New-Albany
dans l’intérieur du glolte; il est plus vraisemblable qu’elles se perdent, comme celles du Rhin, en se divisant dans les sables, ce qui est fort ordinaire aux petites rivières qui arrosent les terrains secs et sablonneux; on en a plusieurs exemples en Afrique, en Perse, en Arabie, etc.
Les fleuves du Nord transportent dans les mers une prodigieuse quantité de glaçons qui, venant à s’accumuler, forment ces masses énormes de glace si funestes aux voyageurs; un des endroits de la mer Glaciale où elles sont le plus abondantes, est le détroit de Waigats qui est gelé en entier pendant la plus grande partie de l’année; ces glaces sont formées des glaçons que le fleuve Oby transporte presque continuellement; elles s’attachent le long des côtes, et s’élèvent à une hauteur considérable des deux côtés du détroit, le milieu du détroit est l’endroit qui gèle le dernier, et où la glace est le moins élevée; lorsque le vent cesse de venir du nord et qu’il souffle dans la direction du détroit, la glace commence à fondre et à se rompre dans le milieu, ensuite il s’en détache des côtes de grandes masses qui voyagent dans la haute mer. Le vent, qui pendant tout l’hiver vient du nord et passe sur les terres gelées de la Nouvelle-Zemble, rend le pays arrosé par l’Oby et toute la Sibérie si froids, qu’à Tobolsk même, qui est au 57e degré, il n’y a point d'arbres fruitiers, tandis qu’en Suède, à Stockholm, et même à de plus hautes latitudes, on a des arbres fruitiers et des légumes; cette différence ne vient pas, comme on l’a cru, de ce que la mer de Laponie est moins froide que celle du détroit, ou de ce que la terre de la Nouvelle-Zemble l’est plus que celle de la Laponie, mais uniquement de ce que la mer Baltique et le golfe de Bothnie adoucissent un peu la rigueur des vents de nord, au lieu qu’en Sibérie il n’y a rien qui puisse tempérer l’activité du froid. Ce que je dis ici est fondé sur de bonnes observations; il ne fait jamais aussi froid sur les côtes de la mer, que dans l’intérieur des terres; il y a des plantes qui passent l’hiver en plein air à Londres, et qu’on ne peut conserver à Paris; et la Sibérie, qui fait un vaste continent où la mer n’entre pas, est par cette raison plus froide que la Suède, qui est environnée de la mer presque de tous côtés.
Le pays du monde le plus froid est le Spitzberg; c’est une terre au 78e degré de latitude, toute formée de petites montagnes aiguës; ces montagnes sont composées de gravier et de certaines pierres plates, semblables à de petites pierres d’ardoises grises, entassées les unes sur les autres; ces collines se forment, disent les voyageurs, de ces petites pierres et de ces graviers que les vents amoncellent, elles croissent à vue d’œil , et les matelots en découvrent tous les ans de nouvelles : on ne trouve dans ce pays que des rennes, qui paissent une petite herbe fort courte et de la mousse. Au-dessus de ces petites montagnes, et à plus d’une lieue de la mer, on a trouvé un mât qui avait une poulie attachée à un de ses bouts, ce qui a fait penser que la mer passait autrefois sur
DES FLEUVES
ces montagnes, et que ce pays est formé nouvellement; il est inhabité et inhabitable, le terrain qui forme ces petites montagnes n’a aucune liaison, et il en sort une vapeur si froide et si pénétrante, qu’on est gelé pour peu qu’on y demeure.
Les vaisseaux qui vont au Spitzberg pour la pêche de la baleine, y arrivent au mois de juillet et en partent vers le 15 d’août, les glaces empêcheraient d’entrer dans cette mer avant ce temps, et d’en sortir après; on y trouve des morceaux prodigieux de glaces épaisses de 60, 70 et 80 brasses. Il y a des endroits où il semble que la mer soit glacée jusqu’au fond; ces glaces, qui sont si élevées au-dessus du niveau de la mer, sont claires et luisantes comme du verre. (Voyez le Recueil des voyages du Nord, t. I, p. 154.)
Il y a aussi beaucoup de glaces dans les mers du nord de l’Amérique, comme dans la baie de l’Ascension, dans les détroits de Hudson, de Cumberland, de Davis, de Frobisher, etc. Robert Lade nous assure que les montagnes de Frisland sont entièrement couvertes de neige, et toutes les côtes de glace, comme d’un boulevard qui ne permet pas d’en approcher : « Il est, dit-il, fort remarquable que dans cette mer on trouve des îles de « glace de plus d’une demi-lieue de tour, extrêmement élevées, et qui ont « 70 ou 80 brasses de profondeur dans la mer; cette glace, qui est douce, « est peut-être formée dans les détroits des terres voisines, etc. Ces îles, « ou montagnes de glace, sent si mobiles, que dans des temps orageux « elles suivent la course d’un vaisseau comme si elles étaient entraînées « dans le même sillon; il y en a de si grosses, que leur superficie au-dessus « de l’eau surpasse l’extrémité des mâts des plus gros navires, etc. » (Voyez la traduction des Voyages de Lade, par M. l’abbé Prévôt, t. II, p. 305 et suiv.)
On trouve, dans le Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de îa Compagnie des Indes de Hollande, un petit journal historique au sujet des glaces de la Nouvelle-Zemble, dont voici l’extrait : « Au cap de Troost « le temps fut si embrumé, qu’il fallut amarrer le vaisseau à un banc de « glace qui avait 36 brasses de profondeur dans l’eau, et environ 16 brasses « au-dessus, si bien qu’il y avait 52 brasses d’épaisseur
« Le 10 d’août les glaces s’étant séparées, les glaçons commencèrent à « flotter, et alors on remarqua que le gros banc de glace, auquel le vais- « seau avait été amarré, touchait au fond, parce que tous les autres pas- « saient au long et le heurtaient sans l’ébranler; on craignit donc de « demeurer pris dans les glaces, et on tâcha de sortir de ce parage, quoi- « qu’en passant on trouvât déjà l’eau prise, le vaisseau faisant craquer la « glace bien loin autour de lui; enfin on aborda un autre banc, où l’on « porta vite l’ancre de touée, et l’on s’y amarra jusqu’au soir.
« Après le repas, pendant le premier quart, les glaces commencèrent
DES FLEUVES
« à se rompre avec un bruit si terrible, qu'il n’est pas possible de l’expri- « mer. Le vaisseau avait le cap au courant qui charriait les glaçons, si bien « qu’il fallut filer du câble pour se retirer; on compta plus de quatre cents « gros bancs de glace, qui enfonçaient de dix brasses dans l’eau et parais- « saient de la hauteur de deux brasses au-dessus.
« Ensuite on amarra le vaisseau à un autre banc qui enfonçait de six « grandes brasses, et l’on y mouilla en croupière. Dès qu’on y fut établi, « on vit encore un autre banc peu éloigné de cet endroit-là, dont le haut « s’élevait en pointe, tout de même que la pointe d’un clocher, et il touchait « le fond de la mer; on s’avança vers ce banc, et l’on trouva qu’il avait « vingt brasses de haut dans l’eau, et à peu près douze brasses au-dessus.
« Le 11 août on nagea encore vers un autre banc qui avait dix-huit « brasses de profondeur et dix brasses au-dessus de l’eau
« Le 21 les Hollandais entrèrent assez avant dans le port des glaces, et « y demeurèrent à l’ancre pendant la nuit; le lendemain matin ils se reti- « rèrent et allèrent amarrer leur bâtiment à un banc de glace, sur lequel « ils montèrent et dont ils admirèrent la figure, comme une chose très- « singulière ; ce banc était couvert de terre sur le haut, et on y trouva près « de quarante œufs; la couleur n’en était pas non plus comme celle de la « glace, elle était d’un bleu céleste. Ceux qui étaient là raisonnèrent beau- « coup sur cet objet : les uns disaient que c’était un effet de la glace, et « les autres soutenaient que c’était une terre gelée. Quoi qu’il en fût, ce « banc était extrêmement haut, il avait environ dix-huit brasses sous l’eau « et dix brasses au-dessus. » ( Troisième voyage des Hollandais par le Nord, t. I, p. 46, etc.)
àVaferrapporte que près delà Terre-de-Feu il a rencontré plusieurs glaces flottantes très-élevées, qu’il prit d’abord pour des îles. Quelques-unes, dit-il, paraissaient avoir une lieue ou deux de long, et la plus grosse de toutes lui parut avoir quatre ou cinq cents pieds de haut. (Voyez le Voyage de Wafer imprimé à la suite de ceux de Dampier, t. IV, p. 304.)
Toutes ces glaces, comme je l’ai dit dans l’article vi, viennent des fleuves qui les transportent dans la mer; celles de la mer de la Nouvelle-Zemble et du détroit de Waigats viennent de l’Oby, et peut-être du Jénisca et des autres grands fleuves de la Sibérie et de la Tartarie; celles du détroit de Hudson viennent de la baie de l’Ascension, où tombent plusieurs fleuves du nord de l’Amérique; celles de la Terre-de-Feu viennent du continent austral, et s’il y en a moins sur les côtes de la Laponie septentrionale que sur celles de la Sibérie et au détroit de Waigats, quoique la Laponie septentrionale soit plus près du pôle, c’est que toutes les rivières de la Laponie tombent dans le golfe de Bothnie et qu’aucune ne va dans la mer du Nord : elles peuvent aussi se former dans les détroits où les marées s’élèvent beaucoup plus haut qu’en pleine mer, et où par conséquent les glaçons qui sont
à la surface peuvent s’amonceler et former ces bancs de glace qui ont [quelques brasses de hauteur; mais pour celles qui ont quatre ou cinq cents pieds de hauteur, il me paraît qu’elles ne peuvent se former ailleurs que contre des côtes élevées, et j’imagine que dans le temps de la fonte des neiges qui couvrent le dessus de ces côtes, il en découle des eaux qui, tombant sur des glaces, se glacent elles-mêmes de nouveau, et augmentent ainsi le volume des premières jusqu’à cette hauteur de quatre ou cinq cents pieds; qu’ensuite dans un été plus chaud, par l’action des vents et par l’agitation de la mer, et peut-être même par leur propre poids, ces glaces collées contre les côtes se détachent et voyagent ensuite dans la mer au gré du vent, et qu’elles peuvent arriver jusque dans les climats tempérés avant que d’être entièrement fondues.