‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 35 sur 251 · Voyez la note de la page · texte numérisé non relu

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HISTOIRE ET THÉORIE

taines côtes et en perdre dans d’autres; nous savons que l’Océan a un mouvement général et continuel d’orient en occident, nous entendons de loin les efforts terribles que la mer fait contre les basses terres et contre les rochers qui la bornent, nous connaissons des provinces entières où on est obligé de lui opposer des digues que l’industrie humaine a bien de la peine à soutenir contre la fureur des flots, nous avons des exemples de pays récemment submergés et de débordements réguliers; l’histoire nous parle d’inondations encore plus grandes et de déluges : tout cela ne doit-il pas nous porter à croire qu’il est en effet arrivé de grandes révolutions sur la surface de la terre, et que la mer a pu quitter et laisser à découvert la plus grande partie des terres qu’elle occupait autrefois? Par exemple, si nous nous prêtons un instant à supposer que l’ancien et le nouveau monde ne faisaient autrefois qu’un seul continent, et que par un violent tremblement de terre le terrain de l’ancienne Atlantide de Platon se soit affaissé , la mer aura nécessairement coulé de tous côtés pour former l’océan Atlantique, et par conséquent aura laissé à découvert de vastes continents qui sont peut-être ceux que nous habitons ; ce changement a donc pu se faire tout à coup par l’affaissement de quelque vaste caverne dans l’intérieur du globe1, et produire par conséquent un déluge universel; ou bien ce changement ne s’est pas fait tout à coup, et il a fallu peut-être beaucoup de temps, mais enfin il s’est fait, et je crois même qu’il s’est fait naturellement; car, pour juger de ce qui est arrivé et même de ce qui arrivera, nous n’avons qu’à examiner ce qui arrive. Il est certain, par les observations réitérées de tous les voyageurs a, que l’Océan a un mouvement constant d’orient en occident ; ce mouvement se fait sentir non-seulement entre les tropiques comme celui du vent d’est, mais encore dans toute l’étendue des zones tempérées et froides où l’on a navigué : il suit de cette observation qui est constante, que la mer Pacifique fait un effort continuel contre les côtes de la Tartarie, de la Chine et de l’Inde; que l’océan Indien fait effort contre la côte orientale de l’Afrique, et que l’océan Atlantique agit de même contre toutes les côtes orientales de l’Amérique : ainsi la mer a dû et doit toujours gagner du terrain sur les côtes orientales, et en perdre sur les côtes occidentales. Cela seul suffirait pour prouver la possibilité de ce changement de terre en mer et de mer en terre ; et si en effet il s’est opéré par ce mouvement des eaux d’orient en occident, comme il y a grande apparence, ne peut-on pas conjecturer très-vraisemblablement que le pays le plus ancien du monde est l’Asie et tout le continent oriental? que l’Europe

a. Voyez Varen., Géogr. gén., p. 119.

1 . La théorie de la formation des montagnes, par voie de soulèvement , explique tout à la fois le soulèvement de certaines parties du sol, Y affaissement de quelques autres, et, ce qui est la suite de ce changement de niveau, le déplacement des mers. (Voyez mon Histoire des travaux et des idées de Buffon.)

DE LA TERRE

au contraire et une partie de l’Afrique, et surtout les côtes occidentales de ces continents, comme l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Mauritanie, etc. , sont des terres plus nouvelles ? L’histoire paraît s’accorder ici avec la physique, et confirmer cette conjecture qui n’est pas sans fondement.

Mais il y a bien d’autres causes qui concourent avec le mouvement continuel de la mer d’orient en occident pour produire l’elfet dont nous parlons. Combien n’y a-t-il pas de terres plus basses que le niveau de la mer et qui ne sont défendues que par un isthme, un banc de rochers, ou par des digues encore plus faibles! l’elfort des eaux détruira peu à peu ces barrières, et dès lors ces pays seront submergés. De plus, ne sait-on pas que les montagnes s’abaissent a continuellement par les pluies qui en détachent les terres et les entraînent dans les vallées? ne sait-on pas que les ruisseaux roulent les terres des plaines et des montagnes dans les fleuves, qui portent à leur tour cette terre superflue dans la mer? ainsi peu à peu le fond des mers se remplit, la surface des continents s’abaisse et se met de niveau, et il ne faut que du temps pour que la mer prenne successivement la place de la terre.

Je ne parle point de ces causes éloignées qu’on prévoit moins qu’on ne les devine, de ces secousses de la nature dont le moindre elfet serait la catastrophe du monde : le choc ou l’approche d’une comète, l’absence de la lune, la présence d’une nouvelle planète, etc., sont des suppositions sur lesquelles il est aisé de donner carrière à son imagination; de pareilles causes produisent tout ce qu’on veut, et d’une seule de ces hypothèses on va tirer mille romans physiques que leurs auteurs appelleront Théorie de la Terre. Comme historien nous nous refusons à ces vaines spéculations, elles roulent sur des possibilités qui, pour se réduire à l’acte, supposent un bouleversement de l’univers, dans lequel notre globe, comme un point de matière abandonnée, échappe à nos yeux et n’est plus un objet digne de nos regards ; pour les fixer il faut le prendre tel qu’il est, en bien observer toutes les parties, et par des inductions conclure du présent au passé; d’ailleurs des causes dont l’effet est rare , violent et subit, ne doivent pas nous toucher, elles ne se trouvent pas dans la marche ordinaire de la nature, mais des effets qui arrivent tous les jours, des mouvements qui se succèdent et se renouvellent sans interruption, des opérations constantes et toujours réitérées, ce sont là nos causes et nos raisons.

Ajoutons-y des exemples, combinons la cause générale avec les causes particulières , et donnons des faits dont le détail rendra sensibles les différents changements qui sont arrivés sur le globe, soit par l’irruption de l’Océan dans les terres, soit par l’abandon de ces mêmes terres lorsqu’elles se sont trouvées trop élevées.

fl. Voyez Ray’ s Discourses, p. ">26. — Plot, Hist. nat., etc.,

HISTOIRE E.T THÉORIE

La plus grande irruption de l’Océan dans les terres est celle a qui a produit la mer 6 Méditerranée; entre deux promontoires avancés, l’Océan * coule avec une très-grande rapidité par un passage étroit, et forme ensuite une vaste mer qui couvre un espace, lequel, sans y comprendre la mer Noire, est environ sept fois grand comme la France. Ce mouvement de l’Océan par le détroit de Gibraltar est contraire à tous les autres mouvements de la mer dans tous les détroits qui joignent l’Océan à l’Océan ; car le mouvement général de la mer est d’orient en occident, et celui-ci seul est d’occident en orient; ce qui prouve que la mer Méditerranée n’est point un golfe ancien de l’Océan, mais quelle a été formée par une irruption des eaux, produite par quelques causes accidentelles, comme serait un tremblement de terre, lequel aurait affaissé les terres à l’endroit du détroit, ou un violent effort de l’Océan causé par les vents, qui aurait rompu la digue entre les promontoires de Gibraltar et de Ceuta. Cette opinion est appuyée du témoignage des anciens d, qui ont écrit que la mer Méditerranée n’existait point autrefois , et elle est, comme on voit, confirmée par l’histoire naturelle et par les observations qu’on a faites sur la nature des terres à la côte d’Afrique et à celle d’Espagne, où l’on trouve les mêmes lits de pierres, les mêmes couches de terre en deçà et au delà du détroit, à peu près comme dans de certaines vallées où les deux collines qui les surmontent se trouvent être composées des mêmes matières et au même niveau.

L'Océan s’étant donc ouvert cette porte , a d’abord coulé par le détroit avec une rapidité beaucoup plus grande qu’il ne coule aujourd’hui, et il a inondé le continent qui joignait l’Europe à l’Afrique; les eaux ont couvert toutes les basses terres dont nous n’apercevons aujourd’hui que les éminences et les sommets dans l’Italie et dans les îles de Sicile, de Malte, de Corse, de Sardaigne, de Chypre, de Rhodes, et de l’archipel.

Je n’ai pas compris la mer Noire dans cette irruption de l’Océan, parce qu’il paraît que la quantité d’eau qu’elle reçoit du Danube, du Niéper, du Don et de plusieurs autres fleuves qui y entrent, est plus que suffisante pour la former, et que d’ailleurs elle e coule avec une très-grande rapidité par le Bosphore dans la mer Méditerranée. On pourrait même présumer que la mer Noire et la mer Caspienne ne faisaient autrefois que deux grands lacs qui peut-être étaient joints par un détroit de communication, ou bien par un marais ou un petit lac qui réunissait les eaux du Don et du Yolga auprès de Tria, où ces deux fleuves sont fort voisins l’un de l’autre , et l’on peut croire que ces deux mers ou ces deux lacs étaient autrefois d’une bien plus grande

а. Voyez les Preuves, art. xi et xix.

б. Voyez Ray’s Discourses, p. 209.

c. Voyez Trans. phil. Abr., vol. ii, p. 289.

d. Diodore de Sicile, Strabon.

e. Voyez Trans. phil. Abr., vol. n, p. 289.

DE LA TERRE

étendue qu’ils ne sont aujourd’hui ; peu à peu ces grands fleuves, qui ont leurs embouchures dans la mer Noire et dans la mer Caspienne, auront amené une assez grande quantité de terre pour fermer la communication remplir le détroit et séparer ces deux lacs; car on sait qu’avec le temps les grands fleuves remplissent les mers et forment des continents nouveaux, comme la province de l’embouchure du fleuve Jaune à la Chine, la Lousiane à l’embouchure du Mississipi, et la partie septentrionale de l’Egypte qui doit son origine a et son existence aux inondations 6 du Nil. La rapidité de ce fleuve entraîne les terres de l’intérieur de l’Afrique, et il les dépose ensuite dans ses débordements en si grande quantité qu’on peut fouiller jusqu’à cinquante pieds dans l’épaisseur de ce limon déposé par les inondations du Nil ; de même les terrains de la province de la rivière Jaune et de la Lousiane ne se sont formés que par le limon des fleuves.

Au reste la mer Caspienne est actuellement un vrai lac qui n’a aucune communication avec les autres mers, pas même avec le lac Aral qui paraît en avoir fait partie, et qui n’en est séparé que par un vaste pays de sable dans lequel on ne trouve ni fleuves, ni rivières, ni aucun canal par lequel la mer Caspienne puisse verser ses eaux. Cette mer n’a donc aucune communication extérieure avec les autres mers, et je ne sais si l’on est bien fondé à soupçonner qu’elle en a d’intérieure avec la mer Noire ou avec le golfe Persique, Il est vrai que la mer Caspienne reçoit le Yolga et plusieurs autres fleuves qui semblent lui fournir plus d’eau que l’évaporation n’en peut enlever, mais indépendamment de la difficulté de cette estimation, il paraît que si elle avait communication avec l’une ou l’autre de ces mers, on y aurait reconnu un courant rapide et constant qui entraînerait tout vers cette ouverture qui servirait de décharge à ses eaux, et je ne sache pas qu’on ait jamais rien observé de semblable sur cette mer; des voyageurs exacts, sur le témoignage desquels on peut compter, nous assurent le contraire, et par conséquent il est nécessaire que l’évaporation enlève de la mer Caspienne une quantité d’eau égale à celle qu’elle reçoit.

On pourrait encore conjecturer avec quelque vraisemblance que la mer Noire sera un jour séparée de la Méditerranée, et que le Bosphore se remplira lorsque les grands fleuves qui ont leurs embouchures dans le Pont- Euxin auront amené une assez grande quantité de terre pour fermer le détroit; ce qui peut arriver avec le temps, et par la diminution successive des fleuves, dont la quantité des eaux diminue à mesure que les montagnes et les pays élevés, dont ils tirent leurs sources, s’abaissent par le dépouillement des terres que les pluies entraînent et que les vents enlèvent.

La mer Caspienne et la mer Noire doivent donc être regardées plutôt comme des lacs que comme des mers ou des golfes de l’Océan ; car elles

a. Voyez les Voyages de Shaw, vol. h, p. 173 jusqu’à lap. 188.

b. Voyez les Preuves, art. six.

HISTOIRE ET THÉORIE

ressemblent à d’autres lacs qui reçoivent un grand nombre de fleuves et qui ne rendent rien par les voies extérieures, comme la mer Morte, plusieurs lacs en Afrique, etc.; d’ailleurs les eaux de ces deux mers ne sont pas à beaucoup près aussi salées que celles de la Méditerranée ou de l’Océan, et tous les voyageurs assurent que la navigation est très-difficile sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, à cause de leur peu de profondeur et de la quantité d’écueils et de bas-fonds qui s’y rencontrent, en sorte qu’elles ne peuvent porter que de petits vaisseaux® ; ce qui prouve encore qu’elles ne doivent pas être regardées comme des golfes de l’Océan, mais comme des amas d’eau formés par les grands fleuves dans l’intérieur des terres.

Il arriverait peut-être une irruption considérable de l’Océan dans les terres, si on coupait l’isthme qui sépare l’Afrique de l’Asie, comme les rois d’Égypte, et depuis les califes, en ont eu le projet; et je ne sais si le canal de communication qu’on a prétendu reconnaître entre ces deux mers est assez bien constaté, car la mer Rouge doit être plus élevée que la mer Méditerranée ; cette mer étroite est un bras de l’Océan qui dans toute son étendue ne reçoit aucun fleuve du côté de l’Égypte, et fort peu de l’autre côté : elle ne sera donc pas sujette à diminuer comme les mers ou les lacs qui reçoivent en même temps les terres et les eaux que les fleuves y amènent, et qui se remplissent peu à peu. L’Océan fournit à la mer Rouge toutes ses eaux, et le mouvement du flux et du reflux y est extrêmement sensible ; ainsi elle participé immédiatement aux grands mouvements de l’Océan. Mais la mer Méditerranée est plus basse que l’Océan, puisque les eaux y coulent avec une très-grande rapidité par le détroit de Gibraltar : d’ailleurs elle reçoit le Nil qui coule parallèlement à la côte occidentale de la mer Rouge et qui traverse l’Égypte dans toute sa longueur, dont le terrain est par lui-même extrêmement bas : ainsi il est très-vraisemblable que la mer Rouge est plus élevée que la Méditerranée , et que si on ôtait la barrière en coupant l’isthme de Suez , il s’ensuivrait une grande inondation et une augmentation considérable de la mer Méditerranée, à moins qu’on ne retînt les eaux par des digues et des écluses de distance en distance, comme il est à présumer qu’on l’a fait autrefois si l’ancien canal de communication a existé.

Mais sans nous arrêter plus longtemps à des conjectures qui , quoique fondées, pourraient paraître trop hasardées, surtout à ceux qui ne jugent des possibilités que par les événements actuels, nous pouvons donner des exemples récents et des faits certains sur le changement de mer en terre 6 et de terre en mer. A Venise le fond de la mer Adriatique s’élève tous les jours, et il y a déjà longtemps que les lagunes et la ville feraient partie du continent, si on n’avait pas un très-grand soin de nettoyer et vider les canaux : il en est de même de la plupart des ports, des petites baies et des

a. Voyez les Voyages de Pietro délia Valle, vol. m, p. 236.

b. Voyez les Preuves, art. xix.

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embouchures de toutes les rivières. En Hollande le fond de la mer s’élève aussi en plusieurs endroits,- car le petit golfe de Zuyderzée et le détroit du Texel ne peuvent plus recevoir de vaisseaux aussi grands qu’autrefois. On trouve, à l’embouchure de presque tous les fleuves, des îles, des sables, des terres amoncelées et amenées par les eaux , et il n’est pas douteux que la mer ne se remplisse dans tous les endroits où elle reçoit de grandes rivières. Le Rhin se perd dans les sables qu’il a lui-même accumulés; le Danube, le Nil et tous les grands fleuves ayant entraîné beaucoup de terrain, n’arrivent plus à la mer par un seul canal, mais ils ont plusieurs bouches dont les intervalles ne sont remplis que des sables ou du limon qu’ils ont charriés. Tous les jours on dessèche des marais, on cultive des terres abandonnées par la mer, on navigue sur des pays submergés; enfin nous voyons sous nos yeux d’assez grands changements de terres en eau et d’eau en terres, pour être assurés que ces changements se sont faits, se font et se feront; en sorte qu’avec le temps les golfes deviendront des continents, les isthmes seront un jour des détroits, les marais deviendront des terres arides, et les sommets de nos montagnes les écueils de la mer.

Les eaux ont donc couvert et peuvent encore couvrir successivement toutes les parties des continents terrestres, et dès lors on doit cesser d’être étonné de trouver partout des productions marines et une composition dans l’intérieur qui ne peut être que l’ouvrage des eaux. Nous avons vu comment se sont formées les couches horizontales de la terre , mais nous n’avons encore rien dit des fentes perpendiculaires qu’on remarque dans les rochers, dans les carrières, dans les argiles, etc., et qui se trouvent aussi généralement a que les couches horizontales dans toutes les matières qui composent le globe ; ces fentes perpendiculaires sont à la vérité beaucoup plus éloignées les unes des autres que les couches horizontales , et plus les matières sont molles, plus ces fentes paraissent être éloignées les unes des autres. Il est fort ordinaire dans les carrières de marbre ou de pierre dure, de trouver les fentes perpendiculaires éloignées seulement de quelques pieds; si la masse des rochers est fort grande, on les trouve éloignées de quelques toises, quelquefois elles descendent depuis le sommet des rochers jusqu’à leur base, souvent elles se terminent à un lit inférieur du rocher, mais elles sont toujours perpendiculaires aux couches horizontales dans toutes les matières ealcinables, comme les craies, les marnes, les pierres, les marbres, etc.; au lieu qu’elles sont plus obliques et plus irrégulièrement posées dans les matières vitrifiables, dans les carrières de grès et les rochers de caillou, où elles sont intérieurement garnies de pointes de cristal et de minéraux de toute espèce; et dans les carrières de marbre ou de pierre calcinable, elles sont remplies de spar1, de gypse, de gravier et d’un sable terreux qui est

a. Voyez les Preuves, art. xvn.

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