants , et qui n’ont peut-être point eu de modèles et qui « n’existeront jamais plus.

« Et quand en effet sont-elles plus abondantes, plus ramassées que lorsque la nature « accomplit la destruction spontanée et parfaite d’un corps organisé? Dès l’instant que « la vie est éteinte, toutes les molécules organiques qui composent la substance vitale « de notre corps lui deviennent excédantes et superflues; la mort anéantit leur baril monie et leur rapport, détruit leur combinaison, rompt les liens qui les enchaînent « et qui les unissent ensemble ; elle en fait l’entière dissection et la vraie analyse. La « matière vivante se sépare peu à peu de la matière morte; il se fait une division « réelle des particules organiques et des particules brutes : celles-ci, qui ne sont qu’ae- « cessoires , et qui ne servent que de base et d’appui aux premières , tombent en lam- « beaux et se perdent dans la poussière, tandis que les autres se dégagent d’elles-mêmes, « affranchies de tout ce qui les captivait daus leur arrangement et leur situation par- « ticulière : livrées à leur mouvement intestin , elles jouissent d’une liberté illimitée et « d’une anarchie entière, et cependant disciplinée, parce que la puissance et les lois de « la nature survivent à ses propres ouvrages. Elles s’amoncellent encore, s’anastomo- « sent et s’articulent , forment de petites masses et de petits embryons qui se dévelop- « peut, et produisent, selon leur assemblage et les matrices où elles sont recelées, des « corps mouvants, des êtres animés et vivants. La nature , d’une manière également

A L’HISTOIRE DES ANIMAUX

« facile , régulière et spontanée , opère par le même mécanisme la décomposition d'un « corps et la génération d’un autre.

« Si cette substance organique n’était effectivement douée de cette faculté générative « qui se manifeste d’une façon si authentique dans tout l’univers , comment pourraient « éclore ces animalcules qu’on découvre dans nos viscères les plus cachés, dans les « vaisseaux les plus petits? Comment dans des corps insensibles, sur des cendres ina- « nimées, au centre de la pourriture et de la mort, dans le sein des cadavres qui repo- « sent dans une nuit et un silence imperturbables , naîtrait en si peu de temps une si « grande multitude d’insectes si dissemblables à eux-mêmes, qui n’ont rien de commun « que leur origine, et que Leeuwenhoek et IM. de Réaumur 1 ont toujours trouvés d une « figure plus étrange et d’une forme plus différente et plus extraordinaire ?

« 11 y a des quadrupèdes qui sont remplis de lentes. Le père Kircher ( Scrut . péri.,

« sect. 1 , cap. yii -, experim. 3, et Mund. subterran ., lib. xn ) , a aperçu à l’aide d’un « microscope, dans des feuilles de sauge, une espèce de réseau, tissu comme une toile >> d’araignée, dont toutes les mailles montraient un nombre infini de petits animalcules. « Swammerdam a vu le cadavre d’un animal qui fourmillait d’un million de vers; leur « quantité était si prodigieuse, qu’il n’était pas possible d’en découvrir les chairs, qui « ne pouvaient suffire pour les nourrir ; il semblait à cet auteur qu’elles se transfor- « niaient toutes en vers.

« Mais si ces molécules organiques sont communes à tous les êtres, si leur essence et « leur action sont indestructibles, ces petits animaux devraient tou jours être d’un même « genre et d’une même forme; ou si elle dépend de leur combinaison, d’où vient qu’ils « ne varient pas à l’infini dans le même corps ? Pourquoi enfin ceux de notre cadavre « ressemblaient-ils aux moucherons qui sortent du marc du vin ?

« S’il est vrai que l'action perpétuelle et unanime des organes vitaux détache et dis- « sipe à chaque instant les parties les plus subtiles et les plus épurées de notre sub- « stance; s’il est nécessaire que nous réparions journellement les déperditions immenses « qu’elle souffre par les émanations extérieures et par toutes les voies excrétoires ; s’il « faut enfin que les parties nutritives des aliments, après avoir reçu les coctions et « toutes les élaborations que l’énergie de nos viscères leur fait subir, se modifient , « s’assimilent, s’affermissent et inhérent aux extrémités des tuyaux capillaires, jusqu’à « ce qu’elles en soient chassées et remplacées à leur tour par d’autres qui sont encore « amovibles , nous sommes induits à croire que la partie substantielle et vivante de « notre corps doit acquérir le caractère des aliments que nous prenons , et doit tenir et « emprunter d’eux les qualités foncières et plastiques qu’elle possède.

« La qualité , la quantité de la chair , dit M. de Buffon (Hist. nat. du Cerf) , « varient suivant les différentes nourritures. Cette matière organique que l'animal « assimile à son corps par la nutrition n'est pas absolument indifférente à rece- « voir telle ou telle modification ; elle retient quelques caractères de son premier « état et agit par sa propre forme sur celle du corps organisé quelle nourrit.... . « L'on peut donc présumer que des animaux, auxquels on ne donnerait jamais que « la même espèce de nourriture , prendraient en assez peu de temps une teinture « des qualités de cette nourriture. Ce ne serait plus la nourriture qui s’assimile- « rait en entier à la forme de l’animal , mais l'animal qui s assimilerait en partie « à la forme de la nourriture.

« En effet, puisque les molécules nutritives et organiques ourdissent la trame des » fibres de notre corps, puisqu’elles fournissent la source des esprits, du sang et des » humeurs, et qu’elles se régénèrent chaque jour, il est plausible de penser qu’il doit

1. Le judicieux Réaumur méritait de n’ètre pas cité par M. Mcublet.

ADDITIONS

« acquérir le même tempérament qui résulte d’elles-mtmes. Ainsi à la rigueur, et dans « un certain sens, le tempérament d’un individu doit souvent changer, être tantôt énervé, « tantôt fortifié par la qualité et le mélange varié des aliments dont, il se nourrit. Ces « inductions conséquentes sont relatives à la doctrine d’Hippocrate, qui, pour corriger « l’excès du tempérament , ordonne l’usage continu d’une nourriture contraire à sa « constitution.

« Le corps d’un homme qui mange habituellement d’un mixte quelconque contracte «donc insensiblement les propriétés de ce mixte, et, pénétré des mêmes principes , « devient susceptible des mêmes dépravations et de tous les changements auxquels il « est sujet. Rédi, ayant ouvert un meunier peu de temps après sa mort, trouva l’esto- « mac, le colon , le cæcum et toutes les entrailles remplies d'une quantité prodigieuse « de vers extrêmement petits , qui avaient la tête ronde et la queue aiguë, parfaitement « ressemblants à ceux qu'on observe dans les infusions de farine et d’épis de blé; ainsi « nous pouvons dire d’une personne qui fait un usage immodéré du vin , que les parti- « cules nutritives qui deviennent la masse organique de son corps sont d’une nature « vineuse, qui s’assimile peu à peu et se transforme en elles, et que rien n’empêche, en « se décomposant , qu’elles ne produisent les mêmes phénomènes qui arrivent au marc « du vin.

« On a lieu de conjecturer qu'après que le cadavre a été inhumé dans le caveau , la « quantité des insectes qu’il a produits a diminué, parce que ceux qui étaient placés au « dehors sur les fentes de la pierre savouraient les particules organiques qui s’exha- « laient en vapeurs et dont ils se repaissaient, puisqu’ils ont péri dès qu’ils en ont été « sevrés. Si le cadavre eut resté enseveli dans la fosse, où il n’eût souffert aucune éma- « nation ni aucune perte, celles qui se sont dissipées par les ouvertures, et celles qui « ont été absorbées pour l’entretien et pour la vie des animalcules fugitifs qui y étaient « arrêtés, auraient servi à la génération d’un plus grand nombre.

« Car il est évident que lorsqu’une substance organique se démonte, et que les par» « ties qui la composent se séparent et semblent se découdre, de quelque manière que « leur dépérissement se fasse, abandonnées à leur action naturelle, elles sontnécessi- « tées à produire des animalcules particuliers à elles-mêmes. Ces faits sont vérifiés par « une suite d’observations exactes. 11 est certain qu’ordinairement les corps des ani- « maux herbivores et frugivores , dont l’instinct détermine la pâture et règle l’appétit, « sont couverts , après la mort , des mêmes insectes qu’on voit voltiger et abonder sur « les plantes et les fruits pourris dont ils se nourrissent. Ce qui est d’autant plus digne « de recherche et facile à remarquer, qu’un grand nombre d’entre eux ne vivent que « d’une seule plante ou des fruits d’un même genre. D’habiles naturalistes se sont ser- >< vis de cette voie d’analogie pour découvrir les vertus des plantes; et Fabius Columna « a cru devoir attribuer les mêmes propriétés et le même caractère à toutes celles qui « servent d’asile et de pâture à la même espèce d’insecte , et les a rangées dans la « même classe.

« Le P. Bonanni, qui défend la génération spontanée, soutient que toute fleur parti- « culière, toute matière diverse, produit par la putréfaction constamment et nécessaire» « ment une certaine espèce de vers ; en effet, tous les corps organisés qui ne dégénè- « rent point, qui ne se dénaturent par aucun moyen, et qui vivent toujours d’une « manière régulière et uniforme, ont une façon d’être qui leur est particulière, et des <• attributs immuables qui les caractérisent. Les molécules nutritives, qu’ils puisent en « tout temps dans une même source , conservent une similitude , une salubrité , une « analogie, une forme et des dimensions qui leur sont communes ; parfaitement sem- « blables à celles qui constituent leur substance organique, elles se trouvent toujours « chez eux sans alliage, sans aucun mélange hétérogène. La même force distributive

A L’HISTOIRE DES ANIMAUX

ri 7 3

« les porte, les assortit , les applique, les adapte et les contient dans toutes les parties « avec une exactitude égale et une justesse symétrique ; elles subissent peu de change- « ments et de préparations; leur disposition, leur arrangement, leur énergie, leur con- « texture et leurs facultés intrinsèques, ne sont altérées que le moins qu’il est possible, « tant elles approchent du tempérament et de la nature du corps qu’elles maintien- « nent et qu'elles reproduisent; et lorsque l’âge et les injures du temps, quelque état « forcé ou un accident imprévu et extraordinaire , viennent à saper et à détruire leur « assemblage, elles jouissent encore, en se désunissant, de leur simplicité, de leur « homogénéité, de leur rapport essentiel, de leur action univoque ; elles conservent une « propension égale, une aptitude naturelle, une affinité puissante qui leur est générale « et qui les rejoint, les conjugue et les identifie ensemble de la même manière, et sus- « cite et forme une combinaison déterminée ou un être organisé dont la structure, les « qualités, la durée et la vie, sont relatives à l’harmonie primitive qui les distingue, « et au mouvement génératif qui les anime et les revivifie. Tous les individus de la « même espèce qui reconnaissent la même origine, qui sont gouvernés par les mêmes « principes, formés selon les mêmes lois, éprouvent les mêmes changements et s’assi- « milent avec la même régularité.

« Ce.s productions effectives, surprenantes et invariables, sont de l’essence même des « êtres. On pourrait, après une analyse exacte, et par une méthode sûre, ranger des « classes, prévoir et fixer les générations microscopiques futures, tous les êtres animés « invisibles, dont la naissance et la vie sont spontanées, en démêlant le caractère géné- « rique et particulier des particules intégrantes qui composent les substances organi- « sées dont elles émanent , si le mélange et l’abus que nous faisons des choses créées « n’avait bouleversé l’ordre primitif du globe que nous habitons , si nous n'avions per- « verti, aliéné , fait avorter les productions naturelles. Mais l’art et l’industrie des « hommes, presque toujours funestes aux arrangements médités par la nature, à force « d’allier des substances hétérogènes, disparates et incompatibles, ont épuisé les pre- « mières espèces qui en s»nt issues et ont varié à l’infini , par la succession des temps , « les combinaisons irrégulières des masses organiques, et la suite des générations qui « en dépendent.

« C’est ainsi que telle est la chaîne qui lie tous les êtres et les événements naturels , « qu’en portant le désordre dans les substances existantes, nous détériorons, nous défi- « gurons, nous changeons encore celles qui en naîtront à l’avenir, car la façon d’être « actuelle ne comprend pas tous les états possibles. Toutes les fois que la santé du « corps et que l’intégrité de ses fonctions s’altèrent vivement, parce que la masse du « sang est atteinte de quelque qualité vicieuse, ou que les humeurs sont perverties par « un mélange ou un levain corrupteur, on ne doit imputer ces accidents funestes qu’à « la dégénérescence des molécules organiques; leur relation, leur équilibre, leurjuxta- « position, leur assemblage et leur action, ne se dérangent qu’autant qu’elles sont « affectées d’une détérioration particulière, qu’elles prennent une modification diffé- « rente, qu’elles sont agitées par des mouvements désordonnés, irréguliers et extraor- « dinaires; car la maladie ébranle leur arrangement, infirme leur tissu , émousse leur <• activité, amortit leurs dispositions salubres et exalte les principes hétérogènes et des- « tructeurs qui les inficient.

« On comprend par là combien il est dangereux de manger de la chair des animaux « morts de maladie ; une petite quantité d’une substance viciée et contagieuse parvient « à pénétrer, à corrompre et à dénaturer toute la masse vitale de notre corps , trouble « son mécanisme et ses sensations, et change son existence , ses proportions et ses « rapports.

« Les mutations diverses qu’elle éprouve souvent se manifestent sensiblement peu-

ADDITIONS

« dant la vie : tant de sortes de vers qui s’engendrent dans nos viscères, et la maladie « pédiculaire, ne sont-ils pas des preuves démonstratives de ces transformations et de « ces aliénations fréquentes ? Dans les épidémies, ne regardons-nous pas les vers qui « sortent avec les matières excrémentielles comme un symptôme essentiel qui désigne « le degré éminent de dépravation où sont portées les particules intégrantes substance tielles et spiritueuses des humeurs ? Et qu’est-ce que ces particules , si ce n’est les « molécules organiques , qui différemment modifiées , affinées et foulées par la force « systaltique des vaisseaux, nagent dans un véhicule qui les entraîne dans le torrent de « la circulation ?

« Ces dépravations malignes que contractent nos humeurs, ou les particules inté- « grantes et essentielles qui les constituent , s’attachent et inhérent tellement en elles , « qu’elles persévèrent et se perpétuent au delà du trépas. Il semble que la vie ne soit « qu’un mode du corps ; sa dissolution ne paraît être qu’un changement d’état ou une « suite et une continuité des mêmes révolutions et des dérangements qu’il a soufferts « et qui ont commencé de s’opérer pendant la maladie , qui s’achèvent et se consom- « ment après la mort. Ces modifications spontanées des molécules organiques et ces « productions vermineuses ne paraissent le plus souvent qu’alors ; rarement, et ce n’est « que dans les maladies violentes et les plus envenimées où leur dégénérescence est « accélérée, qu’elles se développent plus tôt en nous. Nos plus vives misères sont donc « cachées dans les horreurs du tombeau , et nos plus grands maux ne se réalisent , ne « s’effectuent et ne parviennent à leur comble que lorsque nous ne les sentons plus !

« J’ai vu depuis peu un cadavre qui se couvrit , bientôt après la mort , de petits vers « blancs, ainsi qu’il est remarqué dans l’observation citée ci-dessus. J’ai eu lieu d’ob- « server en plusieurs circonstances que la couleur , la figure, la forme de ces animal- « cules varient suivant l’intensité et le genre des maladies.

« C’est ainsi que les substances organisées se transforment et ont différentes manières « d’être , et que cette multitude infinie d’insectes concentrés dans l’intérieur de la terre « et dans les endroits les plus infects et les plus ténébreux sont évoqués, naissent et « continuent à se repaître des débris et des dépouilles de l’humanité. L’univers vit de « lui-même, et tous les êtres en périssant ne font que rendre à la nature les parties « organiques et nutritives qu’elle leur a prêtées pour exister; tandis que notre âme, du « centre de la corruption, s’élance au sein de la Divinité, notre corps porte encore « après la mort l’empreinte et les marques de ses vices et de ses dépravations ; et pour « finir enfin par concilier la saine philosophie avec la religion, nous pouvons dire que «jusqu’aux plus sublimes découvertes de la physique, tout nous ramène à notre « néant. »

Je ne puis qu’approuver ces raisonnements de M. Mouhlet, pleins de discernement et de sagacité* ; il a très-bien saisi les principaux points de mon système sur la reproduction, et je regarde son observation comme une des plus curieuses qui aient été faites sur la génération spontanée a. Plus on observera la nature de près , et plus on recon-

a. On peut voir plusieurs exemples de la génération spontanée de quelques insectes dans différentes parties du corps humain , en consultant les ouvrages de M. Andry, et de quelques autres observateurs qui se sont efforcés , sans succès , de les rapporter à des espèces connues , et qui tâchaient d’expliquer leur génération , en supposant que les œufs de ces insectes avaient été respirés ou avalés par les personnes dans lesquelles ils se sont trouvés; mais cette opinion, fondée sur le préjugé que tout être vivant ne peut venir que d’un œuf, se trouve démentie par les faits

1. Je ne puis qu’approuver ces raisonnements.. .., pleins de discernement et de sagacité. C’est Buffon qui dit cela , et le voilà satisfait.

Comment ne voit-il pas que M. Mouhlet vient de faire, sans le vouloir, et par là même d’une manière bien plus cruelle , la parodie de son système ?

A L’ il 1 ST 0 1 11 E DES ANIMAUX.

ADDITION

a l’article de l’accouchement, page 633.

I. Observation sur l'Embryon , qu'on peut joindre à celles que j'ai déjà citées.

M. Roume de Saint-Laurent dans l’île de Grenade, a eu occasion d’observer la faussecouche d’une négresse, qu’on lui avait apportée; il se trouvait, dans une quantité de sang caillé, un sac de la grosseur d’un œuf de poule : l’enveloppe paraissait fort épaisse, et avait adhéré par sa surface extérieure à la matrice ; de sorte qu’il se pourrait qu’alors toute l’enveloppe ne fût qu’une espèce de placenta. « Ayant ouvert le sac, dit M. Roume,

« je l’ai trouvé rempli d’une matière épaisse comme du blanc d’œuf, d’une couleur « tirant sur le jaune ; l’embryon avait un peu moins de six lignes de longueur, il tenait « à l’enveloppe par un cordon ombilical fort large et très-court, n’ayant qu’ environ « deux lignes de longueur; la tête, presque infojme, se distinguait néanmoins du reste « du corps ; on ne distinguait point la bouche , le nez ni les oreilles ; mais les yeux « paraissaient par deux très-petits cercles d’un bleu foncé. Le cœur était fort gros , et « paraissait dilater par son volume la capacité de la poitrine. Quoique j’eusse mis cet « embryon dans un plat d’eau pour le laver, cela n’empêcha point que le cœur ne battît « très-fort, et environ trois fois dans l’espace de deux secondes pendant quatre ou cinq « minutes ; ensuite les battements diminuèrent de force et de vitesse, et cessèrent envi- « ron quatre minutes après. Le coccix était allongé d’environ une ligne et demie, ce « qui aurait fait prendre, à la première vue, cet embryon pour celui d’un singe à queue. « On ne distinguait point les os; mais on voyait cependant, au travers de la peau du « derrière de la tête, une tache en losange dont les angles étaient émoussés , qui parais- « sait l’endroit où les pariétaux coronaux et occipitaux devaient se joindre dans la suite ; « de sorte qu’ils étaient déjà cartilagineux à la base. La peau était une pellicule très- « déliée. Le cœur était bien visible au travers de la peau, et d’un rouge pâle encore mais « bien décidé. On distinguait aussi à la base du cœur de petits allongements , qui « étaient vraisemblablement les commencements des artères et peut-être des veines; il « n’y en avait que deux qui fussent bien distincts. Je n’ai remarqué ni foie , ni aucune « autre glande a. »

Cette observation de M. Rutime s’accorde avec celles que j’ai rapportées sur la forme extérieure et intérieure du fœtus dans les premiers jours après la conception, et il serait à désirer qu’on en rassemblât sur ce sujet un plus grand nombre que je n’ai pu le foire; car le développement du fœtus, dans les premiers temps après sa formation, n’est pas encore assez connu ni assez nettement présenté par les anatomistes ; le plus beau travail qui se soit fait en ce genre est celui de Malpighi et de Valisnieri , sur le développement du poulet dans l’œuf ; mais nous n’avons rien d’aussi précis ni d’aussi bien suivi sur le développement de l’embryon dans les animaux vivipares , ni du fœtus dans l’espèce humaine ; et cependant les premiers instants, ou si l’on veut les premières heures qui suivent le moment de la conception , sont les plus précieux , les plus dignes de la curiosité des physiciens et des anatomistes : on pourrait aisément faire une suite d’expériences sur des animaux quadrupèdes, qu’on ouvrirait quelques heures et quelques jours après la copulation, et du résultat de ces observations on conclurait pour le développement du fœtus humain , parce que l’analogie serait plus grande et les rapports plus voisins que ceux qu’on peut tirer du développement du poulet dans l’œuf; mais,

a. Journal de physique , par M. l’abbé Rozicr; juillet 1775, pages 52 et 53.

ADDITIONS

en attendant , nous ne pouvons mieux faire que de recueillir, rassembler et ensuite comparer toutes les observations que le hasard ou les accidents peuvent présenter sur les conceptions des femmes dans les premiers jours, et c’est par cette raison que j'ai cru devoir publier l’observation précédente.

Page 1