‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 101 sur 146 · LE LION · texte numérisé non relu

LE LION

Du» respèoè humaine Tiiifluenoe da cUmat ne se marque que par des variétés assez légèret, parce que celte espèce est uu<^ et qu'elle est très- distinctement séparée de toutes Jes autres espèces: Thomme, blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie et rouge en Amérique, u*est c{ue le même homme teint de la couleur du climat ; -eooune il est fait pour régner sur la terre, que le globe entier est son domaine, il senibie que sa nature se* soit prêtée à toutes les situations : Sous les feux du Midi, dans les glaces du Nord, il vit, il multiplie; il se trouve partout si auciennement répandu, <|u'il ne paroit affecier aucun climat |Mu*ticulier. B^ les animaux , au contraire , rinfluence du climat est plus forte, et se marque par des caiactères plus sensibles , parce que les espèces sont diverses, et que leur nature est inuuiment moins perfectionnée, moius étendue, que celle de {''homme. Non seulement les variétés dans chaque espèce sont plus nombreuses et plus mar(|uées que daus i es-* pèce humaine, mais les difléi*ences mêmes des espèces semblent dépendre des différens climats : les unes ne peuvent se propager que dans les pays diauds, les auu*es ne peuvent *subaist«r que dans des climats froids. Le lion n'a jamais habile les régions du Noi'd; le renne ne s'esi jamais ti'ouvé dans les contrées du Midi ; et il n'y a |)eutétre aucun animal dont l'espèce soit, comme celle de J'homme, généralement répandue sur toute la sorlisce de la terre : chacun a son pays, sa patrie naturelle, dans kKjuelle chacun est retenu par nécessité physique ; chacun est fils de la terre qu'il habite , et c'est dans ce sens qu'on doit dire que tel aniina! est originaire de lel ou tel climat.

Dans les pars chauds, les animaux ter« restres sont plus grands et .plus fort» que dans les pays froids ou tempérés ; ils sont aussi plus. hardis, plus féroces : toutes leurs

Sualités naturelles semblent lenii* de l'ardeur u climat Le lion né sous le aoleil brtyant de l'Afrique ou des Indes est le'plus fort, le phit fiei) le plus terrible de tous : nos lou^j

nos autres animaux camassiar*, loin d'être ses rivauE , seroient à peine dignes d'être ses pourvoyeurs *. Lm lions d'Amérique, s'ils méritent ce nom, sont, comme le climat , infiniment plus doux que cenx de l'A' frique ; et ce qui prouve évidemment que l'excès de leur férocité vient de l'excès de la ehaleur, c'est que, dans le même pays, ceux qui habitent les hautes montagnes , où l'air est plus tempéré, sont d nn naturel dif* fcrent. de ceux qui demeurent dans les plaines, ou ia chaleur est extrême. Les lions du mont Atlas, dont la cime est quelquefois couverte de neige , n'ont ni la hardiesse, ni la foix^e, ni la férocité des lions du hiledulgerid ou du Zaara, dont les plaines sont couvertes de sables brûlans. C'est surtout dans ces déserts ardens que se trouvent ces lions terribles qui sont l'efEroi des voya^ geiirs et le fléau des provinces %'oisines: heureusement l'espèce n'en est pas trèsnombreuse; ii paroît même qu'elle diminue tous les jours : car, de l'aveu de ceux qui ont parcouru cette partie de l'Afrique, il ne s'y trouve pas actuellement antant de lions, à beaucoup près , qu'il y en avoii autrefois. Les Romains, dit M. Shaw, tiroient de la Libye, pour l'usage des spectacles, cinquante fois plus de lions qu'on ne pourroit y en trouver aujourd'hui. On a reniartiué de même qu'en Turquie,! en Perse et dans l'Inde, les lions sont maintenant beaucoup moins communs qu'ils ne l'étoient ancien' nement ; et comme ce puissant et courageux animal fait sa proie de tous les autres animaux, et n'est lui-même la proie d aucun , on ne peut attribuer la diminution de quantité dans son espèce qu.*à Taugmentation du nombro dans celle de l'homme ; car il faut avouer que la force de ce roi des animaux ne tient pas coniro l'adresse d'un Hottentot ou d'un Nègre , qui souvent osent l'attaquer tète à tète avec des armes asseï légèi^es. Le iion n'ayant d'antres ennemis que Thomme,

• t. Il 7 a '9m eapèo d» Ijnit

JPjf0nnjjr*ar du Utu

qa^Mi «FP*^ ^

iii**

1.1 LlUtf iriias»iers, Fmnille e^ C, g^tioTnilts- Genre Chat.

1/- ILlLdïHITIB

Ordre de,r C ai

' LE UON.

et ion espèce se trouvant aujourd*hui réduite à la cinquantième, ou, si l'on veut, a la dixième partie de ce qu'elle éloit autrefob , il en résulte que Tespèce humaine, au lieu d^avoir souttert une diminution considérable depuis le temps des Romains (comme bien des gens le pré(endeut), s*est au contraire augmentée, étendue et plus nombreusement répandue, même' dans les coqjtrées, comme la Libye; où la puissance de rbomme paroit avoir été plus grande dans ce temps, qui étoit à peu près le siècle de Cartbage, qu'elle ne l'est dans le siècle présent de Tunis et d'Alger.

L'industrie de l'homme augmente |ivec le nombre : celle des animaux reste toujours la même : toutes les espèces nuisibles, comme celle du lion, paroissent èti*e reléguées et réduites à un petit nombre , non seulement parce que l'homme est partout devenu plus nombreux, mais aussi parce qu'il est devenu plus habile , et qu'il a su fabriquer des armes terribles auxquelles rien ne peut résister : heureux s'il n'eût jamais combiné le fer et le feu que pour la destruction des lions ou des tigres !

Cette supériorité de nombre et (ifêndustrie dans l'homme, qui brise la force du lion , en énerve aussi le courage : cette qualité, quoique naturelle, s'exalte ou se. tempère dans l'animal, suivant l'usage heureux ou malheureux qu'il a fait de sa force. Daps les vastes déserts du Zaara , dans ceux qui semblent sépara deux races d'hommes trèsdiffèrentes, les Nègres et les Maures, entre le Sénégal et les extrémités de la Mauritanie, dans des terres inhabitées qui sont au dessus du pays des Hottaitots , et en général dans toutes les parties méridionales de l'Afrique et de l'Asie où l'homme a dédaigné d'habiter , les lions sont encore en assez grand nombre , et sont tek > que la nature les produit. Accoutumés à mesurer leurs 'forces avec tous les animaux qu'ils rencontrent , l'habitude de vaincre les rend intrépides ei terribles : ne connoissant pas la puissance de l'homme , ils n'en ont nulle rrainte ; n'ayant pas éprouvé la force de ses armes , ils semblent les braver. Les blessures les irritait , mais sans l^s effrayer ; ils ne sont même pas déconcertés à l'aspect du grand nombre : un seul de ces lions du désert attaque souvent une caravane entière; et lorsqu^près un combat opiniâtre et violent il se sent affoibli , au lieu de fuir il continue de se battre en retraite , en faisant toujours face , et sans jamais tourner le dos. Les lions , au contraire , qui habitent aux

BvvFOsr. V.

environs des villes et des bourgades âe l'Inde et de la Barbarie , ayant connu l'homme et la force de ses armes , ont perdu leur courage au point d'obéir à sa voix menaçante, de n'oser l'attaquer , de ne se jeter que sur le menu bétail , et enfin de s enfiih* en se laissant poursuivre par des femmes ou par des enfans , qui leur font ^à coups de bâton, quitter prise et lâcher indignement leur proie.

Ce changement , cet adoucissement dans le naturel du lion, indique assez qu'il est susceptible des impressions qu'on lui donne, et qu il doit avoir assez de docilité pour s'ap> privoiser jusqu'à un certain point , et pour recevoir une espèce d'éducation : aussi l'histoire nous parle de lions attelés à des chars de triomphe , de lions conduits a la guerre ou menés à la chasse, et qui , fidèles à leur maître , ne déployoient leur force et leur courage que contre ses ennelfris. Ce qu'il y a de très-sûr , c'est que le lion pris ieune, et élevé parmi les animaux domestiques, s'accoutume aisément à vivre et même à jouer innocemment avec eux ; qu'il est doux pour ses maîtres , et même caressant, surtout dans le premier âge , et que si sa férocité naturelle reparoit quelquefois, itla tourne rarement contre ceux qui lui ont fait du bien. Comme ses mouvemens sont très-impétueux et ses appétits fort vébémens, on ne doit pas présumer que les impressions de l'éducation puissent toujours les balancer : aussi y auroit-il quelque danger à lut laisser souffrir trop long-temps la raim, oh à le contrarier en le tourmentant hors de propos ; non seulement il s'irrite des mauvais traitemens, mais il en garde le souvenir et paroit en méditer la vengeance , comme il conserve aussi la mémoire et la reconnoissance des bienfaits. Je pourrois citer ici un grand nombre de faits particuliers dans lesquels j'avoue que j'ai trouvé quelque exagération , mais qui cependant sont assez fondés pour prouver au moins , par leur réunion, que sa colère est noble, son courage magnanime, son naturel sensible.

On l'a vil souvent dédaigner de petits enne» mis , mépriser leurs insultes , et leur pardonner des libertés offensantes : on l'a vu , réduit en captivité ç s'ennuyer sans s'aigrir, prendre au contraire des habitudes douces, obéir à son maître , flatter la main qui le nourrit, donner quelquefois la vie à ceux qu'on avoit dévoues à la mort en les lui jetant pour proie, et, comme s'il se fût at* taché par cet acte généreux, leur continner ensuite ht même protection, vivre tran«

ANIMAUX CA&NASSIEllS.

quilletfeol avec ttti , tenr îûte part de sa auUistaDDe , se U leiâser mémfc quelquefois enlever tout entière , et souffrir plutât k faim que <le perdre le fruit de son premier iMenfùf.

On pourroit aussi dire que le lion n'est pas cruel , puisqu'il ne l'est que par néeeasité , qu'il ne détruit qu'autant qu'il con- «oimne, et que dès qu'il est repu, il est en pleine naix; tandis que le tigre, te loup, et tant d'autres animaux d'espèce iuférieure, teb que le renard, la fouine, le putois, le furet, etc. , donnent la mort pour le seul plaisir de la donner, et que, dans leurs massacres nombreux , ils semblent plutôt vouloir assouvir leur rage que leur faim.

L'extérieur du lion ne dément point ses m-andes qualités intérieures : il a la figure unposante, le regard assuré, la démardie fièit; , la voix terrible ; sa taille n'est point excessive comme celle de l'éléphant ou du rhinocéros ; elle n'est ni lourde comme celle de l'hippopotame ou du bœuf , ni trop ra* massée comme celle de Thyèue ou de Tours , ui trop allongée ni déformée par des inégalités comme celle du chameau : mais eUi est au contraire si bien prise et si bien |h:v>poriionnée , que le corps du lion paroit étra le modèle de la force jointe à Tagilité; aussi solide que nerveux , n'étant diargé ni de chair ni de graisse , et ne contenant rien de surabondant , il est tout nerfs et muscles. Cette grande force musculaire se marque au dehors par les sauts et les bonds prodigieux que le lion fait aisément ; par le mouvement brusque de sa queue, qui est assez fort pour terrasser un homme; par la facilité avec laquelle il fait mouvoir la peau de sa face , et surtout celle de son front , ce qui ajoute beaucoup à sa physionomie ou plutôt à l'expression de Id* fureur ; et enfin par la fa culte qu'il a de remuer sa crinière, laquelle non seulement se hérisse , mais se meut et s'agite en tous sens lorsqu'il est en colère.

A toutes ces nobles qualités individuelles le lion joint aussi la noblesse de l'espèce : j'enteud spar espèces nobles dans la nature ceslles qui sont constantes, invariables, et qu'on ne peut soupçoimer de s'être dégradées. Ces e5j)èces sont ordinairement isolées et seules de leur genre; elles sont distinguées par des caractères si tranchés, qu'on ne peut ni lès méconnoitre ni les confondre avec aucune des autres. A commencer par l'homme, qui est l'être le plus noble de là création, l'espèce en est uiuque, puisque les hoipmea de toutes les races, de tous tes climats , de toutef les couleurs, peu veut se mêler et

Produire ensemble , et quVn même temps on ne doit pas dire qu'aucun animal ap- ' partienne à l'homme , ni de près , ni de loin, par une parenté naturelle. Dans ie cheval l'espèce n'est pas aussi noble que l'individu , parce qu'elle a pour voisine IVspèce de Tàne , laquelle paroit même lui appartenir d'assez près , puisque ces deux animaux produisent ensemble des individus , qu'à la vérité la nature traite comme des bâtards indignes de faire race , incapables même de perpétuer l'une ou l'autre des deux espèces desquelles ils sont issus , mais qui, provenant du mélange d^s deux , ne laissent pas de prouver leur grande affinité. Dans te chien l'espèce est peut-être encore moins noble, parce qu'elle paroit tenir de près à celles du loup, du renard et du chacal,

3u'on peut regarder comme des branches égénerées de ta même famille. Et en descendant par degrés aux espèces inférieures, comme à celles des lapins , des belettes , des rats , etc., on trouvera que chacune de ces espèces en particulier ayant un grand nombre de branches collatérales , 1 on ne peut plus reconooître la souche commune ni la tige directe' de chacune de ces familles devenues trop nofnbreuses. Enfin dans les insectes, qu'on doit regarder comme les espèces infimes de la nature, chacune est accompagnée de tant d'espèces voisines, qu'il n'est plus possible de les considérer une à une , et qu'on est forcé d'en faire un bloc , c'est-àdire un genre, lorsqu'on veut les dénommer. C'est là la véritable origine des méthodes , qn'on ne doit employer en effet que pour les dénombremens difficiles des plus petits objets de la nature, et qui deviennent totalement inntiles et même ridicules lorsqu'il s'agit des êtres du premier rang : classer Thomme avec le singe, le lion a^ee le chat , dire que le lion est un ekat à cri' nUre et à queue longue , c'est dégrader , déiigurer la nature , au lieu de la décrire et de la dénommer.

L'espèce du lion est donc une des plus nobles , puisqu'elle est unique et qu'on ne peut la confondre avec celle du tigre , dn léopard , de l'once , etc. ; et qu'au contraire ces espèces, qui semblent être les moins éloignées de celle du lion , sont assez peu distinctes entre elles pour avoir été confondues par les voyageurs , et prises les unes pour tes antres par les nomenclateurs '. Les lions de la plus grande taille ont en-

I. Voyex dans l'article suWaut/des Tigres t ov il est parlé des animaux auxquels on a 4onné mal & prApos ce DOin.'

viron )iuit ou neuf pieds de longueur depuis ie mufle jusqu'à rorigine de la queue, qui est elle-même longue d'environ quatre pieds. Ces grands lions ont quatre ou cinc{ pieds de hauteur. Les lions de petite taille ont environ cinq pieds el demi de longueur, sur trois pieds et demi de hauteur , et la queue longue d'environ trois pieds. La lionne est, dans toutes les dimensions, d'environ un quart plus petite que le lion.

Aristote distingue deux espèces de lions ; les uns grands, les autres plus petits : ceuxci , dit-il , ont le corps plus court à proportion , le poil plus crépu, et ils sont moins courageux que tes autres ; il ajoute qu'en général tous les lions sont de la même couleur , c'est-à-dire de couleur fauve. Le premier de cek faits me paroît douteux, car nous ne connoissons pas ces lions à poil crépu ; aucun voyageur n'en a fait mention : quelques relations , qui d'ailleurs ne me paroissent pas mériter une confiance entière, parlent seulement d'un tigre à poil frisé qui se trouve au cap de Bonne-Espérance ; mais presque tous les témoignages naroissent s'accorder sur l'unité de la couleur du -lion, qui est fauve sur le dos , et blancb jtre sur les côtés et sous le ventre. Cependant Élien et Oppien ont dit qu'en Étliiopie les lions étoient noir» comme les hommes ; qu'il y en avoit aux Indes de tout blancs , et d'autres marqués ou rayés de différentes couleurs , rouges , noires , et bleues : mais cela ne nous paroît confirmé pai' aucun témoignage qu'on puisse regarder comme authentique; car Marc-Paul, vénitien, ne parle pas de ces lions rayés comme les ayant vus» et Gesner remarque avec raison qu'il n'en fait mention que d'après Élien. 11 paroît, au contraire , qu'il y a très-peu ou point de variétés dans cette espèce, que les lions d'Afrique et les lions d'Asie se ressemblent en tout , et que si ceux des montagnes diffèrent de ceux des plaines , c'est moins par les couleurs de la robe que par la grandeur de la taille.

Le lion porte une crinière , ou plutôt uq long poil qui couvre toutes les parties antéritures de son corps < , et qui devient toujoui's plus long à mesure qu'il avance en âge. La lionne n'a pas ces longs poils, quelque vieille qu'elle soit. L'animal d'Amérique que les Européens ont appelé lion , et que les naturels du Pérou appellent puma^ n'a point de crinière ; il est aussi beaucoup plus petit, plus foible, et plus poltron que

t. Cette crinière n'est pas da crin t nais da poil ftscs doux et lisse comme celui du reste du corps.

LIOÎÎ. g(jt

le vrai lion. U ne seroît pas impossible que la douceur du climat de cette partie 4e l'Amérique méridionale eût assez influé sXir la nature du lion pour le dépouiller de sa crinière, lui ôter son courage, et réduire s4 taille ; mais ce qut paroît impossible , c'est q^yie cet animal , qui n'habite. que les cjimats situés entre les tropiques , et auquel la nature paroît avoir fermé tous les chemins du Nord, ait passé des parties méridionales de l'Asie ou Je l'Afrique en Amérique, puisque ces continens sont séparés vers le midi par des mers immenses : c'est ce qui nous

1)orte à croire que le puma n'est point ua ion , tirant son origine des lions de Tancien continent , et qui auroit ensuite dégénéré dans le climat du Nouveau-Monde, mais que c'est un animal particulier à l'Amérique, comme le sont aussi la plupart des animaux de ce nouveau continent. Lorsque les Européens en firent la découverte , ils trouvèrent en effet que tout y étoit nouveau ; les animaux quadrupèdes, les oiseaux, les pois* sons , les insectes , les plantes , tout parut inconnu, ^out se trouva aifférent de ce qu'on avoit vu jusqu'alors. Il fallut cependant dénommer les principaux objets de cette nouvelle nature : les noms du pays étoient pour la plupart barbares , très-difuciles à prononcer , et encore plus à retenir ; on emprunta donc des noms de nos langues d'Europe , et surtout de l'espagnole et de la portugaise. Dans cette disette de dénominations , un petit rapport dans la forme extérieure , une légère ressemblance de taille et de figure» suffirent pour attribuer à ces objets inconnus les noms des choses connues ; de là les incertitudes, l'équivoque, la confusion qui s'est encore augmentée, parce qu'en même temps qu'on donnoit aux productions du Nouveau-Monde les dénominations de celles de l'ancien continent , on y Iransportoit con tinuellement, ei dans le même teinps, les espèces d'animaux el de plantes qu'on n'y avoit pas trouvées. Pour se tirer d'obs<urité , et pour ne pas tomber à tout instant dans Terreur, il est donc nécessaire de distinguer soigneusement ce qui appartient en propre ^ l'un ou à l'autre continent , et de tâcher de ne s'en pas laisser imposer par les dénominations actuelles , lesquelles ont presque toutes été mal appliquées. Nous avons fait sentir toute la nécessité de cette distinction dans les articles précédens, et nous avons donné en même temps une énumération raisonnée des animaux originaires d,e ï' Amérique et de ceux qui ont été transportés de l'ancien continent A|. de U Condamine^

ANOIAUl CARNASSiEllâ.

dont k témoigna^ nérite toate ooofiance, dit expressément qo^ ne lait pai si ranimai que les Eq»agnols de TAinériqiie appellent lion , et les naturels da pays de Quito ptama^ mérite le nom de lion : il ajoute qu*il est beaucoup plus petit que le bon d'Afrique, et que le mâle n*a point de crinière. Fmicr dit aussi que les animaux qu'on appelle lions au Pérou sont oien différens des nous d'Afrique, qu'ib fuient les hommes • qu'ils ne sont à craindre que pour les troupeaux; et il ajoute une chose très-remarquable y c'est qne leur tète tient de ceUe du loup et de celle du tigre, et qu'ils ont la queue plus petite que l'un et Taulre. On trouve, dans des relations plus anciennes , que ces lions d'Amérique ne ressemblent point à ceux d'Afrique; qu'ils n'en ont ni la grandeur, ni la fierté, ni la couleur; qu'ils ne sont ni rouges ni feures, mais gris; qu'ils n'ont point de crioière, et qu'ib ont l'habitude de monter sur les arbres : ainsi ces animaux diffèrent du lion Sar la taille, par la couleur, par la forme e la léle , par la longueur de la queue , par le manque de crinière, et enfin par les habitudes naturelles, caractères assez nombreux et assez essentiels pour faire cesser l'équiToqne du nom , et pour que , dans la suite, l'on ne confonde plus le puma d'Amérique avec le vrai lion, le lion d'Afrique jDU de l'Asie.

Quoique ce noble animal ne se trouve qne dans les climats les plus chauds, il peut cependant subsister et vivre assez long-temps dans les pays tempérés ; peut-être même avec beaucoup de soin pourroit-il y multiplier. Gesner ra{>porte qu'il naquit des lions dans la ménagerie de Florence ; Willughby dit qu'à Naples une lionne, enfermée avec un lion dans la même tanière, avoit produit cinq petits d'une seule portée. Ces exemples sont rares; mais s'ils sont vrais, ik suffisent pour prouver que les lions ne sont pas absolument étrangers au climat tempère : cependant il ne s*en trouve actuellement dans aucune des parties méridionales de l'Europe ; et dès le temps d'Homère il n'y en avoit point dans le Péloponèse, quoiqu'il y en eût alors , et même encore du temps d'Aristote , dans la Thrace , la Macédoine et la Thessalie. H parait dope que dans tous les temps ils ont constamment donné la préférence aux climats les plus chauds , qu'ils se sont rarement habitues dans les pays tempérés, et qu'ils n'ont jamais habité dans tes terres du Nord. Les naturalistes que nous venons de citer, et qui ont parlé de ces

nés à florenoe et a Naples , ne noiis ont rien appris sor le temp de la gestation de la lionne, sur la grandenr des lionceaux lorsqn'ib viennent de naître, sur les d^rés de leur acamsiement. Élien dit qne la lionne porte deox mois; Pfailostrate et Edouard Wnot disent an contraire qn'dle porte six mois : s*il falloit opter entre ces dieux opinions , je serois de la dernière; car le lion est un animal de grande taille , et nous savons qu'en général , dans les gros noimaux , la durée de la gôtation est pins longue qu'elle ne l'est dans les petits. Û en est de même de l'accroissement du corps : les anciens et Tés modernes cmiviennent que les lions nouveau-nés sont petits, de la grandeur i peu ^prèi d'une belette, c'est-à-dire de six ou sept pouces de longueur ; il leur faut donc au moins quelques années pour grandir de huit ou neuf pieds : ils. disent aussi que les lionceaux ne sont en état de marcher que deux mois après leur naissance. Sans donner une entière confiance an rapport de ces faits, on peut pré umer avec assez de vraisemblance qne le lion, attendu la grandeur de sa taSIe, est au moins trois on quatre ans à croître, et qu'il doit vivre environ sept fois trois ou quatre ans , c'est-à-dire à pen près vingt-cinq ans. Le sieur de Saint-Blartin , maître du combat du taureau a Paris , qui a bien voulu me communiquer les remarques qu'il avoit faites sur les lions qu'il a nourris, m'a fait assurer qu'il en avoit gardé quelquesuns pendant seize ou dix-sept ans ; et il croit 3u'iis ne vivait guère qne vingt ou vingteux ans : il en a gardé pendant douze ou quinze ans, et l'on sent bien que dans ces bons captifs le manque d'exeroice , la contrainte et l'ennui , ne peuvent qu'affoiblir leur santé et abréger leur vie.

Aristote assure , en deux endroits différens de son ouvrage sur la génération, que la lionne produit cinq ou six petits de la première portée, quatre ou cinq de la seconde , trois ou quatre de la troisième , deux ou trois de la quatrième , un on deux de la cinquième, et qu'après cette dernière portée, qui est toujours la moins nombreuse de toutes , la lionne devient stérile. Je ne crois point cette assertion fondée ; car dans tons tes animaux les premières et les dernières portées sont moins nombreuses qne les portées intermédiaires. Ce philosophe s'est encore' trompé , et tous fes naturalistes tant anciens que modernes se sont trompés avec lui , lorsqu'ils ont dit que la lionne n'avoit qne deux mamelles ; il est très-sûr qu'elle en a quatre , et il est aisé de s'en assurer

LE UGN.

par la seule inspecdon. H dit aussi que les lions, les ours, les renards, naissent informes, presifue inarticulés; et Ton sait, à n*en pas douter, qu*à leur naissance tous œs animaux sont aussi formés que les autres, et que lous leurs membres sont distincts et développés. Enfin il assure que les lions s'accouplent à rebours , tandis qu'il est de même démontré par la seule inspection des parties du mâle et de leur direction , lorsqu'elles sont dans rétat propre à Taccouplement , qu'il se fait à la manià« ordinaire des autres quadrupèdes. J'ai cru devoir faire mention en détail de ces petites erreurs d' Aristote, parce que l'autorité de ce grand homme a entraîné presque tous ceux qui ont écrit après lui sur lliistoire naturelle des animaux. Ce qu'il dit encore an sujet du cou du lion , qu'il prétend ne contenir qu'un seul os , rigide', inflexible et sans divisions de vertèbres , a été démenti par l'expérience , qui même sous a donné sur cela un fait très-général ; c'est que dans tous les quadrupèdes , sans en excepter aucun, et même dans l'homme, le cou est composé de sept vertèbres , ni plus ni moins, et ces mêmes vertèbres se trouvent dans le cou du lion , comme dans celui de tous les aub-es animaux quadrupèdes. Un autre fait encore, c'est qu'en général les animaux carnassiers ont le cou plus court que les animaux friigivores, et surtout que les animaux ruminans ; mais cette différence de longueur dans le cou des quadrupèdes ne dépend que de la grandeur de chaque vertèbre , et non pas de leur nombre , qui est toujours le même : on peut s'en assurer en jetant les yeux sur l'immense collection de squelettes qui se trouvent maintenant au Cabinet du Roi; on verra qu'à commencer

I)ar l'éléphant et à finir par la taupe, tous es animaux quadrupèdes ont sept vertèbres dans le cou, et qu'aucun n'en a ni plus ni moins. A l'égard de la solidité des os du lion , qu'Aristote dit être sans moelle, et sans cavité, de leur dureté qu'il compare i celle du caillou , de leur propriété de faire feu par le frottement, c'est une erreur qui n'auroit pas dû être répétée par Kolbe , ni même parvenir jusqu'à nous., puisque , dans le siècle même d'Arislotc, Épicure s'étoit moqué de cette assertion.

Les lions sont très-ardens en amour :

lorsque la femelle est en chaleur, elle est quelquefois suiWede huit ou dix mâles, qui ne cessent de rugir autour d'elle et de se livrer des combats furieux , jusqu'à ce que l'un d'entre eux, vainqueur' 4^ tous les autres , en demeure paisible possesseur et s'é-

loigne avec elle. La lionne met bas au printemps et ne produit qu'une fois tous les ans; ce qui indique encore qu'elle est occupée pendant plusieurs mois a soigner et allaiter ses petits , et que par conséquent le temps de leur premier accroissement , pendant lequel ils ont besoin des secours de la mère, est au moins de quelques mois.

Dans ces animaux, toutes les passions , même les plus douces, sont excessives, et l'amour maternel est- extrême. La lionne , naturellement moins forte, moins courageuse et plus tranquille aue le lion , devient terrible dès qu'elle a des petits; elle se montre alors avec plus de hardiesse que le lion , elle ne connoît point le danger ; elle se jette indiféremment sur les hommes et sur les animaux qu'elle rencontre, et les met à mort, se charge ensuite de sa proi<t, la porte et la partage à ses lionceaux, auxquels elle ap-

S rend de bonne heure à sucer le sang et à échirer la chair. D'ordinaire elle met bas dans les lieux très-écartés et de difficile accès; et lorsqu'elle craint d'être découverte, elle cache ses traces en retournant plusieurs fois sur ses pas , ou bien elle les enace avec sa queue : quelquefois même , lorsque l'inquiétude est grande , elle transporte ailleurs ses petits ; et quand on veut les lui enlever, elle devient furieuse, et les défend jusqu'à la dernière extrémité.

On croit que le lion n'a pas l'odorat aussi

Sarfait ni les yeux aussi bons que la plupart es autres animaux de proie : on a remaraué que la grande lumière du soleil paroît 1 incommoc^er ; qu'il marche rarement dans le milieu du jour ; que c'est pendant la nuit qu'il fait toutes ses courses ; que quand il voit des feux allumés autour des troupeaux, il n'en approche guère , etc. On a observé qu'il n'évente pas de loin l'odeur des autres animaux , qu'il ne les chasse qu'à vue et non pas en les suivant à la piste , comme font les chiens et les loups, dont l'odorat est plus fin. On à même donné le nom de guUe ou de pourvoyeur du lion à une espèce de lynx auquel on suppose la vue perçante et l odorat exquis , et on prétend que ce lynx accompagne ou précède toujours le lion pour lui indiquer sa proie : nous connoissons cet animal , qui se trouve , comme le lion , en Arabie , en Lydie , etc., qui , comme lui , vit de proie, et le suit peut-être quelquefois pour profiter de ses restes ; car , éiant foible et de petite taille, il doit fuir le lion plutôt que le servir.

Le lion , lorsqu'il a faim, attaque de face tous les animaux qui se présentent : mais

a^imaL'X. carnassiers.

cmnine il nt três-redouiê , H mie Ions <*lifr> cheni à éfiter &a rencontre , il est souvent obligé de se cacher et de les attendre aa pa&sage ; il se tapit sur le ventre dans un endroit fourré, d'où il s'éiance avec tant de force, qu'il les saisit -ou^ent du premier bond. Dans les déserts et les forêts , sa nourriture la plus ordinaire sont les gazellr« et les singes, quoiqu'il ne prenne ceox-^-i que lorsq l'ils sont k terre ; car il ne grimpe pas sur les arbres comme le tigre et le puma. Il mange beaucoup à la fois et se remplit pour deux ou trois jours ; il a les dents si fortes, qu'il brise aisément les os, et il les avale avec la chair. On prétend qu'il supporte longtemps la faim : comme son tempérament est excciisiveaient chaud, il supporte moins pat'emment la soif, et boit toutes les fois qu'il peut trouver de Teau. Il prend Peau en lafiaut cotume un chien ; mais au lieu que la langue du chien se courbe en dessus pour laper , celle du lion se courbe en dessous ; ce qui fait qu'il est long-temps à boire et . qu^il peni beaucoup d'eau. Il lui feut environ quinze livres de chair crue chaque jour: il prefere la chair des animaux vivans, de ceux surtout qu'il vient d'égorger; il ne se jette pas volontiers sur des cadavres infects, et il aime mieux chasser une nouvelle proie que de retourner chereher les restes de la première : mais quoique d'ordinaire il se nourrisse de chair fraîche, son haleine est très-forte et son urine a uoe odeur insupportable.

Le rugissement du lion est si fort que , quand il se fait entendre par échos la nuit dans les déserts , il ressemble au bruit du tonnerre. Ce rugissement est sa voix ordinaire : car, quand il est en colère , il a un autre cri qui est court et réitéré subitement; au lien que le rugissement est un cri prolongé, une espèce de grondement d'un ton grave , mêlé d'un frémissement plus aigu. Il rugit cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie. Le cri qu'il fait lorsqu'il est en colère est encore plus terrible que le rugissement : alors il se bat les flancs de sa queue , il en bat la terre, il agite sa crinière, fait mouvoir ta peau de sa face , remue ses gros soureils , montre des dents menaçantes , et tire une langue armée de pointes si dures , qu'elle suffit seule pour écoreher la peau et entamer la chair sans le secours des dents ni des ongles, qui sont après les dents ses armes les plus cruelles. Û est beaucoup pins fort par la tète , les mâchoires et les jambes 4e devant, que par les parties postérieures

do corpt. 11 vMt la mât coBone lei ciiats : Il ne diort pas kmg-ICMps, et s'éveille aisément ; nais c'est nal à propos que l'on a prétendu qu'il dormoit les yeux ouverts.

La démardie ordinaira du bc» est ûère, grave et lente, qooiqiie toojjoan oblique : sa course ne se fait pas par des mouvemens égaux , mais par sauts et par bonds; et ses monvemens sont n brnsqaes, ipi^ ne peut s'arrêter à Tinstant et qu'il passe presque toujours son bat. Lorsqu'il saule sur sa proie , il fàii un bond de douze on quinze

Sieds , tombe dessus , la saisit avec les pattes e devant, la déchire avee les «mgles, et ensuite la dévore avec les dents. Tant qu'il est jeune et qu'il a de la légèreté, il vit do produit de sa chasse , et quitte ramnent ses déserts et ses forftts, où fl trouve assez d'animaux sauvages pour subsister aisônent; mais lorsqu'il devient vieux, pesant et moins propre à l'exercice de la oiasse, fl s'ap-

S roche des Keox fréquentes , et devient plus angereux pour Phomnie et pour les animaux domestiques ; seulement on a remarqué que lorsqu'il voit des hommes et des animaux ensemble, c'est toojonn snr les animaux qu'il se jette, et jamais sur les hommes, à moins qu'ils ne le Ênappent ; car alors il reconnoit à merveille cdui qui vient de l'offenser, et il quitte sa nroie pour se venger. On prétend qu'A préfère la chair du chameau à celle de tous les antres animaux ; il aime aussi beaucoup celle des jeunes éléphans ; ik ne peuvent Im résister lorsque leurs défenses n'ont pas encore ponssé , et il en vient aisément à bout, i moins que la mère n'arrive à leur secours. L'éléphant , le rhinocéros , le tigre et l'hippopotame, sont les seuls animaux qui paissent résister au lion.

Quelque terrible que soit eet animal, on ne laisse pas de lui donner la chasse avec des chiens de grande taille et bien appuyés

J)ar des hommes k cheval ; on le déloge ; on e fait retirer : mais il faut que les chiens et même les chevaux soient aguerris auparavant, car presque tous les animaux frémissent et s enfuient à la seule odeur du lion. Sa peau , quoique d'un tissu ferme et serré, ne résiste point à la balle ni même au javelot ; néanmoins on ne le tue presque jamais A'un seul coup : on le prend souvent par adresse , comme nous prenons les loups, en le faisant tomber dans une fosse profonde

3u'on recouvre avec des matières leçères au essus desquelles on attadie un anmal vivant. Le lion devient doux dès qu'il est pris ; et si Ton profile des premiers momeqi

Page 1