‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 29 sur 146 · LE CHEVREUIL · texte numérisé non relu

LE CHEVREUIL

Le cerf, comme le plus noble des habitans des bois, occupe dans les forets les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies; le chevreuil, comme étant d'une espèce inférieure, se contente d'habiter sous des lambris plus bas, et se tient ordinairement dans le feuillage épais des plus jeunes taillis : mais s'il a moins de noblesse, moins de force et beaucoup moins de hauteur de taille, il a plus de grâce, plus de vivacité et même plus de courage que le cerf ; il est plus gai , plus leste , plus éveillé ; sa forme est plus arrondie, plus élégante, et sa figure plus agréable ; ses yeux surtout sont plus beaux, plus brillans, et paroissent animes d'un sentiment plus vif; ses membres sont plus souples , ses mouvemens plus prestes, et il bondit, sans effort, avec autant de force que de légèreté. Sa robe est

toujours propre, son poil net et lustré; il ne se roule jamais dans la fange , comme le cerf; il ne se plaît que dans les pays les plus élevés, les pliK secs, où l'air est le plus pur. Il est encore plus rusé, plus adroit à se dé* rober, plus difficile à suivre; il a plus de finesse, plus de ressources d'instinct; éar, quoiqu'il ait le désavantage mortel de laisser après lui des impressions plus fortes, et qui donnent aux chiens plus d'ardeur et plus de véhémence d'appétit que l'odeur du cerf, il ne laisse pas de savoir se soustraire à leur poursuite par la rapidité de sa première course et par ses détours multipliés. Il n'attend pas, pour employer la ruse, que la force lui manque : dès qu^il sent , au contraire, que les premiers efforts d'une fuite rapide ont été sans succès , il revient sur ses pas, retourne, revient encore; et, jorsqu'il

,S6 ANIMAUX

( confondu pir j« mou»emen» oppcsfa U direction de l'ïller «vec relie du rïlour, lorsqu'il a mile lei éminartonj présenta «vec 1» émanalioiu paiséei , ii tr sépare de U terre pir im Iwnd, et se jetant i (■ôté, il u met lenlre à Icrre, et laiise, sans bouger, paner près àé lui la troupe entière de lei ennemifi unenitt.

ïl diffère du ™i^ et dn daim par le lulurel. par le tempéra ment , par les mœurs et auui piU' presque toutn les hnl>ilti<les de Mlure. An lion de se mctlre en hardei comme eux et de marelier pur grandes troupes, il demeure en famille: te père. U mère et le> petits «ont ensemble , el on ne le! voit jamais s'associer avee des étrangers. , lia tont aussi contlsns dam leurs amours qne le cerf l'est peu; comme la chevretle produit ordinairement deux faons, l'un mâle el l'autre femelle, ces jeunes aDimaus.

élevés . nourris ensemble, prennent une si forte affeclion l'nn pour l'autre qu'ils ne se quittent jamais, i moins que l'un des deux n'ait éprouvé l'injustice du sort, qui uedevroit jamais léparer re qui s'aime ; et c'est ■tlachemenl encore ptulât qu'amour; car, quoiqu'ils soient loujnurs eiuemble, ils ne ressenleol les ardeurs du rut qu'une seule fois par an, cl ce temps ne dure que quinze jours; c'est à la fin d'octobre qu'il commence, et il finit avant le i5 de novembre. Us ne tont point alors chargée, comme le cerf, d'une venaison surabondante; ils n'ont point d'odeur forte, point de fureur, rien, en un mol, qui les attere et qui change leur état : •eulemeni ils ne sounrenl pas que leurs Faoos restent avec eux pendant ce temps; le père les chasse, comme pour tes obliger à cpder leur place i d'autres qni

Telle famille : cependant , après ' que le rut est fini, les fcons reviennent auprès de leur mère, el ils y demeurent encore quelque temps, après qnoi ils la quittent pour toujours, el vont tous deux s'établir a quelque dialauco des lieni où ils ont pris naissance.

La chevreltc porte rinq mois et demi; elle met bas vers ta fin d avril ou Bu com- ■Benconriil de mai. Les biches, comme nous l'avons dit, porteul plus de huit mois; et edle différence seule suffirait pour prouver que ces animaux sont d'une espèce assez cloignéE pour ne pouvoir jamais se l'approdier, ni se mêler, ni produire cn^mblo une race intermédiaire: pr ce rapport, aussi bien que par la figure el par la taine, i!s se rappiofheni de l'espèce de la chèvre an- Unl qu'ik l'éhtignenl de l'espèce du cerf j

temps, et le chevreuil peut è Ire regardé comme une chèvre sauvage, nui, ne vivant que de bob, porte du bois au lieu decomn, 'La chevrette se sépare du cbevreuH lorsqu'elle veut mettre bas; elle se recèle dans le plus fort du bois pour éviter le loup, qui est son plus dangereux ennemi. Au bout de dix ou douze jours, les jeunes faons ont déjà pris assez de force pour la suivre. LOTsqu'elle est menacée de quelque danger, elle les cache dans quelque endroit fourré; elle fait bec, se laisse chasser pour eux; mais tous ces soins n'empêchent pas que les hommes, les chiens, les loups, ne les lui enlèvent souvent : c'est là leur temps le plus critique, et celui de te grande destraclion de cette espèce, qui n'est déjà pas trop commune : j'en aï la preuve par ma propre expérience. J'habite souvent une campagne dans un pays dont les chevreuils ont une grande réputation ; il n'y a point d'année qu'oD ne m'apporte au printemps plusieurs laons, tes uns vivans, pris par les hommes, d'autres tués par les cbirns; en sorte que, sans compter ceux qne les loups dévorent, je vois qu'on en détruit plus dans le seut mois de mai que dans le cours de tout le reste de l'anuèe; el ce que j'ai remarqué depuis plus de vingl-ctnq ans, c'est que, comme s'il y avoil en tout lui équilibre parfait entre les causi'S de dcslruclîon ei de renouvellemenl , its sont toujours, à très-peu près, en même nombre dans les mciuEs canlont. Il n'est pas diKIcile de les compter,

Earre qu'ils ne sont nulle part bieu nororeux, qu'ils marchent en famille el que chaque ramiile baliile séj)arémenl; en sorte que, par exemple, dans un taillis de cent arpens, il y en aura une làmille, c'est-àdire trois, quatre ou cinq ; car ta cbevrelte, qui produit ordinairement deux faons, qud-

Sueluis n'en fait qu'un, et quelquefois en lit trois, quoique irès-raremeut. Dans un antre canton, qui sera du double [dus étendu , il r en aura sept ou huit, e'est-à-dire deux iamiltes; el j'ai obsei'vé qne, dans chaque raiilon , cela se soutient toujours au même nombre, à l'exception des années où les hivers ont ,élé trop rigoureux el les e longue durée : soueiiiièi-e est détruite; ile.ilei

1 peu près égatemenl prétend qu'en génc-

;s provinces en France ob l'on

ILE CHi&TIBEIL'ÏÏL

Ûr/ire //e,r Huminants. J'ertion dar Kuminaiits à pomes.

Genre Cerf, /fuBùrj

ûrtfrf. rfSw Kumiuiints ■ ..ùf. .

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ANIMAUX SAUVAGES

ranimai. Le chevreuil , qui n'a pas à craindre les mouches, parce quil refait sa tête en hiver, ne se recèle pas ; mais il marche avec précaution , et porte la lêie basse pour ne pas toucher aux branches.

Dans le cerf, le tiaim et le chevreuil, Tos frontal a deux apophyses ou cminences , sur lesquelles porte le boi&c ces deux éminences osseuses commencent à pousser à cinq ou six mois , et prennent en peu de temps leur entier accroissement; et, loin de continuer à s'élever davantage à mesure que l'animal avance en âge, elles s'abaissent et diminuent de hauteur chaque année, en sorte que les meules, dans un vieux cerf ou dans un vieux chevreuil, appuient d'assez près sur l'os frontal , dont les apoph)ses sont devenues fort larges et fort courtes ; c'est même l'indice le plus sûr pour reconnoiti*e l'âge avancé dans tous ces animaux. Il me semble que l'on peut aisément rendre raison de cet effet, qui d abord parolt singulier, mais qui cesse de l'être si l'on fait attention que le bois qui porte sur cette éminence presse ce point d'appui pendant tout le (em})s de son accroissement; que par conséquent il le comprime avec une grande force tous les ans, pendant plusieurs mois : et comme cet os, quoique dur, ne l'est pas plus que les auUes os , il ne peut manquer de céder un peu à la force qui le comprime, en sorte qu'il s'élargit, se rabaisse et s'aplatit toujours de plus en plus par cette même compression réitérée à chaque tête que forment ces animaux; et c'est ce qui fait que quoique les meules et le merrain grossissent toujours, et d'autant plus que l'animal est plus âgé, la hauteur de la tête et le nombre des andouiilers diminuent si fort, qu'à la lin, lorsqu'ils parviennent à un très-grand âge, ils n'ont que deux grosses dagues ou des télés bizarres et contrefaites, dont le men*ain est fort gros, et dont les andouiilers sont très-petits.

Comme la chevrette ne porte que cinq mois et demi, et que l'accroissement du jeune chevreuil est plus prompt que celui du cerf, la durée de sa vie est plus courte , et je ne crois pas qu'elle s'étende à plus de douze ou quinze ans tout au plus. J'en ai élevé plusieurs ; mais je n'ai jamais pu les garder plus de cinq ou six ans : ils sont très-délicats sur le choix de la nourriture ; ils ont besoin de mouvement , de beaucoup d'air, de beaucoup "d'espace ; et c'est ce qui fait qu'ils ne résistent que pendant les premières années de leur jeunesse aux inconvéniens de la vie domestique* Il leur faut

une femelle et un pare de cent arpens , pour qu'ils soient à leur aise. On peut les apprivoiser, mais non pas les rendre obéissans, ni même familiers; ils retiennent toujours quelque chose de leur naturel sauvage ; ils s'épouvantent aisément, et ils se précipitent contre les murailles avec tant de force, que souvent ils se cassent les jambes. Quelque

{>rivés qu'ils puissent être, il faut s'en défier: es mâles surtout sont sujets à des caprices dangereux, à prendre certames personnes en aversion ; et alors ils s'élancent et donnent des coups de tête assez forts pour renverser un homme , et ils le foulent encore avec les pieds lorsqu'ils l'ont renversé. Les chevreuils ne raient pas si fréquemment ni d'un cri aussi fort que le cerf; les jeunes ont une petite voix courte et plaiutive, mi mi, par laquelle ils marquent le besoin qu'ils ont de nourriture. Ce son ast aisé à imiter; et la mère, trompée par l'appeau, arrive jusque sous le fusil du chasseur.

£p hiver, les chevreuils se tiennent dans les taillis les plus fourrés, et ils vivent de ronces, de genêt, de bruyère, de chatons de coudrier, de marsaule, etc. Au printemps, ils vont dans les taillis plus clairs , et broutent les boutons et tes feuilles naissantes de tous les arbres. Celte nourriture chaude fermenle dans leur estomac et les enivre de manière qu'il est très-aisé alors de les surprendre : ils ne savent où ils vont, ils sortent même assez souvent hors du bois, et quelquefois ils approchent du bétail et des endroits habités. En été, ils restent dans les taillis élevés, et n'en sortent que rarement pour aller boire à quelque fontaine, dans les grandes sécheresses; car pour peu que la rosée soit abondante , ou que les feuilles soient mouillées de la pluie, ils se passent de boire. Ils cherchent les nourritures les plus unes ; ils ne viandeni pas avidement comme le cerf; ils ne broutent pas indifféremment toutes les herbes, ils mangent délicatement, et ils ne vont que rarement aux gagnages, parce qu'ils préfèrent la bourgene et la ronce aux grains et aux légumes.

La chair de ces animaux est , comme l'on sait, excellente à manger; cependant il y a beaucoup de choix à faire : la qualité dépend principalement du pays qu'ils habitent ; et dans le meilleur pays il s'en trouve encore de bons et de mauvais. Les bruns ont la chair plus fine que les roux ; tous les dievreiiils mâles qui ont passé deux ans, et que nous appelons vieux brocards, sont durs et d'assez mauvais goût. Les chevrettes, quoique du même âge, ou plus âgées, ont

LE CHEVREUIl

la chair plus tendre. Celle des faons , lorsqu'ils sont .trop jeunes, est mollasse; mais elle est pai'faîte lorsqu'ils ont un an ou dixhuit mois. (Ceux des pa^s de plaines et de vallées ne sont pas bons; ceux des tt^rrains humides sont encore plus mauvais; ceux qu'on élève dans des parcs ont peu de goût; enfin il n'y a de bien bons chevreuils que ceux des pays secs et élevés, entrecoupés de collines, de bois, de teiTcs labouraoies , de friches, où ils ont autant d'air, d'espace , de nourriture , et même de solitude, qu'il leur en faut; car ceux qui out été souvent inquiétés sont maigres, et ceux que l'on prend après qu'ils out été courus ont la chair insipide et flétrie.

Celte espèce, qui est moins nombreuse que celle du cerf, et qui est môme fort rare dans quelques parties de l'Euiope , paroil être beaucoup plus abondante en Amérique. Ici nous n'en counoissons que deux variétés; les roux, qui sout les plus gros, el les bruns , qui oui une tache blanche au derrière, et qui sont les plus petits; et comme il s'en trouve dans les pays septentrionaux aussi bien que dans les contrées méridionales de l'Amérique, ou doi« présumer qu'ils différent les uns des autres peut-être plus qu'ils ne différent de ceux d'Europe ; par exemple, ils sont extrêmement communs à la Louisiane, et ils y sont plus grands qu'en France : ils se retrouvent au Brésil, car l'animal que l'on appelle cujuacu'apaffa ne diffère pas plus de noire chevreuil que le cei'f du C'^anada ne diffère de notre cerf; il y a seulement quelque différence dans la forme de leur bois , comme ou peut le voir dans la planche du cerf de Canada , donnée par M. Perrault, et que nous avons aisément reconnu par la descriplitm et la ligure ({u'en a données Pison. « Il y a, dit -il, au Brésil, « des espèces de chevreuils dont les uns « n'ont point de cornes, et s'appellent eu- « juacu-étCf et les autres ont des cornes , et " s'appellent cujuacu-apcua : ceux-ci, qui ■ ont des cornes, sont plus petits que les « autres ; les poils sont luisans, polis, mêlés « de brun et de blanc , surtout quand l'a- « nimal est jeune, car le blanc s'efface avec « l'âge. Le pied est divisé en deux ongles « noirs , sur chacun desquels il y en a un « plus petit , qui est comme superposé ; la <i queue courte, les yeux grands el noirs, les m narines oÀveites , les cornes médiocres , à « trois branches, et qui tombent toits les ans. « Les femelles poitent cinq ou six mois. On « peut les apprivoiser, etc. Marcgrave ajoute « que Vapara a des cornes à trois branches,

« et que la ])rancbe inférieure de ces oomes « est la plus longue et se divise en deux. » L'on voit bien par ces descriptions que Vapara n'est qu'une variété de l'espèce de nos chevreuils, et Ray soupçonne que le cujuacuété n'est pas, d'une espèce différente de celle du cujuncu'apaia^ et que celui-ci est le mâle el l'autre la femelle. Je serois tout-à-fuit de son avis , si Pis )n ne disoit pas précisémeui que ceux qui ont des cornes sont plus pelils que les autres. Il ne me paroit pas prol)able que les femelles soient plus grosses que les mâles dans celte espèce au Brésil, puisqu'ici elles sont plus petites. Ainsi, eu même temps que nous croyous (jue le ciijuacu-apara n'est qu'une variété de notre chevreuil, à laquelle on doil mêiçe rapporter le caj)reolus-niarinus de Jonston, nous ne décideions rien sur ce que peut être le cujttacu-éti't jusqu'à ce que nous en soyons nueux informé.

* J'ai dit que, dans les animaux libres, le fauve , le brun et le gris sout les couleurs ordinaires, et que c'est l'étal de domesricité qui a produit les daims blancs, les lapins blancs , etc. Cependant la natine seule produit aussi quelquefois ce même effet dans les animaux sauvages. M. l'abbc de La Yilletle m'^ écrit qu'un particulier des terres de monsieur son frère, situées près d'Orgelet eu Franche -Comté, venoit de lui ap- {>ortei' deux chevrillards , dont l'un étoit de a couleur ordinaire, el l'autre, qui étoit femelle étoit d'un blanc de lait, et n'a voit de noirâtre que l'extrémité du nez et des ongles. Dans toute l'Amérique septentiionale ou trouve des chevreuils semblables à ceux d'Europe; ils sout seulement plus grands, et d'autant plus que le climat devient plus tempéré. Les chevreuils de la Louisiane sont ordinairement du double plus gros que ceux de France. M. de Fonteuelte, qui m'a assuré ce fait, ajoute qu'ils s'apprivoisent aisément. M. Kalm dit la même chose; {\ cite un chevreuil qui alloit peudaut le jour prendre sa nomriture au bois, et reveuoit le soir à la maison. Mais dans les terres dxi l'Amérique méridionale il ne laisse pas d'y avoir d'assez grandes variétés daus celte espèce. M. de La Borde, médecin du roi à Cayenne , dit :

« Qu'on y connoît quatre espèces de cerfs, qui portent indistinctement, mâles et femelles , le nom de biche. La première espèce, appelée biclic des ho'iSj ou biche rouge , se tient toujours dans les m\& fourrés, pour être moins tourmentée ^es maringouins.

Cette ■ biche e&t plus grande et plus grosso

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que Fautre espèce qu'on appelle biche des ■palétuners, qui es( la plus petite des quatre; et néanmoins elle n*est pas si grosse que la biche appelée biche de haraltou, qui fait la seconde espèce, et qui est de la même couleur que la biche des bois. Quand les mâles sont vieux, leurs bois ne forment qu'une branche de médiocre grandeur et grosseur ; et en tout temps ces bois n*ont guère que quatre ou ciuq pouces de hauteur. Ces biches dé barallou sont rares, et se battent avec les biches des bois. On remarque dans ces deux espèces, à la partie latérale de chaque, narine , deux glandes d'une grosseur fort apparente , qui répandent une humeur blanche et fétide.

■ «La troisième espèce est celle que l'on appelle la biche des savtmes. Elle a le pelage grisâtre , les jambes plus longues que Ivs précédentes, et le corps plus allonge. Les chasseurs ont assuré à M. de La Borde que celle biche des savanes n'avoit pas de glandes au dessus des narines comme les autres; quelle en diffère aussi par le naturel, en ce qu'elle est moins sauvage, et même curieuse au point de s'approcher des hommes qu'elle aperçoit.

« La quatrième est celle des palétuviers, plus petite et plus commune que les trois autres. Ces petites biches ne sont point du tout farouches; leur bois est plus long que celui des autres, et plus branchu, portant plusieurs andouillers. On les appelle biches des palétuviers, parce qu'elles habitent les savanes noyées et les teiTaius couverts de palétuviers.

X Ces animaux sont friands de manioc, et en détruisent souvent les plantations. Leur chair est fort tendre et d'un très-bon goût ; les vieux se mangent comme les jeunes, et sont d'un goàt supérieur à celui des cerfs d'Europe. Elles s'apprivoisent aisément; on en voit dans les rues de Cayenne, qui sortent de la ville et vont partout sans que rien les épouvante : il y a même des femelles qui vont dans les bois chercher des mâles sau\ages, et qui reviennent ensuite avec leurs petits.

« he cariacou e&X plus petit; son poil est gris, tirant sur le blanc; ses bois sont droits et pointus. H est plutôt de la race des chevreuils que de celle des cerfs. Il ne fréquente pas les endroits habites; on n'en voit pas aux environs de la ville de Cayenne; mais il^ e&t fort commun dans les grands bois : cependant on l'apprivoise aisément. Il ne fait qu'un petit tous les ans. »

SAUVAGES

Si l'on compare ce que l'on vient de lirQ avec ce que nous dirons à l'article des ma< zames, ou verra que tous ces prétendus , cerfs ou biches de M. de La Borde ne sont que des chevreuils, dont les variétés sont plus nombreuses dans le nouveau continent que dans l ancien.

* Je n'ai pai'lé dans l'histoire naturelle du chevreuil que de deux races, lune fauve ou plutôt rousse, plus grande que la seconde, dont le pelage est d'un brun plus ou moins foncé; mais M. le comte de Melliu m'a donné Gonnoissance d'une troisième race dont le pelage est absolument noir.

- En parlant du pelage du chevreuil , m'écrit cet illustre observateur , vous ne nommez pas V exactement wo/V, quoique dans ce volume vous fassiez mention d'un chevrillard tout blanc. Cela me fait croire qu'///36 variété constante de chevreuil tout noir vous est peut-être inconnue ; elle subsiste cependant dans un tres-pelit canton de l'Allemagne et nulle part ailleurs. C'est dans une forêt nommée la Lucie , du comté de Danneberg , appartenant au roi d'Angleterre comme duc de Lunehourg , que ces chevreuils se trouvent. Je me suis adressé au grand-maître des forêts de Danneberg pom* avoir de ces chevreuils dans mou parc, et voici ce qu'il m'a répondu : Les chevreuils noirs sont absolument de la même grandeur et ont les mêmes qualités que Us fauves ou L's bruns; cependant c'est une variété qui est constante, et Je crois que c'est le cfievreuil, et non la cltevrette, qui donne la coultur au faon {j'ai fait la même observation sur le daim) : ccw j'en ai du des . noirs qui avoient des faons fauves. J'ai oh" serve qu'en 1781 une chevrette noire avoit deuxjaons^ l'un fauve et l'autre noir ; une chvvrttte fauve avoit deux faons noirs; une autre chevrette fauve avoit un Jaou noir ; et deux chevrettes noires ^ en revanche, deux faons fauves. Il y en a qui ne sont que noirâtres , niais la plupart sont noirs comme du charbon. Entre autres il y a un chevreuil, le plus beau de son espèce, qui a le pelage noir comme de l'encre de la Chine, et le bois de couleur jaune, /eu reste, j'ai fait bien des tentatives pour en élever , mais inutilement; ils sont tous morts ; au lieu que les faons fauves qu'on m'a appor" tes ont été élevés heureusement. Je conclus de là nue le chevreuil noir a le tempérament ^)lus aéHcat que les fauves .. Quelle peut être la cause d'une variété si constante ^ ce])endant si répandue ? »

Lia ILIETEE flr/ire de.r Rondeurs . fienre Lièvre - /Oaiùr/

ILE ILAIPILK SAUVAGE Ordre dM Hono-eurs ..id... id..

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LE LIEVRE

Les espèces d'animaux les plus nombreuses ne sont pas les plus utiles; rien n'est même plus nuisible que cette multitude de rats , de mulots j de sauterelles , de chenilles et de tant d'autres insectes dont il semble que la nature permette et souffre, plutôt qu'elle ne l'ordonne, la trop nombreuse multiplication. Mais Tespèce du lièvre et celle du lapin ont pour noos le double avantage du nombre et de Tutiliié : les lièvres sont universellement et très-abondamment i*épandus dans tous les climats de la terre; les lapins, quoique originaires de climats particuliers, multiplient si prodigieusement dans presque tous les lieux où Ton veut les transporter, qu'il n'est plus possible de les détruire , et qu'il faut même employer beaucoup d'art pour en diminuer la quantité , quelquefois incommode.

Lorsqu'on réfléchit donc sur cette fécondité sans bornes donnée à chaque espèce, sur le praduit innombrable qui doit en résulter, sur la prompte et prodigieuse multiplication de certains animaux qui pullulent tout à coup, et viennent par milliers désoler les campagnes et ravager la terre, on est étonné qu'ils n envahissent pas la natui'e; on craint qu'ils ne l'oppriment par le nombre, et qu après avoir dévoré sa substance ils ne périssent eux-mérnes avec elle.

L'on voit en effet avec effroi arriver ces Dua;ges épais , ces phalanges ailées d'insectes affamés, qui semblent menacer le globe entier, et qui , se rabatiâut sur les plaines fécondes de l'Egypte, de la Pologne ou de rinde , détruisent en un instant les travaux, les espérances de tout un, peuple, et, n'épai'gnant ni les grains, ni les fruits, ni les herbes, ni les racines, ni les feuilles, dépouillent la terre de sa verdure, et changent eu un désert aride les plus riches contrées. L'on voit descendre des montagnes du Nord des rats eu multitude innombrable, qui, comme un déluge, ou plutôt un débordement de substance vivante, viennent inonder les f>laines, se répandent jusque dans les provinces du Midi , ^ , après avoir détruit sur leur passage tout ce qui vit ou végète, finissent par infecter la terre et l'air de leurs cadavres. L'on voit dans les pays méridionaux sortir tout à coup du désert des my-

riades de fourmis, lesquelles, comme un* torrent dont la source seroît intarissable , arrivent ei^ colonnes pressées , se succèdent , se renouvellent sans cesse, s'emparent de tous les lieux habités, en chassent les animaux et les hommes, et ne se retirent qu'après une dévastation générale. Et dans les temps où l'homme, encore à demi sauvage, étoit , comme les animaux , sujet à toutes les lois et même aux excès de la nature, n'a-t-on {)as vu de ces débordemens de l'espèce hu-* maine, des Normands, des Alains, clés Huns, des Goths, des peuples, ou plutôt des peuplades d'animaux à face humaine, sans domicile et sans nom , sortir tout à coup de leurs antres, marcher par troupeaux effrénés, tout opprimer sans autre force que le nombre , ravager les cités , renverser les empires , et , après avoir détruit, les nations et dévasté la terre, hnir par la repeupler d'hommes aussi nouveaux et plus barbares qu'eux ?

Ces graùds événemens, ces époques si marquées dans l'histoire du genre humain , ne sont cependant que de légères vicissitudes dans le cours ordinaii-e de la nature vivante: il est en général toujours constant , toujours le même; son mouvement, toujours réglé, roule sur deux pivots inébranlables, l'un la fécondité sans bornes donnée à toutes les espèces, l'autre les obstacles sans nombre qui réduisent le produit de cette fécondité à une mesure déterminée, et ne laissent en tout temps qu'à peu près la même quantité d'individus dans chaque espèce. Et comme ces animaux en multitude innombrable, qui pa* roissent tout à coup , disparoissent de même, et que le fonds de ces espèces n'en est point augmenté, celui de l*es|)èce humaine demeure aussi toujours le même; les variations en sont seulement un peu plus lentes, parce que la vie de l'homme étant plus longue que celle de ces petits animaux, jl est aécessaiiti que les alternatives d'augmentation et de diminution se préparent de plus loin et ne s'achèvent qu'eu plus de temps; et ce temps même n'est' qu'un instant dans la durée , un moment dans la suite des siècles, qui nous frappe plus que les autres parce qu'il a été accompagné d'horreur et de destruction : cai*, à prendre la terre entière el l'espèce hu-

ANiMAtJlL SiirVÀGËS.

maine eh général, la quantité des hommes doit , comme celle des animaux, être en tout temps à très-peu près la même, puisqu'elle dépend deTequilibre des causes physiques; équilibre auquel tout est par%'enu depuis long-temps, et que les efforts des hommes, non plus que toutes les circonstances morales, ne peuvent rompre, ces circonstances dépendant elles-mêmes de ces causes physiques dont elles ne sont que des effets particuliers. Quelque soin que Thomme puisse prendre de son espèce , il ne la rendra jamais plus abondante en un lieu que pour la détruire ou la diminuer dans un autre. Lors-

3u'une portion de la terre est surchargée 'hommes, ils se dispersent, ils se répandent, ils se détruisent, et il s'établit en même temps des lois et des usages qui souvent ne préviennent que trop cet excès de multiplication. Dans les climats excessivement féconds, comme à la Chine, en Egypte, en Guinée, on relègue, on mutile, on vend, on noie les enfans; ici on les condamne à un célibat perpétuel. Ceux qui existent s'arrogent aisément des droits sur ceux qui n'existent pas : comme êtres nécessaires , ils anéantissent les êti'es cont ingens; ils suppriment , pour leur commodité, les générations futures. Il se fait sur les hommes , sans qu'on s^en apei^ive, ce qui se fait sur les animaux : on les soigne, on les multiplie, on les néglige , on les détruit , selon le besoin , les avantages, l'incommodité, les désagrémens qui en résultent ; et comme tous ces effets moraux dépendent eux-mêmes des causes physiques , qui , depuis que la terre a pris sa consistance , sont dans un état ûxe et dans un équilibre permanent, il paroit que pour l'homme, comme pour les animaux , le nombre d'individus dans l'espèce ne peut qu'être constant. Au reste, cet état ûxe et ce nombre coustant ne sont, pas des quantités absolues; toutes les causes physiques et morales, tous les effets qui en résultent , sont compris et balancent entre certaines limites plus ou moins étendues, mais jamais assez grandes pour que l'équilibre se rompe. Comme tout est mouvement dans l'univers, et que toutes les forces répandues dans la matière agissent les unes contre les autres et se conire-balanccnt, tout se fait par des espèces d oscillations , dont les points milieux sont ceux auxquels nous, rapportons le cours ordinaire de la nature , et dont les points extrêmes en sont les.périodes les plus éloignées. En effet, tant dans les animaux que dans les végétaux, l'excès de la multiplication est ordinairement suivi

de la stérilité ; Tabondance et la disette se présentent tour à tour, et souvent se suivent de si près que l'on pourroit juger de la production d'une année par le produit àfc celle qui la précède. Les pommiers, les pruniers, les chênes, les hêtres, et la plupai't des autres arbres fruitiers et forestiers, ne portent abondamment que de deux années l'une; les chenilles, les hannetons, les mulots et plusieure autres animaux , qui , dans de certaines années, se multiplient à l'excès, ne paroissent qu'en petit nombre l'année suivante. Que deviendroient en effet tous les biens de la terre, que deviendroient les animaux utiles , et l'homme lui-même , si dans ces années excessives chacun de ces insectes se reproduisoit pour Tannée suivante par une génération proportionnelle à leur nombre ! Mais non : les causes de destruction, d'anéantissement et de stérilité, suivent immédiatement celles de la trop grande multiplication; et, indépendamment de la contagion , suite nécessaire des trop grands amas de toute matière vivant dans un même lieu, il y a dans chaque espèce des causes particulières de mort et de destruction que nous indiquerons dans la suite, et qui seules suffisent pour compenser les excès des générations précédentes.

Au reste, je le répète encore, ceci ne doit pas être pris dans un sens absolu ni même strict , surtout pour les espèces qui ne sont pas abandonnées eu entier à la nature seule ; celles dont l'homme prend soin , à commencer par la sienne , sont plus abondantes qu'elles ne le seroient sans ces soins: mais comme ces soins ont eux-mêmes des limites, l'augmentation qui en résulte est aussi limitée el fixée depuis long-temps par des bornes immuables; et quoique dans les pays policés l'espèce de l'homme et celles de tous les animaux utiles soient plus nom' breuses que dans les autres climats, elles ne le sont jamais à l'excès, parce que la m,ême puissance qui les fait naître les détruit dès qu'elles deviennent incommodes.

Dans les cantons conservés pour le plaisir de la chasse , on tue quelquefois quatre ou cinq cents lièvres dans une seule battue. Ces animaux multiplient beaucoup; ils sont en état d'engendrer en tout temps, et dès la première année de leur vie. Les femelles ne portent que trente ou trente- un jours; elles produisent trois ou quatre petits ; et dès qu'elles ont mis bas elles reçoivent le màie. Elles le reçoivent aussi lorsqu'elles sont pleines, et par la conformation particulière de leurs parties génitales il y a souvent su-

LE LIÈVRE

perfélation; car le T8|;in et le corp de la matrice sont continus , et il n'y a point d'orifice ni de col de matrice comme dans les autres animaux ; mais les cornes de la matrice ont chacune un orifice qui déborde dans le vagin et qui se dilate dans Taccouchement : ainsi ces deux cornes sont deux matrices distinctes , séparées , et qui peuvent agir indépendamment Tune de Taulre, en sorte que les femelles dans cette espèce peuvent concevoir et accoucher en différens temps par chacune de ces matrices; et par conséquent les superféiations doivent être aussi fréquentes dans ces animaux qu'elles sont rares dans ceux qui n'ont pas ce double organe.

Ces femelles peuvent donc ètr^ en chaleur et pleines en tout temps, et ce qui prouve assez qu'elles sont aussi lascives que fécondes, c'est une autre singularisé dans leur conformation : elles ont le gland du clitoris pix)émineHt , et presque aussi gros que le gland de la verge du mâle; et comme la vulve n'est presque pas apparente, et que d'ailleurs les mâles n'ont au dehors ni bourses ni testicules dans leur jeunesse , il est souvent assez difficile de distinguer le inâle de la femelle. Cest aussi ce qui a fait dire que dans les lièvres il y avoit beaucoup d'hennaphrodiies , que les mâles produisoient quelquefois des petits comme les femelles , qu'il y en avoit qui éloient tour à tour mâles et femelles, et qui en faisoient alternativement les fonctions, parce qu'en effet ces femelles, souvent plus ardentes que les mâles, les couvrent avant d'en être couvertes , et que d'ailleurs elles leur ressenlblent si fort à l'extérieur,» qu'à moins d'y regarder de très-près, on prend la femelle pour le mâle, ou le mâle pour la femelle.

Les petiis ont les yeux ouverts en naissant. La mère tes allaite pendant vingt jours, après quoi ils s'en séparent et trouvent euxmémes leur nourriture : ils ne s'écartent pas beaucou|) les uns des autres , ni du lieu où ils sont nés; cependant ils vivent solitairement, et se forment chacun un gite a une petite distance , comme de soixante ou quatre-vingts pas : ainsi lorsqu'on trouve un jeune levraut dans un endroit, on est prèsque sûr d'en trouver encore un ou deux autres aux environs. Ils paissent pendant la nuit plutôt que pendant le jour : ils se nourrissent d'herbes, de r%^nes, de feuilles, de fruits, de graines, et préfèrent les plantes dont la sève est laiteuse; ils rongent même l'écoroe des arbres pendant l'hiver, et il n'y t guère que l'aune et le tilleul auxçuels ifs

ne touchent pas. Lorsqu'on en élève, on les nourrit avec de la laitue et des légumes ; mais la chair de ces lièvres nourris est toujours de mauvais goût.

Ib dorment ou se reposent au gite pendant le jour, et ne vivent pour ainsi dire que la nuit : c'est pendant la nuit qu'ils se promènent , qu'ils mangent et qu'ils s'accouplent; on les voit au clair de la lune jouer ensemble, sauter et courir les uns après les antres : mais le moindre mouvement , le bruit d'une feuille qui tombe suffit pour les troubler; ils fuient, et fuient chacun d'un côté différent.

Quelques auteurs ont assuré que les lièvres ruminent ; cependant je ne crois pas cette opinion fondée, puisqu'ils nont qu'un estomac, et que la conformation des estomacs et des autres intestins est toute difTérente dans les animaux ruminans : le cœcttm de ces animaux est petit , celui du lièvTe est extrêmement ample; et si l'on ajoute à la capacité de son estomac celle de ce grand cœcum, on concevra aisément que pouvant prendre un grand volume d'alimens, cet animal peut vivre d'herbes seules, comme le cheval et Tâne, qui ont aussi un grand cœcum, qui n'ont de mcme qu'un estomac, et qui par conséquent ne peuvent ruminer.

Les lièvres dorment beaucoup, et dorment les yeux ouverts; ils nom pas de ci!9'aux paupières, et ils paroissent avoir les yeux mauvais : ils ont , comme par dédommagement , l'ouïe très-fine , et l'oreille d une grandeur démesurée , relativement à celle de leur corps; ils remuent ces longues oreilles avec une extrême facilité ; ils s'en servent comme de gouvernail pour se diriger dans leur course, qui est si rapide qu'ils devancent aisément tous les autres animaux, ('omme ils ont les jambes de devant beaucoup plus courtes que celles de derrière, il leur est plus commode de courir en montant qu'en descendant ; aussi , lorsqu'ils sont poursuivis, commencent-ils toujours par gagner la montagne : leur mouvement dans leur course est une espèce de galop, une suite de sauts trèsprestes et très-pressés; ils marchent sans faire aucun bruit , parce qu'ils ont les pieds couverts et garnis de poils , même par dessous : ce sont aussi peut-être les seuls animaux qui aiçnt des poils au dedans de la bouche.

Les lièvres ne vivent que sept ou huit ans au plus ; et la durée de la vie est , comme dans les autres animaux , proportionnelle au temps de l'entier développement du corps : ils prennent presque tout leur accroissement

ANIIVUUX SAUVAGES.

en UQ an el vivent environ sept fois un an. On prétend seulement que les mâles vivent plus long-temps que les femelles; mais je doute que celte observation soit fondée. lU passent leur vie dans la solitude et dans le silence, et Ton n'entend leur voix que quand on les saisit avec force, qu on les tourmente et qu'on les blesse : ce n est point un cri ai* gre, mais une voix assez forte, dont le son est presque semblable à celui de la voix humaine, lis ne sont pas aussi sauvages que leurs habitudes et leurs mœurs paroissent rindiquer ; ils sont doux et susceptibles d*une espèce d'éducation , on les apprivoise aisément, ils deviennent même caressaos, mais ils ne s'attachent jamais assez pour pouvoir devenir animaux domestiques; car ceux mêmes qui ont été pris loui petits et élevés dans la maison , dès qu'ils en trouvent l'occasion, se mettent en liberté et s'enfnieut à la campagne. Conmie ils ont l'oreille bonne, qu'ils s'asseieni volontiers sur leurs pattes de derrière, et qu'ils se servent de celles de devant comme de bras , on en a vu qu'on avoit dressés à battre du tambour, à gesticuler en cadence, etc.

En général , le lièvre ne manque pas d'instinct pour sa propre conservation , ni de sagacité pour échapper à ses. ennemis ; il se forme un gite; il choisie en hiver les lieux exposés au midi, et en été il se loge au nord; il se cache, pour n'être pas vu, entre des mottes qui sont de la couleur de son poil. « J'ai vu , dit Du Fouilloux , un lièvre si ma- « licieux , que, depuis qu'il oyoit la trompe» « il se levoit du gite; et eût-il été à un quart « de lie^e de là, il s'en alloit nager dans un « étang, se relaissant au milieu d'icelui sur «r des joncs , sans être aucunement chassé des « chiens. J'ai vu courir un lièvre bien deux « heures devant les chiens, qui, api-ès avoir « couru , venoit pousser un autre et se met- « toit eu son gîte. J'en ai vu d'autres qui « uageoient deux ou trois étangs, dont le « moindre avoit quatre-vingts pas de large. « J'en ai vu d'autres qui, après avoh* été « bien courus l'espace de deux heures, en- « troient par dessous la porte d'un tect à « brebis , et se relaissoienl parmi le bétail. « J'en ai' vu quand les chiens les couroient , <t qui s'alloient mettre parmi un troupeau de « brebis qui passoit par les champs , ne les « voulant abandonner ni laisser. J'en ai vu « d'autres qui , quand ils oyoient les chiens « courans, se cachoient en terre. J'en ai vu « d'autres qui alloient par un coté de baie « et retoumoient par l'autx*, en sorte qu'il « sk*y «voit que fépaiiseur de la haie entre

« les chiens et le lièvre. J'en ai ^ d'autres « qui , quand ils avoient couru une demiw heure , s'en alloient monter sur une vieille « muraille de six pieds de haut , et s'alloient « relaisser en un permis de chauffant couu vert de lielre. J'en ai vu d'autres (^ui na- « geoient une rivière qui pouvoit avoir huit «< pas de large, et lapassoieut et repassoient «eu longueur de deux cents pas, plus de <€ viugi fois devant moi. » Mais ce sont là sans doute les plus grands efforts de leur instinct ; car leurs ruses ordinaires sont moins dues et moins recherchées : ils se contentent, lorsqu'ils sont lancés et poursuivis, de courir rapidement , et ensuite de tourner et retourner sur leurs pas ; ils ne dirigent pas leur course contre le vent , mais du côté opposé. Les femelles ne s'éloignent pas tant que les .mâles, et tournoient davantage. En général, tous les lièvres qui sont nés dans le lieu même où on les chasse ne s'en écartent guère, ils reviennent au gite; et si on les chasse deux jours de suite , ils font le lendemain les mêmes tours et détours qu'ils ont faits la veiUe. Lorsqu'un lièvre va droit et s éloigne beaucoup du lieu où il a été tancé, c'est une preuve qu'il est étranger, et qu'il n'éioit en ce lieu qu'en passant. Il vient en eifet, surtout dans le temps le plus m&]*qué du rut, qui est au mois de janvier, de février et de mars , des lièvres mâles, qui, manquant de femelles en leur pays, font plusieurs lieues pour en trouver, et s'arrêtent auprès d'elles; mais dès qu'ils sont lancés par les chiens , ils regagnent leur pays natal et ne reviennent pas. Les femelles ne sortent jamais : elles sont plus grosses

Sue les mâles , oit cependant elles oui moins e force et d'agilité, et plus de timidité, car elles n'attendent pas au gîte les chiens de si près que les mâles, et elles multiplient davantage leurs ruses et leurs détours : elles sont aussi plus délicates et plus susceptibles des impressions de l'air ; elles craignent l'eau et la rosée, au lieu que parmi les mâles il s'en trouve plusieurs, qu'on appelle lièvres ladres, qui cherchent les eaux et se font chasser dans les étangs , les marais et autres lieux fangeux. Ces lièvres ladres ont la chair de fort mauvais goût, el en général tous les lièvres qui habitent les plaines basses ou les vallées ont la chair insipide et blanchâtre, au lieu que dans les pays de collines élevées ou de plaines en mqptagnes , où le serpolet et les autres herbes ^es abondent, les levrauts et même les vieux lièvres sont excelleos au goût. On remarque seulement que ceux qui habitent le fond dei bois lUni ces

LE LIÈVRE

mèmeâ pays ne sont pas à beaucoup près aussi bous que ceux qui en habitent les lisières , ou qui se tiennent dans les champs et dans les vignes, et que les femelles ont toujours la chair plus délicate que les mâles. Jjà nature du terroir influe sur ees animaux comme sur tous les autres; les lièvres de montagne sont plus grands et plus gros que les lièvres de plaine : ils sont aussi de couleur différente ; ceux de montagne sont plus bruns sur le corps, et ont plus de blanc sur le cou que ceux de plaine, qui sont presque rouges. Dans les hautes montagnes et dans les pays du Nord ils deviennent blancs pendant l'hiver, et reprennent en été leur couleur ordinaire : il n*y en a que quelques-uns, et ce sont peut'^tre les plus vieux, qui restent toujours blancs, car tous le deviennent plus ou moins en vieillissant. Les lièvres des pays chauds, d'Italie , d'Espagne, de Barbarie, sont plus petits que ceux de France et des autres pays plus septentrionaux: selon Aristote, ils étoienl aussi plus petits en Egypte qu'en Grèce. Ils sont également répandus dans tous les climats: il y en a beaucoup en Suède , en Danemarck , en Pologne, en Moscovie ; beaucoup en France , en Angleterre , en Allemagne ; beaucoup en Barbarie , en Egypte , dans les îles de l'Archipel, surtout à Delos, aujourd'hui Idilis , qui fut appelée par les anciens Grecs Lagia, à cause du grand nombre de lièvres qu'on y trouvoit. Enfin il y en a beaucoup en Laponie, où ils sont blancs pendant dix mois de l'année, et ne reprennent leur couleur fauve que pendant 'les deux mois les plus chauds de l'été. Il paroit donc que les climats leur sont à peu près égaux; cependant on remarque qu'il y a moins de lièvres en Orient qu'en Europe , et peu ou point dans l'Amérique méridionale, quoiqu'il y en ait en Virginie, en Canada et jusque dans les terres oui avoisinent la baie de Hudson et le détroit de Magellan ; mais ces lièvres de l'Amérique septentrionale sont peut-être d'une espèce différente de celle de nos lièvres ; car les voyageurs disent que non seulement ils sont beaucoup plus gros, mais que leur chair est blanche et d'un goût tout différent de celui de la chair de nos lièvres; ils ajoutent que le poil de ces lièvres du nord de l'Amérique ne tombe jamais , et 4{u'on en fait d'excellentes fourrures. Dans les f>ays excessivement chauds , comme au Sénégal , à Gambie, en Gumée et surtout dans les cantons de Fidt, d'Apam, d'Acra et dans quelques autres pays situés tout la lon^ torride en

Afrique et en Aménque, comme dans la Nouvelle-Hollande et dans les terres de l'isthme de Pananna, on trouve aussi des animaux que les \ oyageurs ont pris pour des lièvres , mais qui sont plutôt des espèces de lapins; car le iapin est originaire des pays chauds, et ne se trouve p&> dans les climats septentrionaux, au lieu que le lièvre est d'autant plus fort et plus grand qu'il habite dans un climat plus froid.

Cet animal, si recherché pour la table en Europe, n'est pas du goût aes Orientaux: il est vrai que la loi de Mahomet, et plus anciennement la loi des Juifs, a interdit l'usage de la chair du lièvre comme de celle du cochon ; mais les Grecs et les Romains en faisoient autant de cas que nous : Inter quadrupèdes gloria prima lepus, dit Martial. En effet, sa chair est excellente; son sang même est très-bon à manger, et est le plus doux de tous les sangs. La gi^aisse n'a aucune part à la délicatesse de la chair ; car le lièvre ne devient jamais gras tant (|u'il i^t à la campagne en liberté, et cependant il meurt souvent de trop de graisse lorsqu'on le nourrit à la maison.

La chasse du lièvre est l'amusement et souvent la seule occupation dés gens oisifs de la campagne : comme elle se fait sans appareil et sans dépense, et qu'elle est même utile, elle convient à tout le monde; on va le matin et le soir au coin du bois attendre le lièvre à sa rentrée ou à sa sortie ; on le cherche pendant le jour dans les endroits oik il se gite. Lorsqu'il y a de la fraîcheur dana l'air, par un soleil brillant , et que le lièvre vient de se gîter après avoir couru, la vapeur de son corps forme une petite fumée que les chasseurs aperçoivent de fort loin , surtout si leurs yeux sont exercés à cette espèce d'observation ; j'en ai vu qui, conduits par cet indice, partoient d'une deuii-lieue pour aller tuer le lièvre au gîte. Il se laisse ordinairement approcher de fort. près, surtout si l'on ne fait pas semblant de le regarder, et si , au lieu d'aller directement à lui , on tourne obliquement pour l'approcher. Il craint les chiens plus que les nommes; et lorsqu'il sent ou qu'il entend un chien , il part de plus loin : quoiqu'il coure plus vite que les chiens , comme il ne fait \m une route droite, qu'il tourne et retourne autour de l'endroit où il a été lancé, les lévriers, qui le chassent à la vue plutôt qu'à l'odorat , lui coupent le chemin, le saisissent et le tuent. Il se ftent volontiers en été dans les champs; en automne, d^s les vignes; et en hiver, dans les buissons ou dans les bois, et

io

ÀNIMAT7X SÀirVÀGËS.

Ton peut en tout temps, nau le tirer, le forcer à la course avec des chiens courans; on peu' aussi le faire prendre par des oiseaia de proie; les ducs, les bu^es, les aigles, les renards, les loups, les hommes, lui font également la guore : il a tant d ennemis qu'il ne leur échappe que par hasard, el il est bien rare qu'ils le laissent jouir du petit nombre de jours que la nature lui a comptés.

* Tout te monde sait que les lièvres se forment un gite, et qu'ils ne creusent pas profondément la terre comme les lapins pour se faire un terrier; cependant j'ai été informé par M. UeUlinger, habile naturaliste, oui fait travailler aciuellement aux nines des Pyrénées , que , dans les montagnes des environs de Baigory, les lièvres se creusent souvent des tanières eu ire des rochers, chose, dit-il, qu'on ne remarque nulle part.

On sait aussi que les lièvres ne se tiennent pas volontiers dans les endroits qu'habitent les lapins; mais il paroit que réciproquement les lapins ne multiplient pas* beaucoup dans le« pays où les lièvres sont en grand nombre.

« Dans la Norwége, dit PoatopfâdaB, les « lapins ne se trouvent que dans peu d'en- « droits ; mais les lièvres sont en foi't grand f nombre leui ()oil, brun et gris en été, de- « vient blanc en hiver; Us prenneni et man- • gent Ui souris comme tes chais / ils sont « plus petits que ceux de Danemarck. »

Je doute fort que ces lièvpes mangent des souris, d'auUnt que ce n'est paa te seul fait merveilleux ou faux que Ton puisse reprocher à Ponloppidan.

« A rile-de-Frince, dit M. le vicomte de « Querhoent, les lièvres ne sont pas plus « grands que les lapins de France; ils ont la •> chair blaurhe, et ils ne font point de ter- •( rier ; leur poil est plus lisse que celui des « nôtres , et ils ont une grande tache noire « derrière la tète et le cou; ils sont très- » répandus. »

M. Adaiisou dit aussi que les lièvres du Sénégal ne sont pas tout-à-fait comme ceux de France, qu'ils sont un peu moins gros; qu'ils tiennent par la couleur du lapin et du lièvre, que leur chair est délicate et d'un goût exquis.

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