‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 126 sur 146 · L'ONDATRA ET LE DESMAN · texte numérisé non relu

L'ONDATRA ET LE DESMAN

L'oNDAViuet te desman sont deux animaux i|\i'il ne faut pas confondre, quoiqu'on les ait appelés tous deux/'a/ï tmtsqaéni et qu'ils aient quelques caractères communs; il faut aussi les distinguer du pilori on rat musqué des Antilles : ces trois animaux sont d'espèces et de climats différens ; l'ondatra se trouve en Canada ^ le desman en Laponie , en M oscovie , et le pilori à la Martinique et dans les auti'es îles Antilles.

L\)ndatra ou rat musqué du Canada diffère du desman , en ce qu'il a les doigts des pieds tous s€|>arés les uns des autres, les yeux très-apparens et le museau fort court: au lieu que le desman , ou rat musqué de Moscovie, a les pieds de derrière réunis par une membrane, les yeux extrêmement petits , le museau prolongé comme la mUsa^ raigne. Tous deux ont la queue plate , et ils diffèrent du pilori ou rat musqué des An-. tilles , par cette conformation et par plusieurs autres caractères. Le pilori a la queue assez courte , cylindrique comme celle des autres rats, au lieu que ^ondatra et le desman l'ont tous d«ux fort longue. L'ondatra ressemble , par la tète , au rat d^eau , et le desman à la mu^waigne.

On trouve dtns les Mémoires de l'Académie, année 1725, une description trèsample et orès-bien faite de l'oodAtfa, sons iti le nom de rut musqué, M. Sarrasin, méde-

cin du roi à Québec et con'espondant de l'Académie, s'est occupé à disséquer un graud nombre de ces animaux, dans lesquels il a observé des dioses singulières. Nous ne pouvons pas douter,* en comparant sa description avec la nôtre, que ce rat musqué du Canada dont il a douné la description , ne soit notre ondatra , c'est-àdire ranimai dont nous donnons ici la figure.

L'ondatra est de la grosseur d'un petit kpin et de la forme d'un rat. Il a la tête courte e^t semblable à celle du rat d*eau , le poil luisant et doux avec un duvet fort épais au dessous^ du premier poil, à peu près comme- ^ ^iastor. H a la queue longue et Gouveiie de petites écailles , oomme celle des autres rats, mais elle est d'une forme différente : la queue des rats communs est à peu près cylindrique et diminue de grosseur depuis l'origine jusqu'à l'extrémité ; celle du rat musqué est fort aplatie vers la partie du milieu josqu^à l'extrémité et un peu plus arrondie au commencement , c'est-à-dire à l'origine : les Caces aplaties ne sont pas horizontales, niais verticales; en sorte qu'il semble que la queue ait été serrée et comprimée des deux côtés dans toute sa longueur. Les doigt» des pieds ne sont pas réunis par deiw membruies ; mais ils Kmt parois de longs poils auez teirés qui sup-

pléeot en partie l'effet de la membrane et donnent à l^imal plus de facilité pour nager. II a les oreilles très-courtes, et non Eas nnes comme le rat domestique, mais icn couverles de poils en dehors et en dedans; les yeux grands et de trois ligues d'ouverture : deux dents incisives d*environ ^m pouce de long dans la mâchoire inférieure et deux autres plus courtes dans la mâchoire supérieure : ces quatre dents sont très-fories et lui servent à ronger et à couper le bois.

Les choses singulières que M. Sarrasiu a observées dans cet animal sont : t^ la force et la grande ex))ansion du muscle peaucier, qui fait que l'animal , en contractant sa peau , peut resserrer son corps et le réduire a un plus petit volume; 2° la souplesse iles -fausses côtes, qui permet celte contraction du corps, laquelle est si considérable que le rat musqué passe dans des trous où des animaux beaucoup plus petits ne peuvent entrer; S** la manière dont s'écoulent les urines dans les femelles; car Furètre n'aboutit point, comme dans les autres quadrupèdes , au dessous du clitoris , mais à une éminence velue située sur Tos pubis ; et cette éminence a un orifice pai'ticulier qui sert à l'éjection des urines : organisation singulière qui ne se trouve que dans quelques espèces d'animaux , comme les rats et les singes , dont les femelles ont trois ouvertures. On a observé que le castor est le seul des quadrupèdes dans lequel les urines et les excrémens aboutissent également à un réceptacle commun qu'on pourroit comparer au cloaque des oiseaux. Les femelles des rats et des singes sont peut-être les seules qui aient le conduit des urines et Torifice par où elles s'écoulent absolument séparés des parties de la génération : cette singularité n'est que dans les femelles; car dans les mâles de ces mêmes espèces l'ujt'ètre aboutit à l'extrémité de la verge, comme duis toutes les autres espèces de quadmpèdes. M. Sarrasin observe: 4° que les testicules, qui,

ANBIAU1C CÀKTf ASSIERS. -

la génération s'oblitèrent' presque entièrement après la saison des amours. Les testicules , qui dans ce temps étoient au dehor> et fort proéminens , rentrent dans l'intérieur du corps ; ils sontvaltadiés à la membrane adipeuse, ou plutôt ils y sont enclavés , ainsi que les autres parties dont nous venons de parler. Cette membrane s'étend et s'augmente par la surabondance de la nourriture jusqu'au temps du rut : les parties de la génération , qui semblent être des appendices de celle membrane , se développent, s'éteodent, se gonflent, et acquièrent alors touH leurs dimensions; 'mais lorsque cette suiabondance de nourriture est épuisée par des coïts réitérés, la membrane adipeuse, qui maigrit , se resserre, se coniracte et se i-etire peu à peu du côté des reins; en se reUraot elle entraîne avec elle les vaisseaux déférens , les vésicules séminales , les épididvmes et les testicules , qui deviennent légers, vides et ridés au point de n'être plus reconnoiisables. Il en est de même des vésicules séminales , qui , dans le temps de leur gonflement, ont un pouce et demi de longueur. et ensuite sont réduites , ainsi que les testicules, à une ou deux lignes de diamètre. 5** Les follicules qui contiennent le musc ou le parfum de cet animal sous la forme d'un€ humeur laiteuse, et qui sont voisins des parties de la génération , éprouvent aussi les mêmes chang^nens; ils sont ti*ès-gros, trèsgonflés; leur parfum très-fort, très-exalté et même 4rès-sensible à une assez grande distance, dans le temps des amours; ensuite ils se rident, ils se flétrissent et enfin s'oblitèrent en entier. Ce changement, dans les follicules qui contiennent le parfum, se fait plus promptement et plus complètement que celui des parties de la génération : ces follicules, qui sont communs aux deux sexes, contiennent un lait fort abondant au temps du rut ; ils ont des vaisseaux excréteurs qui aboutissent dans le mâle à l'extrémité de la verge, et vers le clitoris dans la femelle, et cette sécrétion se fait et s'évacue à peu près

comme dans les autres rais , sont situés des ^ au même endroit que l'urine dans les autres deux côtés de l'anus, deviennent très -gros quadrupèdes.

dans le temps du rut pour un animal aussi petit : gvos, dit-il, comme des noix muscades; mais qu'après ce temps ils diminuent prodigieusement et se réduisent au point de n'avoir pas plus d'une ligne de diamètre;

3ue non seulement ils changent de volume, e consistance et de couleur, mais même de situation d'une manière marquée. Il en est de même des vésicules séminales, des vaisseaux déférens , etc. : toutes ces parties de

Toutes ces singularités , qui nous ont été indiquées par M. Sarrasin, étoient dignes de l'attention d'un habile anatomiste; et l'on ne peut assez le louer des soins réitérés qu'il s'est donnés pour constater ces espèces d'accidens de la nature,, et pour voir ces changemens dans toutes leurs périodes. Nous avons déjà parlé de changemens et d'altérations à peu 'près semblables à celles-ci dans les parties de la génération

(lu rat d^eau , du campagnol et de la taupe. Voilà donc des animaux quadrupèdes qui , par tout le reste de la conformation , ressemblent aux autres quadrupèdes , desquels cependant les parties de la génération se renouvellent et s'oblitèrent chaque année à peu près comme les laitances des poissons et comme les vaisseaux séminaux du calmar, dont nous avons décrit les chai^emens , Fanéantissement et la reproduction : ce sont là de ces nuances par lesquelles la nature rapproche secrètement les êlres qui nous paroissent les plus éloignés ; de ces exemples rares , de ces instances solitaires qu'il ne faut jamais perdre de vue , parce qu'elles tiennent au système général de l'organisation des êtres , et qu'elles en réunissent les points les plus éloignés. Mais ce n'est- point ici le lieu de nous étendre sur les conséquences générales qu'on peut tirer de ces faits singuliers , ,non plus que sur les rapports immédiats qu'ils ont avec notre théorie de la génération : un esprit attentif les sentira d'avance ; et nous aurons bientôt occasion de les présenter avec plus d'avantage , en les réunissant^ à la masse totale des autres faits qui y sont relatifs.

Comme l'ondatra est du même pays que le castor, que comme lui il habile sur les eaux , qu'il est en petit à peu près de la même figure, de la même couleur et du même poil , on les a souvent comparés l'un à l'autre ; on assure même qu'au premier coup d'œil on prendroit un vieux ondatra pour un castor qui n'auroit qu'un mois d'âge ; ils diffèrent cependant assez par la forme de la queue , pour qu'on ne puisse s'y méprendre ; elle est ovale et plate horizontalement dans le castor; elle est très-allongée et plate verticalement dans l'ondatra. Au reste , ces animaux se ressemblent assez par le naturel et l'instinct. Les ondatras, comme les castors , vivent en société pendant l'hiver ; ils font de petites cabanes d'environ deux pieds et demi de diamètre et quelquefois plus grandes , où ils se réunissent plusieurs familles ensemble : ce n'est point, comme les marmottes, pour y dormir pendant cinq ou six mois , c'est seulement pour se mettre à l'abri de la rigueur de l'air : ces cabanes sont rondes et couvertes d'un dôme d'un pied d'épaisseur; des herbes, des joncs entrelacés, mêlés avec de la terre grasse qu'ils pétrissent avec les pieds , sont leurs matériaux. Leur construction est impénétrable à l'eau du ciel, et ils pratiquent des gradins en dedans pour n'être pas gagnés par l'inondation de celle de la terre. Cette

L'Oi!?DATRA ET LE DEÔMÀTf. i3S

cabane, qui leur sert de retraite, est couverte, pendant l'hiver, de plusieurs pieds

de glace et de neige , sans qu'ils en soient incommodés. Ils ne font pas de provision pour vivre, comme les castors; mais ils creusent des puits et des espèces de boyaux au dessous et à l'entour de leur demeure pour cïiercher de l'eau et des racines. Ils passent ainsi l'hiver fort tristement, quoique en société, car ce n'est pas la saison de leurs amours; ils sont prives, pendant tout ce temps, de la lumière du ciel : aussi , lorsque l'haleine du printemps commence à dissoudre les neiges et à découvrir les'iommets de leurs habitations, les chasseurs en ouvrent le. dôme, les oflusquent brusque,ment de la lumière du joiu*, et assomment ou prennent tous ceux qui n'ont pas eu le , temps de gagner les galeries souterraines qu'ils se sont pratiquées et qui leur servent de derniers retranchemens, où on les suit encore ; car leur peau est précieuse et leur chair n'est pas mauvaise à manger. Ceux qui échappent à la main du chasseur quittent leur habitation à peu près dans ce temps; ils sont'errans pendant l'été, mais toujours deux à deux; car c'est le temps des amours. Ils vivent d'herbes et se nourrissent largement des productiofls nouvelles que leur offre la surface de la teiTe : la membrane adipeuse s'étend , s'augmente , se remplit par la surabondance de cette bonne nourriture; les follicules se renouvellent, se remplissent aussi : les parties de la génération se dérident , se gonflent'; et c'est alors que ces animaux prennent une odeur de musc si forte , qu'elle n'est pas supportable: cette odem^ se fait sentir de loin; et, quoique suave pour les Européens, elle déplaît si fort aux sauvages, qu'ils ont ^^\it\h puante une rivière sur les bords de laquelle habitent en grand nombre ces rats musquée , qu'ils appellent aussi rats puans.

Ils produisent une fois par an , et cinq ou six petits à la fois : la durée de la gestation n'est pas longue , puisqu'ils n'entrent en amour qu'au conuuencement de l'été et que les petits sout déjà grands au mois d'octobre , lorsqu'il faut suivre leurs père e^ mère dans la ciibane qu'ils construisent de nouveau tous les ans ; car on a remarqué qu'ils ne reviennent point à leurs anciennes habitations. Leur voix est une espèce de gémissement que les chasseurs imitent pour les piper et pour les faire approcher ; leurs dents de devant sont si fortes et si propre à rouger, que quand on enferme un de ces animaux dans une caisse de bois dur, il y

XmmxXH CAR^ASSIEtlS.

&it en trè^p^'de temps un trou assez gr^nd poiir eu scfrtir; et c'est encore une de ces ncullét naturelles qu'il a communes avec le castor, que nous n'avons pu garder enfermé qu'en doublant de fer-blanc la porte de sa loge. L'ondatra ne nage ni aussi vite ni aussi long-temps que le castor ; il va plus souvent à terre ; il ne court pas bien, et marche encore plus mal en se ber^nt à peu près comme une oie. Sa peau conserve une odeur de muse qui fait qu'on ne s'en sert pas volontiers pour fourrure; mais on emploie le second poil ou duvet dans la fabrique des chapeaux.

Ces animaux sont peu faroudies , et, en les prenant petits, on peut les apprivoiser aisément ; ils sont même très-jolis lorsqu'ils sont jeunes. Leur queue longue et presque nue, qui rend leur figure désagréable, est fort courte dans le premier âge ; ils jouent innocemment et aussi lestement que de petits chats ; ils ne mordent point >, et on les

z. Les rats mnsqa^s de Canada , que les Horons appdlent otuiathra , paissent l'her^ie sur terre et le blanc des joncs autour des lacs et des ririères ; il 7 a plaisir à les voir manger et faire leurs pustits tours quand ils sont jeunes. J'en avois un très-joli } ja Je nourrissois du blanc des joncs et d'une cer*

nourriroit aisément si |enr odeur n'étol point incommode. L'ondatra et le desmsi sont, au reste, les seuls animaux des pai septentrionaux qui donnent du parfam : cai l'odeur du castoreum est très-désagréable; et ce n'est que dans les climats chaudi qu'on trouve les animaux qui fournûseiil le vrai musc, la civette et les autres par< fums.

Le desman , ou rat musqué de Mosco\iV.

nous offriroit peut-être des singularités re marquables et analogues à celles de l'onà tra ; mais il ne paroît pas qu'aucun naturaliste ait été à portée de l'examiner vivant, ni de le disséquer : nous ne pouvons parler nous-même que de sa forme extérieure, «r lui qui est au Cabinet du roi ayant été eovoyé de Laponie dans un état de dessécliement qui n'a pas permis d'eu faire la disseç^ lion ; je n'ajouterai donc à ce que j'en ai déji dit que le seul regret de n'en pas savoir davantage.

tftiae barbe semiblable am cbiendeat : j« faùoù ^ ce petit animal tout ce <|ue je Toolois, sans qmi me mordît aucunement ; aussi n'y sont-ils pas sujets. {Vofoge de Saganl-Tkéodot; Paris, iwi; pages 3a 2 et 3a 3). La plante dont M. SarrasmJJ que le rat musqué se «9«rrit \^ plus f olontiers «i le calamus aromaUcus.

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DE LA NATURE

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