II. — Observation sur une naissance tardive
J’ai dit, page 649, qu’on avait des exemples de grossesses de dix, onze, douze et même treize mois. J’en vais rapporter une ici que les personnes intéressées m’ont permis de citer, et je ne ferai que copier le Mémoire qu’ils ont eu la bonté de m’envoyer. M. de la Motte, ancien aide-major des gardes françaises, a trouvé, dans les papiers de feu M. de la Motte, son père, la relation suivante, certifiée véritable de lui, d’un médecin , d’un chirurgien , d’un accoucheur, d’une sage-femme , et de madame de la Motte, son épouse.
Cette dame a eu neuf enfants, savoir, trois filles et six garçons, du nombre desquels deux filles et un garçon sont morts en naissant ; deux autres garçons sont morts au service du roi, où les cinq garçons restants avaient été placés à l’âge de quinze ans.
Ces cinq garçons, et la fille qui a vécu, étaient tous bien faits, d’une jolie figure ainsi que le père et la mère , et nés comme eux avec beaucoup d’intelligence , excepté le neuvième enfant, garçon, nommé au baptême Augustin-Paul, dernier enfant que la mère ait eu, lequel, sans être absolument contrefait, est petit, a de grosses jambes, une grosse tête , et moins d’esprit que les autres.
Il vint au monde le 10 juillet 1735 , avec des dents et des cheveux , après treize mois de grossesse , remplis de plusieurs accidents surprenants dont sa mère fut très-incommodée.
Elle eut une perte considérable en juillet 1734, une jaunisse dans le même temps, qui rentra et disparut par une saignée qu’on se crut obligé de lui faire, et après laquelle la grossesse parut entièrement évanouie.
Au mois de septembre un mouvement de l’enfant se fit sentir pendant cinq jours , et cessant tout d’un coup , la mère commença bientôt à épaissir considérablement et visiblement dans le même mois ; et, au lieu du mouvement de l’enfant , il parut une petite boule, comme de la grosseur d’un œuf, qui changeait de côté et se trouvait tantôt bas, tantôt haut par des mouvements très-sensibles.
La mère fut en travail d’enfant vers le 10 d’octobre; on la tint couchée tout ce mois pour lui faire atteindre le cinquième mois de sa grossesse, ne jugeant pas qu’elle pût porter son fruit plus loin , à cause de la grande dilatation qui fut remarquée dans la matrice. La boule en question augmenta peu à peu, avec les mêmes changements , jusqu’au 2 février 1735; mais à la fin de ce mois, ou environ, l’un des porteurs de chaise de la mère (qui habitait alors une ville de province), ayant glissé et laissé tomber la chaise , le fœtus fit de très-grands mouvements pendant trois ou quatre heures par la frayeur qu’eut la mère ; ensuite il revint dans la même disposition qu’au passé.
La nuit qui suivit ledit jour 2 février, la mère avait été en travail d’enfant pendant cinq heures, c’était le neuvième mois de la grossesse, et l’accoucheur, ainsi que la sagefemme, avaient assuré que l’accouchement viendrait la nuit suivante. Cependant il a été différé jusqu’en juillet , malgré les dispositions prochaines d’accoucher où se trouva la mère depuis ledit jour 2 février, et cela très-fréquemment.
Depuis ce moment le fœtus a toujours été en mouvement, et si violent pendant les deux derniers mois qu’il semblait quelquefois qu’il allait déchirer sa mère , à laquelle il causait de vives douleurs.
Au mois de juillet elle fut trente-six heures en travail; les douleurs étaient suppor-
A L’HISTOT'RE DES ANIMAUX
naîtra qu’il se produit en petit beaucoup plus d’êtres de cette façon que de toute autre. On s’assurera de même que cette manière de génération est non-seulement la plus fréquente et la plus générale , mais encore la plus ancienne , c’est-à-dire la première et la plus universelle; car supposons , pour un instant , qu’il plut au souverain Être de supprimer la vie de tous les individus actuellement existants , que tous fussent frappés de mort au même instant , les molécules organiques ne laisseraient pas de survivre à cette mort universelle 1 ; le nombre de ces molécules étant toujours le même , et leur essence indestructible aussi permanente que celle de la matière brute que rien n’aurait anéanti, la nature posséderait toujours la même quantité de vie, et l’on verrait bientôt paraître des espèces nouvelles qui remplaceraient les anciennes ; car les molécules organiques vivantes se trouvant toutes en liberté , et n’étant ni pompées ni absorbées par aucun moule subsistant, elles pourraient travailler la matière brute en grand ; produire d’abord une infinité d’êtres organisés , dont les uns n’auraient que la faculté de croître
même que rapportent ces observateurs. Il est impossible que des œufs d’insectes , respirés ou avalés , arrivent dans le foie , dans les veines , dans les sinus , etc. , et d’ailleurs plusieurs de ces insectes, trouvés dans l’intérieur du corps de l’homme et des animaux , n’ont que peu ou point de rapport avec les autres insectes , et doivent, sans contredit, leur origine et leur naissance à une génération spontanée. Nous citerons ici deux exemples récents, le premier de M. le président H , qui a rendu par les urines un petit crustacé assez semblable à une crevette ou che-
vrette de mer, mais qui n’avait que trois lignes ou trois lignes et demie de longueur. Monsieur son fils a eu la bonté de me faire voir cet insecte , qui n’était pas le seul de cette espèce que monsieur son père avait rendu par les urines, et précédemment il avait rendu par le nez, dans un violent éternument, une espèce de chenille qu’on n’a pas conservée , et que je n’ai pu voir.
Un autre exemple est celui d’une demoiselle du Mans, dont M. Vetillard, médecin de cette ville, m’a envoyé le détail par sa lettre du 6 juillet 1771 , dont voici l’extrait. « Mademoiselle « Cabaret, demeurante au Mans, paroisse Notre-Dame de la Couture, âgée de trente et quelques « années , était malade depuis environ trois ans , et au troisième degré , d’une phtisie pulmo- « naire, pour laquelle je lui avais fait prendre le lait d’ànesse le printemps et l’automne 1759. Je « l’ai gouvernée en conséquence depuis ce temps.
« Le 8 juin dernier, sur les onze heures du soir, la malade , après de violents efforts occa- « sionnés ( disait-elle) par un chatouillement vif et extraordinaire au creux de l’estomac, rejeta « une partie de rôtie au vin et au sucre qu’elle avait prise dans l’après-diner. Quatre personnes « présentes alors avec plusieurs lumières pour secourir la malade , qui croyait être à sa dernière « heure , aperçurent quelque, chose remuer autour d’une parcelle de pain , sortant de la bouche « de la malade : c’était un insecte qui , par le moyen d’un grand nombre de pattes , cherchait à « se détacher du petit morceau de pain qu’il entourait en forme de cercle. Dans l’instant ley « efforts cessèrent , et la malade se trouva soulagée ; elle réunit son attention à la curiosité et à « l’étonnement des quatre spectatrices qui reconnaissaient à cet insecte la figure d’une chenille ; « elles la ramassèrent dans un cornet de papier qu’ elles laissèrent dans la chambre de la « malade. Le lendemain à cinq heures du matin , elles me firent avertir de ce phénomène, que « j’allai aussitôt examiner. L’on me présenta une chenille, qui d’abord me parut morte , mais « l’ayant réchauffée avec mon haleine , elle reprit vigueur et se mit à courir sur le papier.
« Après beaucoup de questions et d’objections faites à la malade et aux témoins, je me déter- « minai à tenter quelques expériences, et à ne point mépriser, dans une affaire de physique , « le témoignage de cinq personnes, qui toutes m’assuraient un même fait et avec les mêmes « circonstances.
« L’histoire d’un ver-chenille , rendu par un grand vicaire d’Alais, que je me rappelai avoir « lue dans l’ouvrage de M. Andry , contribua à me faire regarder la chose comme possible
« J’emportai la chenille chez moi dans une boite de bois, que je garnis d’étoffe et que je « perçai en différents endroits : je mis dans la boite des feuilles de différentes plantes légumi- « neuses, que je choisis bien entières, afin de m’apercevoir auxquelles elle se serait attachée;
1. Et comment?... A moins, toutefois, que cela ne plût au souverain Être , et qu'il voulût bien faire grâce aux molécules organiques , en faveur du système.
ADDITIONS
et de se nourrir, et d’autres plus parfaits qui seraient doués de celle de se reproduire; ceci nous paraît clairement indiqué par le travail que ces molécules font en petit dans la putréfaction et dans les maladies pédiculaires où s’engendrent des êtres qui ont la puissance de se reproduire; la nature ne pourrait manquer de faire alors en grand ce qu’elle ne fait aujourd’hui qu’en petit, parce la puissance de ces molécules organiques étant proportionnelle à leur nombre et à leur liberté, elles formeraient de nouveaux moules intérieurs auxquels elles donneraient d’autant plus d’extension qu’elles se trouveraient concourir en plus grande quantité à la formation de ces moules , lesquels présenteraient dès lors une nouvelle nature vivante, peut-être assez semblable à celle que nous connaissons.
Ce remplacement de la nature vivante ne serait d’abord que très-incomplet, mais avec le temps tous les grands êtres qui n’auraient pas la puissance de se reproduire disparaî-
« j’y regardai plusieurs fois dans la journée ; voyant qu’aucune ne paraissait de son goût, j’y « substituai des feufïes d’arbres et d’arbrisseaux que cet insecte n’accueillit pas mieux. Je retirai « toutes ces feuilles intactes , et je trouvai à chaque fois le petit animal monté au couvercle de la « boîte , comme pour éviter la verdure que je lui avais présentée.
« Le 9 au soir, sur les six heures, ma chenille était encore à jeun depuis onze heures du soir « la veille, qu’elle était sortie de l’estomac; je tentai alors de lui donner mêmes aliments que « ceux dont nous nous nourrissons ; je commençai par lui présenter le pain en rôtie avec le vin, « l’eau et le sucre, tel que celui autour duquel on l’avait trouvée attachée , elle fuyait à toutes « jambes : le pain sec, différentes espèces de laitage , différentes viandes crues, différents fruits, « elle passait par-dessus sans s’en embarrasser et sans y toucher. Le bœuf et le veau cuits , un « peu chauds, elle s’y arrêta, mais sans en manger. Voyant mes tentatives inutiles, je pensai « que si l’insecte était élevé dans l’estomac, les aliments ne passaient dans ce viscère qu’après « avoir été préparés par la mastication , et conséquemment étant empreints des sucs salivaires , « qu’ils étaient de goût différent, et qu’il fallait lui offrir des aliments mâchés, comme plus « analogues à sa nourriture ordinaire ; après plusieurs expériences de ce genre faites et répétées « sans succès, je mâchai du bœuf et le lui présentai, l’insecte s’y attacha, l’assujettit avec ses « pattes antérieures , et j’eus , avec beaucoup d’autres témoins , la satisfaction de le voir manger « pendant deux minutes , après lesquelles il abandonna cet aliment et se remit à courir. Je lui « en donnai de nouveau maintes et maintes fois sans succès. Je mâchai du veau , l’insecte <t affamé me donna à peine le temps de le lui présenter, il accourut à cet aliment, s’y attacha « et ne cessa de manger pendant une demi-heure. Il était environ huit heures du soir; et cette « expérience se fit en présence de huit à dix personnes dans la maison de la malade , chez « laquelle je l’avais reporté. Il est bon de faire observer que les viandes blanches faisaient « partie du régime que j’avais prescrit à cette demoiselle, et qu’elles étaient sa nourriture ordi- « naire ; aussi le poulet mâché s’est-il également trouvé du goût de ma chenille.
« Je l’ai nourrie de cette manière depuis le 8 juin jusqu’au 27 , qu’elle périt par accident , « quelqu’un l’ayant laissée tomber par terre , à mon grand regret; j’aurais été fort curieux de « savoir si cette chenille se serait métamorphosée , et comment ; malgré mes soins et mon atten- « tion à la nourrir selon son goût , loin de profiter pendant les dix-neuf jours que je l’ai « conservée , elle a dépéri de deux lignes en longueur et d’une demi-ligne en largeur : je la « conserve dans l’esprit-de-vin.
« Depuis le 17 juin jusqu’au 22, elle fut paresseuse, languissante , ce n’était qu’en la réchauf- « fant avec mon haleine que je la faisais remuer ; elle ne faisait que deux ou trois petits repas « dans la journée, quoique je lui présentasse de la nourriture bien plus souvent; cette lan- « gueur me fit espérer de la voir changer de peau, mais inutilement; vers le 22 sa vigueur et « son appétit revinrent sans qu’elle eût quitté sa dépouille.
1. Uuffon voulait d’abord que ce fût le moule intérieur qui donnât la forme aux molécules organiques. Il veut maintenant que ce soient les molécules organiques qui forment les moules. Dans son imagination, toujours en travail, les molécules organiques , d’abord simples parties vivantes , sont devenues des puissances, des forces, les vraies formes plastiques des anciens, la puissance créatrice et formatrice de la nature vivante.
A L’HISTOIRE DES ANIMAUX
traient ; tous les corps imparfaitement organisés , toutes les espèces défectueuses s’évanouiraient, et il ne resterait, comme il ne reste aujourd’hui, que les moules les plus puissants, les plus complets, soit dans les animaux, soit dans les végétaux, et ces nouveaux êtres seraient en quelque sorte semblables aux anciens, parce que la matière brute et la matière vivante étant toujours la même, il en résulterait le même plan général d’organisation et les mêmes variétés dans les formes particulières; on doit seulement présumer, d’après notre hypothèse , que cette nouvelle nature serait rapetissée , parce que la chaleur du globe est une puissance qui influe sur l’étendue des moules , et cette chaleur du globe n’étant plus aussi forte aujourd’hui qu’elle l’était au commencement de notre nature vivante *, les plus grandes espèces pourraient bien ne pas naître ou ne pas arriver à leurs dimensions.
Nous en avons presque un exemple dans les animaux de l’Amérique méridionale : ce continent , qui ne tient au reste de la terre que par la chaîne étroite et montueuse de l’isthme de Panama , et auquel manquent tous les grands animaux nés dans les premiers temps de la forte chaleur de la terre , ne nous présente qu’une nature moderne, dont tous les moules sont plus petits que ceux de la nature plus ancienne dans l’autre
« Plus de deux cents personnes de toutes conditions ont assisté à ses repas , qu’elle recorn- « mençait dix à douze fois le jour, pourvu qu’on lui donnât des mets selon son goût, et récem- « ment mâchés ; car sitôt qu’elle avait abandonné un morceau elle n’y revenait plus. Tant quelle « a vécu , j’ai continué tous les jours de mettre dans sa boite différentes espèces de feuilles sans « qu’elle en ait accueilli aucune..., et il est de fait incontestable, que cet insecte ne s’est nourri « que de viande depuis le 9 juin jusqu’au 27.
« Je ne crois pas que jusqu’à présent les naturalistes aient remarqué que les chenilles ordi- « naires vivent de viande ; j’ai fait chercher et j’ai cherché moi-mème des chenilles de toutes « les espèces , je les ai fait jeûner plusieurs jours , et je n’en ai trouvé aucune qui ait pris goût « à la viande crue, cuite ou mâchée
« Notre chenille a donc quelque chose de singulier et qui méritait d’être observé , ne serait-ce « que son goût pour la viande , encore fallaitr-il qu’elle fût récemment mâchée ; autre singula-
« rité vivant dans l’estomac elle était accoutumée à un grand degré de chaleur, et je ne
« doute pas que le degré de chaleur moindre de l’air où elle se trouva lorsqu’elle fut rejetée, « ne soit la cause de cet engourdissement où je la trouvai le matin et qui me la fit croire morte , « je ne la tirai de cet état qu’en l’échauffant avec mon haleine, moyen dont je me suis toujours « servi quan elle m’a paru avoir moins de vigueur : peut-être aussi le manque de chaleur « a-t-il été cause qu’elle n’a point changé de peau , et quelle a sensiblement dépéri pendant le <( temps que je l’ai conservée
« Cette chenille était brunâtre avec des bandes longitudinales plus noires , elle avait seize « jambes et marchait comme les autres chenilles; elle avait de petites aigrettes de poil, princi-
« paiement sur les anneaux de son corps La tète noire, brillante, écailleuse, divisée par
<( un sillon en deux parties égales , ce qui pourrait faire prendre ces deux parties pour les deux « yeux. Cette tète est attachée au premier anneau; quand la chenille s’allonge, on aperçoit entre « la tète et le premier anneau , un intervalle membraneux d’un blanc sale, que je croirais être « le cou, si entre les autres anneaux je n’eusse pas également distingué cet intervalle qui est « surtout sensible entre le premier et le second , et le devient moins à proportion de leloigne- « ment de la tète.
« Dans le devant de la tète on aperçoit un espace triangulaire blanchâtre , au bas duquel est « une partie noire et écailleuse, comme celle qui forme les deux angles supérieurs; on pourrait « regarder celle-ci comme une espèce de museau Fait au Mans, le 6 juillet 1761. »
Cette relation est appuyée d’un certificat signé de la malade, de son médecin et de quatre autres témoins.
1. Notre nature vivante compte des espèces tout aussi grandes que la nature éteinte. Les deux éléphants actuels, celui de l’Inde et celui d’Afrique, sont aussi grands que l’étaient le mammouth et le mastodonte. ( Voyez mes notes sur les Époques de la nature. )
ADDITIONS
continent; au lieu de l’éléphant, du rhinocéros, de l’hippopotame, de la girafe et du chameau, qui sont les espèces insignes de la nature dans le vieux continent, on ne trouve dans le nouveau, sous la même latitude, que le tapir, le cabiai, le lama, la vigogne, qu’on peut regarder comme leurs représentants dégénérés, défigurés, rapetissés, parce qu’ils sont nés plus tard', dans un temps où la chaleur du globe était déjà diminuée. Et aujourd’hui que nous nous trouvons dans le commencement de l’arrière-saison de celle de la chaleur du globe, si par quelque grande catastrophe la nature vivante se trouvait dans la nécessité de remplacer les formes actuellement existantes, elle ne pourrait le faire que d’une manière encore plus imparfaite qu’elle l’a fait en Amérique; ses productions, n’étant aidées dans leur développement que de la faible chaleur de la température actuelle du globe, seraient encore plus petites que celles du nouveau continent.
Tout philosophe sans préjugés , tout homme de bon esprit qui voudra lire avec attention ce que j’ai écrit au sujet de la nutrition, de la génération, de la reproduction, et qui aura médité sur la puissance des moules intérieurs, adoptera sans peine cette possibilité d’une nouvelle nature, dont je n’ai fait l’exposition que dans l’hypothèse de la destruction générale et subite de tous les êtres subsistants ; leur organisation détruite , leur vie éteinte, leurs corps décomposés, ne seraient pour la nature que des formes anéanties, qui seraient bientôt remplacées par d’autres formes, puisque les masses générales de la matière vivante et de la matière brute sont et seront toujours les mêmes ; puisque cette matière organique vivante survit à toute mort et ne perd jamais son mouvement , son activité ni sa puissance de modeler la matière brute et d’en former des moules intérieurs , c’est-à-dire des formes d’organisation capables de croître , de se développer et de se reproduire. Seulement on pourrait croire , avec assez de fondement , que la quantité de la matière brute , qui a toujours été immensément plus grande que celle de la matière vivante, augmente avec le temps, tandis qu’au contraire la quantité de la matière vivante diminue et diminuera toujours de plus en plus, à mesure que la terre perdra , par le refroidissement, les trésors de sa chaleur *, qui sont en même temps ceux de sa fécondité et de toute vitalité.
Car d’où peuvent venir primitivement ces molécules organiques vivantes ? nous ne connaissons dans la nature qu’un seul élément actif; les trois autres sont purement passifs, et ne prennent de mouvement qu’autant que le premier leur en donne. Chaque atome de lumière ou de feu suffit pour agiter et pénétrer un ou plusieurs autres atomes d’air, de terre ou d’eau; et comme il se joint à la force impulsive de ces atomes de chaleur une force attractive, réciproque et commune à touies les parties de la matière, il est aisé de concevoir que chaque atome brut et passif devient actif et vivant au moment qu’il est pénétré dans toutes ses dimensions par l’élément vivifiant ; le nombre des molécules vivantes est donc en même raison que celui des émanations de cette chaleur douce, qu’on doit regarder comme l’élément primitif de la vie1 2 3.
Nous n’ajouterons rien à ces réflexions ; elles ont besoin d’une profonde connaissance de la nature et d’un dépouillement entier de tout préjugé pour être adoptées, même pour être senties ; ainsi un plus grand développement ne suffirait pas encore à la plupart de mes lecteurs4, et serait superflu pour ceux qui peuvent m’entendre.
1. Voyez, touchant la grande question de la date relative des êtres, mes notes sur les Époques de la nature.