‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 82 sur 251 · Boug. — 9. Doneta · texte numérisé non relu

Boug. — 9. Doneta

Palus Méotide *, dont l’étendue est déplus de 100 lieues en longueur, sur 20 ou 25 de largeur. La mer de Marmara, qui est au-dessous de la mer Noire, est un lac plus petit que le Palus Méotide, et il n’a qu’ environ 50 lieues de longueur sur 8 ou 9 de largeur.

Quelques anciens, et entre autres Diodore de Sicile, ont écrit que le Pont- Euxin ou la mer Noire n’était autrefois que comme une grande rivière ou un grand lac qui n’avait aucune communication avec la mer de Grèce, mais que ce grand lac s’étant augmenté considérablement avec le temps par les eaux des fleuves qui y arrivent, il s’était enfin ouvert un passage, d’abord du côté des îles Cyanées, et ensuite du côté de l’Hellespont. Cette opinion me paraît assez vraisemblable, et même il est facile d’expliquer le fait; car, en supposant que le fond de la mer Noire fût autrefois plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui, on voit bien que les fleuves qui y arrivent auront élevé le fond de cette mer par le limon et les sables qu’ils entraînent, et que par conséquent il a pu arriver que la surface de cette mer se soit élevée assez pour que l’eau ait pu se faire une issue; et comme les fleuves continuent toujours à amener du sable et des terres, et qu’en même temps la quantité d’eau diminue dans les fleuves à proportion que les montagnes dont ils tirent leurs sources s’abaissent, il peut arriver par une longue suite de siècles que le Bosphore se remplisse ; mais comme ces effets dépendent de plusieurs causes, il n’est guère possible de donner sur cela quelque chose de plus que de simples conjectures. C’est sur ce témoignage des anciens que M. de Tournefortdit, dans son Voyage du Levant, que la mer Noire recevant les eaux d’une grande partie de l’Europe et de l’Asie, après avoir augmenté considérablement, s’ouvrit un chemin par le Bosphore, et ensuite forma la Méditerranée, ou l’augmenta si considérablement que, d’un lac qu’elle était autrefois, elle devint une grande mer, qui s’ouvrit ensuite elle-même un chemin par le détroit de Gibraltar, et que c’est probablement dans ce temps que l’île Atlantide, dont parle Platon, a été submergée. Cette opinion ne peut se soutenir, dès qu’on est assuré que c’est l’Océan qui coule dans la Méditerranée, et non pas la Méditerranée dans l’Océan ; d’ailleurs M. de Tournefort n’a pas combiné deux faits essentiels, et qu’il rapporte cependant tous deux: le premier, c’est que la mer Noire reçoit neuf ou dix fleuves, dont il n’y en a pas un qui ne lui fournisse plus d’eau que le Bosphore n’en laisse sortir; le second, c’est que la mer Méditerranée ne reçoit pas plus d’eau par les fleuves que la mer Noire; cependant elle est sept ou huit fois plus grande, et ce que le Bosphore lui fournit ne fait pas la dixième partie de ce qui tombe dans la mer Noire : comment veut-il que cette dixième partie de ce qui tombe dans une petite mer ait formé non -seulement une grande mer, mais encore ait si fort augmenté la quantité des eaux, qu’elles aient ren-

i. Mer d'Azof .

verse les terres à l'endroit du détroit pour aller ensuite submerger une île plus grande que l’Europe? Il est aisé de voir que cet endroit de M. de Tournefort n’est pas assez réfléchi. La mer Méditerranée tire au contraire au moins dix fois plus d’eau de l’Océan qu’elle n’en tire de la mer Noire, parce que le Bosphore n’a que 800 pas de largeur dans l’endroit le plus étroit, au lieu que le détroit de Gibraltar en a plus de 5,000 dans l’endroit le plus serré, et qu’en supposant les vitesses égales dans l’un et dans l’autre détroit, celui de Gibraltar a bien plus de profondeur.

M. de Tournefort, qui plaisante sur Polybe au sujet de l’opinion que le Bosphore se remplira, et qui la traite de fausse prédiction, n’a pas fait assez d'attention aux circonstances pour prononcer, comme il le fait, sur l’impossibilité de cet événement. Cette mer, qui reçoit huit ou dix grands fleuves, dont la plupart entraînent beaucoup de terre, de sable et de limon, ne se remplit-elle pas peu à peu ? les vents et le courant naturel des eaux vers le Bosphore ne doivent-ils pas y transporter une partie de ces terres amenées par ces fleuves? Il est donc au contraire très-probable que par la succession des temps le Bosphore se trouvera rempli , lorsque les fleuves qui arrivent dans la mer Noire auront beaucoup diminué : or tous les fleuves diminuent de jour en jour, parce que tous les jours les montagnes s’abaissent ; les vapeurs qui s’arrêtent autour des montagnes étant les premières sources des rivières , leur grosseur et leur quantité d’eau dépend de la quantité de ces vapeurs , qui ne peut manquer de diminuer à mesure que les montagnes diminuent de hauteur.

Cette mer reçoit à la vérité plus d’eau par les fleuves que la Méditerranée, et voici ce qu’en dit le même auteur : « Tout le monde sait que les « plus grandes eaux de l’Europe tombent dans la mer Noire par le moyen « du Danube, dans lequel se dégorgent les rivières de Souabe, de Fran- « conie, de Bavière, d’Autriche, de Hongrie, de Moravie, de Carinthie, de « Croatie, de Bothnie, de Servie, de Transylvanie, de Yalachie; celles de « la Russie noire et de la Podolie se rendent dans la même mer par le « moyen du Niester l; celles des parties méridionales et orientales de la « Pologne, de la Moscovie septentrionale, et du pays des Cosaques, y entrent « par leNiéper ou Boristhène; le Tanaïs et le Copa arrivent aussi dans la « mer Noire par le Bosphore cimmérien ; les rivières de la Mingrélie , dont « le Phase est la principale, se vident aussi dans la mer Noire, de même « que le Casalmac, le Sangaris et les autres fleuves de l’Asie-Mineure qui « ont leur cours vers le nord; néanmoins le Bosphore de Thrace n’est com- « parable à aucune de ces grandes rivières. » (Yoyez Voyage du Levant de Tournefort, vol. II, p. 123.)

Tout cela prouve que l’évaporation suffit pour enlever une quantité d’eau

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