‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 34 sur 251 · I. Voyez les Preuves, art. v · texte numérisé non relu

I. Voyez les Preuves, art. v

j c. Voyez les Preuves, art. vu.

/ 1. Erreur qui sera corrigée plus tard, du moins en partie, par Buffon lui-même. (Voyez Y Ad-

dition sur les Lieux où l’on a trouvé des coquilles.) La plupart des coquilles fossiles diffèrent des espèces vivantes.

DE LA TERRE

posées parallèlement et de niveau , il est clair que cette position est l’ouvrage des eaux* qui ont amassé et accumulé peu à peu ces matières et leur ont donné la même situation que l’eau prend toujours elle-même, c’est-àdire cette situation horizontale que nous observons presque partout; car dans les plaines les couches sont exactement horizontales, et il n’y a que dans les montagnes où 2 elles soient inclinées 3, comme ayant été formées par des sédiments déposés sur une base inclinée, c’est-à-dire sur un terrain penchant : or je dis que ces couches ont été formées peu à peu, et non pas tout d’un coup par quelque révolution que ce soit, parce que nous trouvons souvent des couches de matière plus pesante, posées sur des couches de matière beaucoup plus légère; ce qui ne pourrait être, si, comme le veulent quelques auteurs, toutes ces matières “ dissoutes et mêlées en même temps dans l’eau se fussent ensuite précipitées au fond de cet élément, parce qu’alors elles eussent produit une tout autre composition que celle qui existe; les matières les plus pesantes seraient descendues les premières et au plus bas, et chacune se serait arrangée suivant sa gravité spécifique, dans un ordre relatif à leur pesanteur particulière, et nous ne trouverions pas des rochers massifs sur des arènes légères, non plus que des charbons de terre sous des argiles, des glaises sous des marbres, et des métaux sur des sables.

Une chose à laquelle nous devons encore faire attention, et qui confirme ce que nous venons de dire sur la formation des couches par le mouvement et par le sédiment des eaux, c’est que toutes les autres causes de révolution ou de changement sur le globe ne peuvent produire les mêmes effets. Les montagnes les plus élevées sont composées de couches parallèles i,

a. Voyez les Preuves, art. îv.

1. Ouvrage des eaux : expression d’une précision remarquable. La terre que Buffon étudie ici n’est, en effet, que la terre ouvrage de l'eau. Dans l’article suivant sur la formation des planètes, il n’étudie que la terre ouvrage du feu. Dans ses Époques de la nature, il étudie successivement la terre ouvrage du feu, et la terre ouvrage de l’eau ; et dès lors seulement sa théorie est complète, et l’ordre des temps marqué. (Voyez mon Histoire des travaux et des idées de Buffon )

2... Il n’y a que dans les montagnes où Voyez la note de la page 26. A l’avenir, je ne ferai

plus remarquer ces irrégularités de langage.

3. Les terrains de sédiment se forment par couches horizontales : quand ces couches sont inclinées ou verticales, c’est qu’elles ont été redressées. Le long de presque toutes les chaînes de montagnes, on voit les couches les plus récentes s’étendre horizontalement jusque vers le pied de la montagne, comme si elles avaient été déposées dans des mers ou des lacs, dont ces montagnes auraient été les rivages; d’autres couches, au contraire, se redressent, se contournent sur les flancs des montagnes, et s’élèvent en quelques points jusqu’à leurs sommets. Or, tandis que, d'un côté, les couches redressées fournissent la meilleure preuve du soulèvement de la montagne, de l’autre, la comparaison des deux ordres de couches fournit le moyen le plus sûr pour déterminer Yâge de la montagne: l’apparition de la montagne est évidemment intermédiaire entre le dépôt des couches redressées et le dépôt des couches horizontales ■ (Voyez la belle théorie de M. Élie de Beaumont sur les époques successives de soulèvement , sur les âges divers des montagnes.)

4. Buffon ne parlera plus ainsi, quand il aura distingué les montagnes primitives des montagnes secondaires, les produits ignés des produits aqueux. (Voyez Y Addition sur la formation des montagnes.)

lllSTOIIiE ET THÉORIE

tout de même que les plaines les plus basses, et par conséquent on ne peut pas attribuer l’origine et la formation des montagnes à des secousses, à des tremblements de terre, non plus qu’à des volcans; et nous avons des preuves que s’il se forme “ quelquefois de petites éminences par ces mouvements convulsifs de la terre, ces éminences ne sont pas composées de couches parallèles , que les matières de ces éminences n’ont intérieurement aucune liaison, aucune position régulière, et qu’enfin ces petites collines formées par les volcans ne présentent aux yeux que le désordre d’un tas de matières rejetées confusément; mais cette espèce d’organisation de la terre que nous découvrons partout, cette situation horizontale et parallèle des couches, ne peuvent venir que d’une cause constante et d’un mouvement réglé et toujours dirigé de la même façon.

Nous sommes donc assurés par des observations exactes, réitérées et fondées sur des faits incontestables, que la partie sèche du globe que nous habitons a été longtemps sous les eaux de la mer; par conséquent cette même terre a éprouvé pendant tout ce temps les mêmes mouvements, les mêmes changements qu’éprouvent actuellement les terres couvertes par la mer. 11 parait que notre terre a été un fond de mer; pour trouver donc ce qui s’est passé autrefois sur cette terre, voyons ce qui se passe aujourd’hui sur le fond de la mer, et de là nous tirerons des inductions raisonnables sur la forme extérieure et la composition intérieure des terres que nous habitons.

Souvenons-nous donc que la mer a de tout temps, et depuis la création, un mouvement de flux et de reflux causé principalement par la lune; que ce mouvement qui dans vingt-quatre heures fait deux fois élever et baisser les eaux, s’exerce avec plus de force sous l’équateur que dans les autres climats. Souvenons-nous aussi que la terre a un mouvement rapide sur son axe, et par conséquent une force centrifuge plus grande à l’équateur que dans toutes les autres parties du globe; que cela seul, indépendamment des observations actuelles et des mesures, nous prouve qu’elle n’est pas parfaitement sphérique, mais qu’elle est plus élevée sous l’équateur que sous les pôles; et concluons de ces premières observations que quand même on supposerait que la terre est sortie des mains du Créateur parfaitement ronde en tout sens (supposition gratuite et qui marquerait bien le cercle étroit de nos idées), son mouvement diurne et celui du flux et du reflux auraient élevé peu à peu les parties de l’équateur, en y amenant successivement les limons, les terres, les coquillages, etc. Ainsi les plus grandes inégalités du globe doivent se trouver et se trouvent en effet voisines de l’équateur1; et comme ce mouvement de flux et de reflux6

a. Voyez les Preuves, art. xvu.

h. Voyez les Preuves, art. xu.

1 Voyez la note de la page 48.

DE LA TERRE

se fait par des alternatives journalières et répétées sans interruption, il est fort naturel d’imaginer qu’à chaque fois les eaux emportent d’un endroit à l’autre une petite quantité de matière, laquelle tombe ensuite comme un sédiment au fond de l’eau, et forme ces couches parallèles et horizontales qu’on trouve partout ; car la totalité du mouvement des eaux dans le flux et reflux étant horizontale, les matières entraînées ont nécessairement suivi la même direction et se sont toutes arrangées parallèlement et de niveau.

Mais, dira-t-on, comme le mouvement du flux et reflux est un balancement égal des eaux, une espèce d’oscillation régulière, on ne voit pas pourquoi tout ne serait pas compensé, et pourquoi les matières apportées par le flux ne seraient pas remportées par le reflux , et dès lors la cause de la formation des couches disparaît, et le fond de la mer doit toujours rester le même, le flux détruisant les effets du reflux, et l’un et l’autre ne pouvant causer aucun mouvement, aucune altération sensible dans le fond de la mer, et encore moins en changer la forme primitive en y produisant des hauteurs et des inégalités.

A cela je réponds que le balancement des eaux n’est point égal, puisqu’il produit un mouvement continuel de la mer de l’orient vers l’occident, que de plus l’agitation causée par les vents s’oppose à l’égalité du flux et du reflux, et que de tous les mouvements dont la mer est susceptible, il résultera toujours des transports de terre et des dépôts de matière dans de certains endroits , que ces amas de matières seront composés de couches parallèles et horizontales, les combinaisons quelconques des mouvements de la mer tendant toujours à remuer les terres et à les mettre de niveau les unes sur les autres dans les lieux où elles tombent en forme de sédiment ; mais de plus il est aisé de répondre à cette objection par un fait, c’est que dans toutes les extrémités de la mer où l’on observe le flux et le reflux, dans toutes les côtes qui la bornent, on voit que le flux amène une infinité de choses que le reflux ne remporte pas, qu’il y a des terrains que la mer couvre insensiblement a, et d’autres qu’elle laisse à découvert après y avoir apporté des terres, des sables, des coquilles, etc., qu’elle dépose, et qui prennent naturellement une situation horizontale, et que ces matières accumulées par la suite des temps, et élevées jusqu’à un certain point, se trouvent peu à peu hors d’atteinte aux eaux, restent ensuite pour toujours dans l’état de terre sèche et font partie des continents terrestres.

Mais pour ne laisser aucun doute sur ce point important, examinons de près la possibilité ou l’impossibilité de la formation d’une montagne dans le fond de la mer par le mouvement et par le sédiment des eaux. Personne ne peut nier que sur une côte contre laquelle la mer agit avec violence

a. Voyez les Preuves, art. xix.

HISTOIRE ET THÉORIE

dans le temps qu’elle est agitée par le flux, ces efforts réitérés ne produisent quelque changement, et que les eaux n’emportent à chaque fois une petite portion de la terre de la côte; et quand même elle serait bordée de rochers, on sait que l’eau use peu à peu ces rochers ®, et que par conséquent elle en emporte de petites parties à chaque fois que la vague se retire après s’être brisée : ces particules de pierre ou de terre seront nécessairement transportées par les eaux jusqu’à une certaine distance et dans de certains endroits où le mouvement de l’eau se trouvant ralenti, abandonnera ces particules à leur propre pesanteur, et alors elles se précipiteront au fond de l’eau en forme de sédiment, et là elles formeront une première couche horizontale ou inclinée, suivant la position de la surface du terrain sur laquelle tombe cette première couche, laquelle sera bientôt couverte et surmontée d’une autre couche semblable et produite par la même cause, et insensiblement il se formera dans cet endroit un dépôt considérable de matière, dont les couches seront posées parallèlement les unes sur les autres; cet amas augmentera toujours par les nouveaux sédiments que les eaux y transporteront, et peu à peu par succession de temps il se formera une élévation, une montagne dans le fond de la mer *, qui sera entièrement semblable aux éminences et aux montagnes que nous connaissons sur la terre, tant pour la composition intérieure que pour la forme extérieure. S’il se trouve des coquilles dans cet endroit du fond de la mer où nous supposons que se fait notre dépôt, les sédiments couvriront ces coquilles et les rempliront, elles seront incorporées dans les couches de cette matière déposée, et elles feront partie des masses formées par ces dépôts, on les y trouvera dans la situation qu’elles auront acquise en y tombant, ou dans l’état où elles auront été saisies; car dans cette opération celles qui se seront trouvées au fond de la mer lorsque les premières couches se seront déposées, se trouveront dans la couche la plus basse, et celles qui seront tombées depuis dans ce même endroit se trouveront dans les couches plus élevées.

Tout de même lorsque le fond de la mer sera remué par l’agitation des eaux, il se fera nécessairement des transports de terre, de vase, de coquilles et d’autres matières dans de certains endroits où elles se déposeront en forme de sédiment : or nous sommes assurés par les plongeurs6 qu’aux plus grandes profondeurs où ils puissent descendre, qui sont de vingt brasses, le fond de la mer est remué au point que l’eau se mêle avec la terre,

a. Voyez les Voyages de Shaw, tom. II, p. 69.

fe. Voyez Iioyle’s Works, vol. III, p. 232.

1. Ici BufTon attribue la formation des montagnes à l’action de la mer, à l’action des eaux; il l’attribuera plus tard à l'action du feu (Voyez les Époques de la nature ) ; et ceci sera un progrès vers la vraie théorie, reconnue enfin de nos jours : la théorie de la formation des montagnes par l’action d’un feu intérieur, du feu central du globe , qui a soulevé, redressé les masses qui les composent.

DE LA TE R HE

qu’elle devient trouble, et que la vase et les coquillages sont emportés par le mouvement des eaux à des distances considérables; par conséquent dans tous les endroits de la mer où l’on a pu descendre, il se fait des transports de terre et de coquilles qui vont tomber quelque part et former, en se déposant, des couches parallèles et des éminences qui sont composées comme nos montagnes le sont; ainsi le flux et le reflux, les vents, les courants et tous les mouvements des eaux produiront des inégalités dans le fond de la mer, parce que toutes ces causes détachent du fond et des côtes de la mer des matières qui se précipitent ensuite en forme de sédiments.

Au reste il ne faut pas croire que ces transports de matières ne puissent pas se faire à des distances considérables, puisque nous voyons tous les jours des graines et d’autres productions des Indes orientales et occidentales arriver sur nos côtes0; à la vérité elles sont spécifiquement plus légères que l’eau, au lieu que les matières dont nous parlons sont plus pesantes, mais comme elles sont réduites en poudre impalpable elles se soutiendront assez longtemps dans l’eau pour être transportées à de grandes distances.

Ceux qui prétendent que la mer n’est pas remuée à de grandes profondeurs, ne font pas attention que le flux et le reflux ébranlent et agitent à la fois toute la masse des mers, et que dans un globe qui serait entièrement liquide il y aurait de l’agitation et du mouvement jusqu’au centre; que la force qui produit celui du flux et du reflux est une force pénétrante qui agit sur toutes les parties proportionnellement à leurs masses; qu’on pourrait même mesurer et déterminer par le calcul la quantité de cette action sur un liquide à différentes profondeurs, et qu’enfin ce point ne peut être contesté qu’en se refusant à l’évidence du raisonnement et à la certitude des observations.

depuis donc supposer légitimement que le flux et le reflux, les vents et toutes les autres causes qui peuvent agiter la mer, doivent produire par le mouvement des eaux, des éminences et des inégalités dans le fond de la mer, qui seront toujours composées de couches horizontales ou également inclinées; ces éminences pourront avec le temps augmenter considérablement, et devenir des collines qui dans une longue étendue de terrain se trouveront, comme les ondes qui les auront produites, dirigées du même sens, et formeront peu à peu une chaîne de montagnes. Ces hauteurs une fois formées feront obstacle à l’uniformité du mouvement des eaux, et il en résultera des mouvements particuliers dans le mouvement général de la mer. Entre deux hauteurs voisines il se formera nécessairement un courant6 qui suivra leur direction commune, et coulera comme coulent les fleuves de la terre, en formant un canal dont les angles seront alternativement

a. Particulièrement sur les côtes d’Écosse et d’Irlande. Voyez Ray’s Discourscs.

b. Voyez les Preuves, art. xm.

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opposés dans toute l’étendue de son cours : ces hauteurs formées au-dessus de la surface du fond pourront augmenter encore de plus en plus; car les eaux qui n’auront que le mouvement du flux déposeront sur la cime le sédiment ordinaire, et celles qui obéiront au courant entraîneront au loin les parties qui se seraient déposées entre deux, et en même temps elles creuseront un vallon au pied de ces montagnes, dont tous les angles se trouveront correspondants, et par l’effet de ces deux mouvements et de ces dépôts le fond de la mer aura bientôt été sillonné, traversé de collines et de chaînes de montagnes, et semé d’inégalités telles que nous les y trouvons aujourd’hui. Peu à peu les matières molles dont les éminences étaient d'abord composées se seront durcies par leur propre poids , les unes formées de parties purement argileuses auront produit ces collines de glaise qu’on trouve en tant d’endroits; d’autres composées de parties sablonneuses et cristallines ont fait ces énormes amas de rochers et de cailloux d’où l’on lire le cristal et les pierres précieuses ; d’autres faites de parties pierreuses mêlées de coquilles ont formé ces lits de pierres et de marbres où nous retrouvons ces coquilles aujourd’hui; d’autres enfin composées d’une matière encore plus coquilleuse et plus terrestre ont produit les marnes, les craies et les terres ; toutes sont posées par lits , toutes contiennent des substances hétérogènes , les débris des productions marines s’y trouvent en abondance et à peu près suivant le rapport de leur pesanteur, les coquilles les plus légères sont dans les craies , les plus pesantes dans les argiles et dans les pierres, et elles sont remplies de la matière même des pierres et des terres où elles sont renfermées, preuve incontestable qu’elles ont été transportées avec la matière qui les environne et qui les remplit, et que cette matière était réduite en particules impalpables; enfin toutes ces matières dont la situation s’est établie par le niveau des eaux de la mer, conservent encore aujourd’hui leur première position.

On pourra nous dire que la plupart des collines et des montagnes dont le sommet est de rocher, de pierre ou de marbre, ont pour base des matières plus légères; que ce sont ordinairement ou des monticules de glaise ferme et solide, ou des couches de sable qu’on retrouve dans les plaines voisines jusqu’à une distance assez grande, et on nous demandera comment il est arrivé que ces marbres et ces rochers se soient trouvés au-dessus de ces sables et de ces glaises. Il me paraît que cela peut s’expliquer assez naturellement; l’eau aura d’abord transporté la glaise ou le sable qui faisait la première couche des côtes ou du fond de la mer, ce qui aura produit au bas une éminence composée de tout ce sable ou de toute cette glaise rassemblée; après cela les matières plus fermes et plus pesantes qui se seront trouvées au-dessous auront été attaquées et transportées par les eaux en poussière impalpable au-dessus de cette éminence de glaise ou de sable, et cette poussière de pierre aura formé les rochers et les carrières que nous trouvons au-

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dessus des collines. On peut croire qu’étant les plus pesantes, ces matières étaient autrefois au-dessous des autres, et qu’elles sont aujourd’hui au-dessus, parce qu’elles ont été enlevées et transportées les dernières par le mouvement des eaux.

Pour confirmer ce que nous avons dit, examinons encore plus en détail la situation des matières qui composent cette première épaisseur du globe terrestre, la seule que nous connaissions. Les carrières sont composées de différents lits ou couches presque toutes horizontales ou inclinées suivant la même pente ; celles qui posent sur des glaises ou sur des bases d’autres matières solides sont sensiblement de niveau, surtout dans les plaines. Les carrières où l’on trouve les cailloux et les grès dispersés ont à la vérité une position moins régulière, cependant l’uniformité de la nature ne laisse pas de s’y reconnaître; caria position horizontale ou toujours également penchante des couches se trouve dans les carrières de roc vif et dans celles des grès en grande masse, elle n’est altérée et interrompue que dans les carrières de cailloux et de grès en petite masse, dont nous ferons voir que la formation est postérieure à celle de toutes les autres matières; car le roc vif, le sable vitrifiable, les argiles, les marbres, les pierres calcinables, les craies, les marnes, sont toutes disposées par couches parallèles toujours horizontales ou également inclinées. On reconnaît aisément dans ces dernières matières la première formation, car les couches sont exactement horizontales et fort minces, et elles sont arrangées les unes sur les autres comme les feuillets d’un livre; les couches de sable, d’argile molle, de glaise dure, de craie, de coquilles, sont aussi toutes ou horizontales ou inclinées suivant la même pente : les épaisseurs des couches sont toujours les mêmes dans toute leur étendue, qui souvent occupe un espace de plusieurs lieues, et que l’on pourrait suivre bien plus loin si l’on observait exactement. Enfin toutes les matières qui composent la première épaisseur du globe sont disposées de cette façon, et quelque part qu’on fouille, on trouvera des couches, et on se convaincra par ses yeux de la vérité de ce qui vient d’être dit.

Il faut excepter à certains égards les couches de sable ou de gravier entraîné du sommet des montagnes par la pente des eaux ; ces veines de sable se trouvent quelquefois dans les plaines où elles s’étendent même assez considérablement, elles sont ordinairement posées sous la première couche de la terre labourable, et dans les lieux plats elles sont de niveau comme les couches plus anciennes et plus intérieures, mais au pied et sur la croupe des montagnes ces couches de sable sont fort inclinées, et elles suivent le penchant de la hauteur sur laquelle elles ont coulé : les rivières et les ruisseaux ont formé ces couches , et en changeant souvent de lit dans les plaines, ils ont entraîné et déposé partout ces sables et ces graviers. Un petit ruisseau coulant des hauteurs voisines suffit, avec le temps, pour étendre une couche de sable ou de gravier sur toute la superficie d’un vallon, quel-

HISTOIRE ET THÉORIE

que spacieux qu’il soit, et j’ai souvent observé dans une campagne environnée de collines, dont la base est de glaise aussi bien que la première couche de la plaine, qu’au-dessus d’un ruisseau qui y coule, la glaise se trouve immédiatement sous la terre labourable, et qu’ au-dessous du ruisseau il y a une épaisseur d’environ un pied de sable sur la glaise, qui s’étend à une distance considérable. Ces couches produites par les rivières et par les autres eaux courantes ne sont pas de l’ancienne formation, elles se reconnaissent aisément à la différence de leur épaisseur, qui varie et n’est pas la même partout comme celle des couches anciennes, à leurs interruptions fréquentes, et enfin à la matière même qu’il est aisé de juger et qu’on reconnaît avoir été lavée, roulée et arrondie. On peut dire la même chose des couches de tourbes et de végétaux pourris qui se trouvent au-dessous de la première couche de terre dans les terrains marécageux; ces couches ne sont pas anciennes , et elles ont été produites par l’entassement successif des arbres et des plantes qui peu à peu ont comblé ces marais. Il en est encore de même de ces couches limoneuses que l’inondation des fleuves a produites dans différents pays ; tous ces terrains ont été nouvellement formés par les eaux courantes ou stagnantes, et ils ne suivent pas la pente égale ou le niveau aussi exactement que les couches anciennement produites par le mouvement régulier des ondes de la mer. Dans les couches que les rivières ont formées on trouve des coquilles fluviatiles, mais il y en a peu de marines, et le peu qu’on y en trouve est brisé, déplacé, isolé, au lieu que dans les couches anciennes les coquilles marines se trouvent en quantité; il n’y en a point de fluviatiles, et ces coquilles de mer y sont bien conservées et toutes placées de la même manière, comme ayant été transportées et posées en même temps par la même cause; et en effet pourquoi ne trouve-t-on pas les matières entassées irrégulièrement, au lieu de les trouver par couches? pourquoi les marbres, les pierres dures, les craies, les argiles, les plâtres, les marnes, etc., ne sont-ils pas dispersés ou joints par couches irrégulières ou verticales? pourquoi les choses pesantes ne sont-elles pas toujours au-dessous des plus légères? Il est aisé d’apercevoir que cette uniformité de la nature, cette espèce d’organisation de la terre, cette jonction des différentes matières par couches parallèles et par lits, sans égard à leur pesanteur, n’ont pu être produites que par une cause aussi puissante et aussi constante que celle de l’agitation des eaux de la mer, soit par le mouvement réglé des vents, soit par celui du flux et du reflux , etc.

Ces causes agissent avec plus de force sous l’équateur que dans les autres climats, car les vents y sont plus constants et les marées plus violentes que partout ailleurs; aussi les plus grandes chaînes de montagnes sont voisines de l’équateur1, les montagnes de l’Afrique et du Pérou sont les plus hautes qu’on

1. Les plus grandes chaînes de montagnes ne sont pas voisines de l'équateur. Je reviendrai plus tard sur ce point.

DE LA TERRE

connaisse, et après avoir traversé des continents entiers, elles s’étendent encore à des distances très-considérables sous les eaux de la mer Océane. Les montagnes de l’Europe et de l’Asie, qui s’étendent depuis l’Espagne jusqu’à la Chine, ne sont pas aussi élevées que celles de l’Amérique méridionale et de l’Afrique. Les montagnes du Nord ne sont, au rapport des voyageurs, que des collines en comparaison de celles des pays méridionaux; d’ailleurs le nombre des îles est fort peu considérable dans les mers septentrionales, tandis qu’il y en a une quantité prodigieuse dans la zone torride ; et comme une île n’est qu’un sommet de montagne, il est clair que la surface de la terre a beaucoup plus d’inégalités vers l’équateur que vers le nord.

Le mouvement général du flux et du reflux a donc produit les plus grandes montagnes qui se trouvent dirigées d’occident en orient dans l’ancien continent, et du nord au sud dans le nouveau, dont les chaînes sont d’une étendue très-considérable ; mais il faut attribuer aux mouvements particuliers des courants, des vents et des autres agitations irrégulières de la mer, l’origine de toutes les autres montagnes; elles ont vraisemblablement été produites par la combinaison de tous ces mouvements, dont on voit bien que les effets doivent être variés à l’infini, puisque les vents, la position différente des îles et des côtes ont altéré de tous les temps et dans tous les sens possibles la direction du flux et du reflux des eaux : ainsi il n’est point étonnant qu’on trouve sur le globe des éminences considérables dont le cours est dirigé vers différentes plages : il suffit pour notre objet d’avoir démontré que les montagnes n’ont point été placées au hasard, et qu’elles n’ont point été produites par des tremblements de terre1 ou par d’autres causes accidentelles, mais qu’elles sont un effet résultant de l’ordre général de la nature, aussi bien que l’espèce d’organisation qui leur est propre et la position des matières qui les composent.

Mais comment est-il arrivé que cette terre que nous habitons, que nos ancêtres ont habitée comme nous , qui de temps immémorial est un continent sec, ferme et éloigné des mers, ayant été autrefois un fond de mer, soit actuellement supérieure à toutes les eaux et en soit si distinctement séparée? Pourquoi les eaux de la mer n’ont-elles pas resté sur cette terre, puisqu’elles y ont séjourné si longtemps? Quel accident, quelle cause a pu produire ce changement dans le globe? Est-il même possible d’en concevoir une assez puissante pour opérer un tel effet?

Ces questions sont difficiles à résoudre , mais les faits étant certains, la manière dont ils sont arrivés peut demeurer inconnue sans préjudicier au jugement que nous devons en porter; cependant si nous voulons y réfléchir, nous trouverons par induction des raisons très-plausibles de ces changements a. Nous voyons tous les jours la mer gagner du terrain dans de cer-

a. Voyez les Preuves, art. xix.

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